Depuis plusieurs décennies, les bancs des églises se vident. Devant la fuite du monde, l’Institution semble avoir décidé de s’en rapprocher : les messes en langue vernaculaire, une liturgie réalisée face à l’assemblée et l’un des principaux enseignements de Jésus-Christ mis sous le tapis. De nos jours en effet, l’accent porte lourdement sur l’horizontalité, la souplesse et le nivellement vers les laïcs. L’Église se fait douce pour ne pas effrayer ses contemporains. À l’aune du record des baptêmes pour adultes l’année précédente, vous m’affirmerez que cette méthode fonctionne. De mon côté, je ne pense pas que ces jeunes se soient retrouvés à l’aide de ce récent virage d’évangélisation, mais bien grâce à la droiture des enseignements de notre religion millénaire.
Dépassement de soi, discipline, développement personnel : autant de mots pour définir une même prise de conscience. L’homme a reçu son âme de Dieu, il a été créé à son image, ce qui implique à la fois un héritage et un potentiel à honorer. Si beaucoup ne reconnaissent pas encore notre Seigneur, nombreux sont ceux qui s’accordent néanmoins sur l’importance de la responsabilité individuelle. Ainsi s’explique cette tendance à la culture d’une discipline physique, professionnelle et intellectuelle stricte. Dans un tel état d’esprit, les nouvelles générations pourraient être particulièrement sensibles à l’annonce de la Bonne Nouvelle. Cependant, l’une des valeurs centrales de l’Évangile en mesure de faire vibrer le cœur de cette jeunesse est trop souvent écartée au profit de poncifs bienveillants.
Cette valeur, clivante pour notre temps, n’est autre que l’exigence.
Dans le treizième chapitre de Saint Luc, un figuier ne donne pas de fruits depuis trois ans. Jésus déclare alors : “Coupe-le : pourquoi occupe-t-il la terre inutilement ?”. Dans la parabole des vignerons homicides, Jésus affirme : “ […] le royaume de Dieu vous sera enlevé et sera donné à un peuple qui en produira les fruits”.
Enfin, l’exemple le plus révélateur se lit dans le chapitre quinze de l’Évangile selon Saint Jean. Les hommes sont les sarments, Jésus est le cep, Dieu le Père est le vigneron. Les sarments qui portent du fruit sont taillés par le Père pour qu’ils en produisent davantage. Au contraire, ceux qui n’en portent pas sont enlevés du cep, puis ils sèchent dehors avant d’être jetés au feu. Suite à quoi Jésus explique : “Ce qui manifeste la gloire de Mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruit. Vous serez alors vraiment mes disciples”. Comment ne pas entendre que ceux qui ne portent pas de fruit ne peuvent être les disciples du Christ ?
Le message de notre belle religion est avant tout amour : mais est-ce que la complaisance à l’égard du péché en est une preuve ?
Dans un monde où tolérance est le maître-mot, l’exigence est cruelle. Mais n’est-il pas plus cruel encore d’abandonner les hommes à leurs mauvais penchants par crainte de les offenser en leur révélant les efforts que réclament le respect de leur potentiel divin ?
Si de nos jours, le Mal rencontre de moins en moins d’adversaires, c’est parce que le Bien, lui, est en carence de champions. Est-ce qu’un Saint-Georges, un Saint-Louis ou une Sainte-Jeanne aurait pu s’illustrer sans une piété exemplaire ?
Chaque homme est appelé à la sainteté. Pour y répondre dignement, une discipline de chaque instant est requise. La voie vers le Royaume de Dieu est pleine d’épreuves. Ici-bas nos croix ne sont pas légères. Mais comment suivre le Christ sinon en les portant avec bravoure ?
Les prêtres craignent-ils de faire fuir leurs ouailles en prêchant cette noble qualité et une attitude rigoureuse ? Est-ce que lire au minimum un des quatre évangiles est un devoir trop éprouvant pour un fidèle ? Est-ce que dix chapelets est une pénitence trop sévère ? Le recul de la crainte de Dieu n’est-il pas partiellement imputable à l’insouciance du repentir ?
La tolérance se fait parfois le masque de la lâcheté. La complaisance vis-à-vis du péché est grave. Ne faut-il pas connaître le Mal pour s’en guérir ? Légaliser l’assassinat d’innocents au nom de l’irresponsabilité sexuelle est Mal, il faut le dire. Se dégrader en maltraitant son corps et son âme est une insulte à notre ressemblance divine, il faut le dire aussi. Ne serions-nous pas reconnaissant de recevoir de l’aide pour retirer la paille qui loge dans notre œil ? N’est-ce pas aimer son prochain que de l’empêcher de se rendre haïssable ?
L’intolérance est un terme connoté de façon purement négative. Pourtant, l’intolérance au vice, qu’est-ce sinon une vertu ?
Le message du Christ est limpide. L’exigence du chrétien n’est pas sujette à interprétation. Oui, l’homme est faible à cause du péché originel, mais jamais notre Seigneur ne l’enjoint à se morfondre. Si nous tombons parfois, nous devons nous relever toujours. Notre vie en ce bas-monde est une lutte acharnée contre le prince du mal. Par la grâce de Dieu, son Fils unique nous a révélé le chemin et donné des armes. Honorons notre corps, notre esprit et notre âme. Nous avons reçu la Bonne Nouvelle, alors rayonnons de joie. Soyons exemplaires individuellement d’abord, et notre communauté entière le sera.
L’Église, par miséricorde, accueille les brebis égarées. Dieu sait qu’elles sont nombreuses, ces brebis égarées. Et dans l’espérance d’en sauver un maximum, l’Église s’avance dans le monde. Les filets des pêcheurs d’hommes se font de moins en moins rigides. L’exigence à l’égard du charnel (chasteté, homosexualité) par exemple, est passée sous silence de peur de repousser ces mêmes brebis dans les ténèbres.
Cependant que cette mission d’évangélisation douce progresse, un nombre important de convertis et de recommençants lèvent la voix pour une approche en tout point opposée. Ces nouveaux catholiques considèrent que ces excursions de l’Église dans le monde menacent de niveler l’exigence religieuse vers le bas, à la hauteur des standards modernes.
Cette jeunesse revenue est d’une radicalité qui contraste fort avec la discrétion des fidèles de longue date. La croyance est une affaire privée qui doit se tenir en dehors des débats publics, répète-t-on depuis plus d’un siècle. Mais lorsque les médias financés par nos impôts blasphèment ; lorsque nos cérémonies nationales servent l’antéchrist ; lorsque nos églises brûlent ; lorsque la mort est le remède à l’irresponsabilité de la chair ; lorsqu’elle est aussi la solution au rejet de la vieillesse improductive : les nouveaux catholiques n’entendent plus se taire. Et même en dehors de cet aspect militant, ces jeunes comprennent mal pourquoi la lumière de Dieu devrait être couverte d’un vase. Loin des compromis avec l’État laïc et vierge du souvenir des persécutions républicaines, le nouveau catholique souhaite agir selon les commandements de Jésus : “Prêchez la bonne nouvelle à toute la création” ; “que votre lumière brille devant les hommes afin qu’ils voient votre belle manière d’agir et qu’ainsi ils célèbrent la gloire de votre Père Céleste” ; “mettez en pratique la parole, et ne vous contentez pas de l’écouter”.
Comment l’Église va-t-elle réagir vis-à-vis de ces groupes radicaux qui menacent la méthode d’évangélisation douce ? Parviendra-t-elle à maintenir l’équilibre entre un accueil emphatique et une exigence rigoureuse ? Enfin, pourra-t-elle rester tiède face à l’ébullition de cette nouvelle vague de catholiques ?
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