Un lecteur nous adresse cet article:
Il y a quelques mois de cela, une « biographie » de Renaud Camus est parue (qui ne cite même pas son nom) : L’Homme par qui la peste arriva, de Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye.
Renaud Camus demeure étrangement méconnu. Il y a quelque temps, le Wall Street Journal l’a même qualifié de « plus grand penseur vivant dont personne n’a entendu parler ».
Dans le monde de la droite conservatrice, il est généralement connu pour deux choses. D’une part, sa vie sexuelle débridée dans les années 1970 et 80, celle de Tricks, et sa participation à la vie intellectuelle parisienne de l’époque, autour notamment de deux de ses maîtres, Roland Barthes et Louis Aragon. Ce Camus-là fait généralement l’objet d’une certaine méfiance.
Et puis un chrononyme, formulé semble-t-il pour la première fois en 2009, et si fulgurant qu’il a fait le tour du monde : le grand remplacement. Celui-là, de Camus, est généralement l’objet de beaucoup plus de sympathie. Cette fois-ci, c’est plutôt l’auteur qui s’en méfierait – Renaud Camus déteste être ramené à cette expression, jugeant humiliant qu’une vie passée à écrire (160 livres, l’une des productions les plus considérables de l’histoire de la littérature) soit ainsi réduite à deux mots.
Cela est d’autant plus vrai que le concept de grand remplacement n’a véritablement de sens qu’à l’intérieur d’une pensée bien plus large, dont il n’est qu’un des maillons (avec le petit remplacement, le pacte d’in-nocence, le remplacisme global, la matière humaine indifférenciée, la reprise du concept césairien de génocide par substitution, etc – entrer dans la pensée de Camus réclame un certain effort).
Ni Tricks ni Le Grand remplacement (une collection de textes) ne résument pourtant Renaud Camus, ni ne sont d’ailleurs particulièrement représentatifs de lui. Camus, c’est avant tout un homme dont la vie même consiste à écrire, et donc à poser sur le monde un regard littéraire, mélange de poésie, de réflexion sur ses contemporains, et de méditation sur la marche du monde.
Une grande partie de cette œuvre pourrait être décrite comme d’avant-garde : on pense ainsi aux Vaisseaux brûlés, construits pour l’internet puisqu’ils consistent en « un gigantesque hypertexte en perpétuel accroissement », selon le site Sanctuaire qui présente l’œuvre de Camus. Publiés pour la première fois en 1998, ils s’allongeaient encore en 2023, le lecteur étant invité à se perdre dans leurs méandres comme dans la pensée de leur auteur.
Son œuvre la plus magistrale, à n’en pas douter, est son Journal, qu’il écrit depuis un demi-siècle et qui, à lui seul, aurait dû lui valoir le prix Nobel depuis longtemps. Tout s’y trouve, au gré des jours et des saisons : ses réflexions sur ce qu’il appelle la dictature de la petite bourgeoisie, caractérisée par le tutoiement généralisé, la civilisation des prénoms et la bise ; ses descriptions des ciels de Lomagne dont il a exploré chaque chemin ou presque ; ses écoutes musicales (le changement de sens du mot « musique » étant un leitmotiv de sa méditation) ; sa pensée en constante évolution sur le remplacement de toute chose par sa version inférieure (le faussel), qui lui semble caractériser nos sociétés industrielles avancées.
L’ouvrage de MM. Dhellemmes et Faye n’a strictement aucun intérêt : pour l’essentiel, il consiste à prendre dans la vie et la pensée de l’écrivain, telles que lui-même les a présentées, tout ce qui pourrait être interprété de manière désobligeante, voire vile (par exemple, son amitié avec des gens connus ou fortunés, qui ne saurait être dictée que par l’intérêt). Le plus terrifiant est qu’ils ne sont sans doute même pas motivés par le désir de détruire, comme le pense Renaud Camus – qui, fidèle à lui-même, leur a pourtant tout ouvert de sa correspondance, de ses archives, etc. On les sent plutôt radicalement incapables de le comprendre, lui qui appartient à une autre civilisation et une autre trempe d’hommes qu’eux, des hommes comme notre époque n’en compte plus guère puisqu’hélas la grande déculturation est passée par là.
L’Homme par qui la peste arriva, c’est le constat tragique mais finalement peu surprenant que les gens nés après l’imbécilisation de masse (par l’école et la télévision) ne sont plus capables de comprendre ceux qui les ont précédés. Ils préfèrent donc les traîner dans la boue, de la même manière qu’on peut être certain que, si De Gaulle revenait aujourd’hui parmi nous, il serait taxé quotidiennement de « racisme » ou d’« antisémitisme », et passerait l’essentiel de ses journées devant la XVIIe chambre.
Inutile de lire leur livre, donc. En revanche, que sa publication à grand fracas soit l’occasion de découvrir l’objet de leur pitoyable curiosité : l’œuvre de Renaud Camus, si tragiquement méconnue. Une grande partie est disponible sur le site de l’auteur, https://www.renaud-camus.net. On ne saurait trop recommander, encore une fois, le Journal, mis en ligne quotidiennement et dont certaines entrées sont en libre accès (ainsi que tout le récit de « l’affaire Camus » en 2000, telle que vécue par l’auteur). Celui-ci est complété d’une gigantesque frise chronologique, illustrée de milliers de photos, Le Jour ni L’Heure – MM. Dhellemmes et Faye ont-ils seulement compris l’allusion ? –, dans laquelle le lecteur curieux pourra se perdre. Au-delà, plusieurs dizaines d’ouvrages peuvent être lus en ligne.
L’œuvre d’un homme qui a eu 80 ans en août, et représente certainement l’un des plus grands penseurs, mais aussi des plus grands prosateurs, vivants.

D'Haussy
»Certains demandent : mais pourquoi procèderaient-ils au grand remplacement, quel intérêt, quel but ? Ils en sont au stade de réflexion qui était le mien au début des années quatre-vingt. Mais pourquoi tous ces Harlem qu’on installe quand on sait qu’Harlem n’a pas marché ? Réponse, précisément parce qu’Harlem ne marche pas et qu’à travers lui on détruit une société. La principale vertu du vivre ensemble, sa raison d’être, c’est qu’il ne marche pas. C’est un outil de la révolution. La révolution se nourrit aujourd’hui entre autre de la guerre des races, avec la guerre des « genres », la guerre des orientations sexuelles, et d’autres guerres fantasmatiques, la guerre du climat, la guerre des virus, la guerre des classes. Comme je l’écrivais dans cet excellent livre – et prémonitoire- qu’est la révolution arc-en-ciel : le grand remplacement est un détail (important) de la révolution arc-en-ciel. »
Martin Peltier