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Tribune libre

Le voyage immobile – Et si, cet été, le plus beau des voyages était précisément celui qui ne demande aucun billet ?

Le voyage immobile – Et si, cet été, le plus beau des voyages était précisément celui qui ne demande aucun billet ?

Illustration : Morning Sun (1952), Edward Hopper (1882-1967), Columbus Museum of Art.
« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »
— Blaise Pascal

Et si, cet été, le plus beau des voyages était précisément celui qui ne demande aucun billet ?
Chaque année, des millions de personnes font leurs valises. Elles cherchent le repos, la liberté, un espace où reprendre souffle. Elles espèrent qu’un ailleurs rendra ce que le quotidien a usé. Mais pourquoi partir si loin lorsque le désir le plus intime est simplement de retrouver son centre, de laisser retomber les inquiétudes accumulées et de respirer enfin ?

Voyager est une chance. Découvrir d’autres lumières élargit le regard. Pourtant, n’espérons-nous pas avant tout une paix intérieure que le rythme de nos vies a peu à peu ensevelie ? Les émotions nous soulèvent, nous entraînent, nous réjouissent ou nous blessent. Les contrariétés s’accumulent en silence ; les tensions s’inscrivent en nous sans que nous en ayons toujours conscience. Même les joies, si précieuses soient-elles, paraissent trop fugitives pour contrebalancer durablement le poids des soucis.

Alors nous préparons nos bagages avec l’espoir qu’un changement de décor dissipera nos préoccupations. Nous oublions une évidence : où que nous allions, nous partons toujours avec nous-mêmes.

Je l’ai vérifié au fil des années. Les premiers jours des vacances apportent une joie réelle : le paysage change, le rythme ralentit, les obligations s’effacent. Puis, presque imperceptiblement, je retrouve celui que j’avais emporté sans le savoir : moi-même. Les mêmes interrogations ressurgissent, les mêmes inquiétudes cherchent à reprendre leur place.

Il m’est arrivé de chercher cette paix au bord de la mer ou au sommet d’une montagne. Je l’ai souvent retrouvée plus simplement, au petit matin, dans le silence de ma maison. Une tasse de café entre les mains, tandis que le jour se lève doucement, il m’arrive de découvrir que le véritable voyage commence lorsque je cesse enfin de courir. Ce n’est pas le paysage qui a changé, mais mon regard. Je comprends alors que les vacances peuvent commencer sans que l’on soit parti nulle part.

J’ai compris qu’il existe un pays où l’on peut entrer chaque matin sans faire sa valise : le silence retrouvé.

Changer de paysage ne transforme pas le paysage intérieur. Nous ne faisons que déplacer le décor ; notre monde intime voyage avec nous.

Lorsque l’océan est en furie, les vagues semblent vouloir tout engloutir. Pourtant, quelques mètres sous la surface règne un calme étonnant. La tempête existe toujours, mais elle ne possède plus toute la mer. Il en va de même pour notre vie intérieure. Si nous apprenons à plonger en nous-mêmes, à fermer les yeux, à interrompre un instant le flot incessant des sollicitations, nous découvrons qu’au-dessous de l’agitation demeure un lieu plus profond où la paix n’a jamais complètement disparu.

Ce voyage-là ne demande ni billet d’avion ni réservation. Il ne coûte rien, sinon un peu de silence, un peu de courage et beaucoup de vérité. Car descendre en soi oblige à rencontrer ses peurs avant de découvrir cette paix qui les dépasse.

Les paysages du monde méritent d’être contemplés — mais aucune plage, aucune montagne, aucun coucher de soleil ne fera à notre place le ménage de notre cœur. Les véritables devoirs de vacances sont peut-être là : retrouver notre unité intérieure, réapprendre le silence, laisser retomber la poussière des jours afin de redevenir pleinement présents à nous-mêmes.

Alors, où que nous soyons cet été — sur une plage, dans une forêt, au sommet d’une montagne ou simplement chez nous — puissions-nous entreprendre ce seul voyage qui donne un sens à tous les autres : celui qui nous ramène au plus profond de nous-mêmes.

Regardez la femme du tableau de Hopper. Elle est assise dans une chambre presque nue, baignée par la lumière du matin. Elle n’a pas de valise à ses pieds. Pourtant, elle est déjà arrivée quelque part d’essentiel. Ce n’est pas le monde qui a changé autour d’elle ; c’est sa façon d’être au monde. Elle nous rappelle que le plus long des voyages n’est pas celui qui mène d’un pays à l’autre, mais celui qui conduit de la dispersion à la présence.

Ce silence n’est pas un vide : c’est le lieu même où l’on est enfin attendu.

Bel été à ceux qui partent. Et à tous, où qu’ils soient, je souhaite ce bien plus précieux qu’aucun dépaysement : la paix du fond du cœur. Les valises peuvent parfois rester dans le placard. La lumière, elle, n’a besoin d’aucun billet pour entrer. Il suffit d’ouvrir la fenêtre du cœur.
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