De Marion Duvauchel, historienne des religions, pour Le Salon beige :
Tous les peuples distinguent plusieurs types d’anormalité et tous savent ce que c’est qu’un trouble mental.
Partout, c’est la société qui désigne les malades à soigner, charge au psychiatre de trouver les causes et le pourquoi de la maladie. Ce sont les « normes » et les « valeurs » qui constituent un socle de références à partir desquels se construit un système de reconnaissance (et d’exclusion). Pour distinguer le fou de l’homme sain, il faut se fonder sur un critère extérieur, le consensus que rencontre l’homme sain en termes de conduites partagées avec les autres membres du groupe (le caractère normatif de la santé), sachant que le psychiatre n’est pas étanche aux discours dominants et que la seule norme aujourd’hui admise est la norme statistique.
Mais la santé mentale n’est pas une moyenne statistique.
Si on admet que la société entre en jeu dans la genèse de la maladie mentale, la question se pose du caractère plus ou moins pathogène des sociétés dans lesquelles les hommes sont appelés à vivre donc à s’intégrer, d’où qu’ils viennent. Il y a donc des névroses sociales. Et certaines maladies mentales seraient en quelque sorte la traduction d’un marginalisme des valeurs repoussées et réprimées par la société, barrées dirons-nous à la suite de Georges Devereux.
L’isolement, ou si on préfère l’insularité, constitue un trait général de notre civilisation, et même une véritable idéologie : d’un côté la compétition sauvage pour l’amélioration du statut social qui pousse à chercher la participation et de l’autre les normes culturelles qui poussent à se replier. La schizophrénie peut ainsi s’interpréter comme une sorte de modèle de catégorie sociologique offrant aux hommes une coquille qu’ils doivent sécréter autour d’eux pour pourvoir maintenir, en veilleuse, les systèmes de valeurs « barrées ».
Il n’est pas difficile d’admettre que si l’individu participe à une société globale et à une culture dont il est l’un des « rouages », il subit plus profondément l’influence des groupes dont il fait partie plutôt que celle de la plus vaste communauté. Cela s’appelle l’esprit de corps. Mais l’influence la plus profonde est d’abord celle de la famille qui est un « groupe » avec ses lois, ses normes, ses interdits, ses tabous, bref un système de quadrillage du permis, du toléré, de l’admissible ou de l’inadmissible. Et c’est en son sein que se mettent en place des conflits insurmontables qui génèrent une psychopathologie. Catholique, protestante, juive, huttérite ou musulmane, ou laïque, c’est-à-dire athée, elle intervient dans la constitution d’un psychisme sain, mais aussi dans la structuration des psychopathologies, voire des névroses ou des psychoses.
Dans les années soixante, surtout en Italie, psychiatres et membres du clergé collaboraient sur ces questions difficiles. Il s’agissait de « sauver » la vie religieuse de ce qui pouvait l’hypothéquer (les conflits intrafamiliaux, l’inhumanité des relations industrielles…), de ce qui pouvait la ronger par le dedans et la faire échouer en névrose. On cherchait dans l’esprit communautaire ou la discipline des Églises – (l’ascèse chrétienne) – un « dominium » de la vie affective – en particulier de la vie pulsionnelle – un milieu protecteur, une éducation de l’esprit et une orientation vers un monde plus sain. Voire plus « saint ».
Les ethnopsychiatres se sont intéressés aux cultures traditionnelles, mais relativement peu aux troubles de la population musulmane. En 1965, l’islam n’entre pas dans les variables religieuses, ni dans les variables tout court.
Le corps social « européen » a évolué. D’une société chrétienne, avec les valeurs mais aussi les vertus associées (même dans les contrefaçons), la moralité parfois un peu étroite et puritaine, on est passé à une société « laïcisé », puis laïque, autrement dit essentiellement athée, et depuis quelques décennies, antichrétienne et de plus en plus christianophobe. Les musulmans se trouvent aujourd’hui en face d’une société en mutation, avec laquelle ils avaient de moins en moins d’affinités, jusqu’à ne plus se reconnaître du tout dans les valeurs affichées. Le nouveau socle anthropologique qui détruit la différenciation sexuelle ne fait que renforcer leur aversion profonde envers une société qu’ils perçoivent comme perverse, impudique et qui suscite une révolte profonde.
Dans le cas d’un mariage entre un musulman et un français (de tradition chrétienne mais le plus souvent sans aucune connaissance de sa tradition religieuse et souvent sans foi), le parent musulman n’a nul besoin de « tirer » l’enfant à lui. La force communautaire agit. L’enfant sera « islamisé ».
Cet islam qu’on appelle « modéré » est en réalité un islam dormant, en sourdine. Il garantissait un fonctionnement possible dans la société européenne, selon des modalités schizoïdes (fort répandues, quelle que soit la religion) qui permettent de vivre, d’avoir un métier. Le virus est en quelque sorte « dormant ». Mais devant les mutations de nos sociétés et leur éthique dévoyée, l’islam radicalisé et radicalisant se met à faire trembler tout l’édifice. Il en ressort une violence très profonde, liée à l’angoisse de désintégration psychologique de personnalités qui se sont structurées selon des modes dont au fond nous ne savons pas grand-chose et qui sont de plus en plus éloignés des nôtres. Sauf sur un point : le caractère intouchable de l’enfant.
Beaucoup de psychoses apparaissent non quand il y a rupture des liens familiaux ou tribaux internes mais là où la rigidité anormale de ces liens présociaux empêche l’individu de se libérer de la loi de son cercle familial ou de son groupe restreint resté étranger à la collectivité sociale. C’est la situation de la famille musulmane, tribale, rigide et surtout de plus en plus étrangère à la société qui l’entoure. Nul n’ignore l’emprise de l’imago maternelle dans toutes les cultures et sociétés, mais particulièrement dans la société musulmane. C’est l’enfant mâle qui donne à la mère d’exister enfin. Et si la police était correctement formée, l’innocence présumée de la famille volerait en éclat, et en particulier celle des mères qui découvrent avec ahurissement la radicalisation de leur petit. Dans un théâtre un peu différent, on a eu Anne Sinclair découvrant scandalisée la perversité de son mari ou les amis et proches de Pierre Palmade dont aucun ne pouvait ignorer l’état et la dangerosité.
La migration de communautés musulmanes n’est pas une migration comme une autre. Les hommes et les femmes qui arrivent en Europe appartiennent à une tout autre civilisation. La personnalité de base construite dans une société musulmane obéit à des rigidités et elle définit une mentalité. Le nouveau milieu ne peut refaçonner une mentalité « compatible » avec le pays d’accueil que si la personne ne vit pas replié dans un milieu reconstruit. Or avant qu’une personne ou une famille ne soit intégrée, autrement dit qu’elle ne dispose d’un logement, d’un travail, d’une stabilité qui ne soit pas sur le mode du parasitage, il faut des mois. Le temps de nourrir bien des sentiments de frustrations, d’impuissance, d’envie sans doute.
Le terreau parfait pour développer des troubles mentaux. Les « ghettos » ne procèdent pas de la seule responsabilité du pays d’accueil, mais aussi du besoin des communautés migrantes de reconstituer quelque chose de leur pays source.
Le christianisme assurait une médiation (de manière souvent anomique, diffuse, parfois un peu molle) entre la communauté musulmane et la société française. Nous avions des positions éthiques voisines en matière de sexualité, (au moins dans les apparences), un « altruisme » dont les racines ni l’esprit ne sont comparables mais qui dans les pratiques se rejoignent : l’aumône, la prière…
Aveuglé par ses affaires intérieures, par la crise postconciliaire, par le souci de montrer au monde son modernisme tout nouveau, l’Église est restée aveugle à l’essentiel.
Le reflux du christianisme a laissé l’islam face à une société laïque de plus en plus libertine, impudente et impudique, qui est vécue désormais non pas comme différente et compatible au moins sur l’essentiel, mais comme radicalement « contradictoire ». Ce n’est pas la société française que des hommes illettrés voient s’afficher sur les écrans télés et dans les magazines people ou les réseaux sociaux : c’est la société que les médias veulent promouvoir.
Il nous faut désormais affronter une communauté, qui non seulement ne désire plus s’intégrer à notre société mais qui entend bien la « désintégrer ».
Le fou n’invente pas sa folie : il use des stéréotypes symptomatologiques que lui fournit la société ou la communauté à laquelle il appartient. Il en a besoin pour donner des signes. Le monde de la folie non seulement se nourrit d’images et de signes empruntés au monde environnant, mais il garde les lois formelles de ce monde. Face à la folie de l’européen entendue comme triomphe de la subjectivité pure, on a aujourd’hui un nouveau trouble pathologique, la folie « djihadiste » entendue comme le triomphe du groupe religieux.
Quel signe plus éclatant que celui de se faire sauter, autrement dit de se désintégrer ? Le djihadiste avec sa ceinture d’explosifs se donne à voir et à entendre à trois types de public : aux musulmans, à qui il s’adresse pour montrer la force de sa foi. À la société qu’il veut détruire. Et à ses instructeurs, à qui il montre que leur enseignement a été opératoire.
Nous avons deux « matrices » à générer des troubles mentaux.
D’un côté une société atteinte de démence et de folie suicidaire, qui ne veut plus encourager la vie, soutenir la vieillesse, réguler l’agressivité des mâles dominants et veiller sur les plus faibles, qui détruit la différenciation sexuelle et organise la promotion dans les écoles d’une anthropologie mortifère. De l’autre, une société qui prétend figer les rôles des hommes et des femmes, quadriller les conduites sociales, fossiliser l’effort, proscrire aux femmes toute vie publique, leur interdire toute mobilité sociale et même toute éducation. Et dont l’horizon religieux eschatologique est la soumission du monde entier à la loi de Mahomet.
Ce sont deux faces d’une même violence inouïe, fureur convulsive d’un côté, mensonge idéologique et propagande de masse dans l’autre.
Entre elles ?
Entre elles, nous avons le dialogue interreligieux, le SREM pour les Églises, pour l’État les ELCO et l’interminable bavardages sur les plateaux télé.
Autrement dit, rien.
Si. La petite feuille verte d’Annie Laurent. A lire absolument
