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France : Société

Louis Vachette : Renouer avec le temps long

Louis Vachette : Renouer avec le temps long

Notre ami Louis Vachette a quitté la région parisienne pour renouer avec un savoir-faire ancien : la fabrication artisanale de bardeaux de châtaignier fendus à la main, à Janailhac, en Haute-Vienne,. Dans le hameau du Viallard, au cœur d’une propriété familiale entourée de forêt, il a fondé la Manufacture Saint Eutrope, avec l’ambition de redonner vie à un matériau qui couvrait autrefois les toits de nos campagnes, des chapelles rurales jusqu’au Mont-Saint-Michel. Nous l’avons interrogé sur cette reconversion:

Vous avez longtemps vécu en région parisienne. Comment le Limousin est-il devenu votre port d’attache ?

Avec mon épouse, nous avons acheté une propriété à Janailhac en 2013. Au départ, c’était simplement une maison de vacances. Nous y venions dès que possible avec nos cinq enfants. Pendant douze ans, nous avons restauré le domaine, appris à connaître la forêt, les habitants, le pays. Peu à peu, cet endroit est devenu le véritable centre de notre vie familiale. En 2025, après avoir vendu ma société, j’ai décidé de m’installer définitivement au Viallard. J’avais besoin de redonner du sens à ma vie. Ici, j’ai trouvé un pays heureux.

Comment est née l’idée de fabriquer des bardeaux de châtaignier ?

Le domaine réunissait déjà tout ce qu’il fallait : une vieille grange à réhabiliter et quinze hectares de forêt riches en châtaigniers. J’ai toujours aimé le travail manuel. Très naturellement, l’idée d’une manufacture de bardeaux s’est imposée. Le bois vient directement de notre forêt, et l’atelier a trouvé sa place dans la grange. Tout est cohérent : la matière première, le geste, le lieu.

Pourquoi avoir choisi le nom « Manufacture Saint Eutrope » ?

La paroisse de Janailhac est placée sous le patronage de saint Eutrope, premier évêque de Saintes et martyr du IIIᵉ siècle. Il me semblait naturel de placer notre travail sous sa protection. Notre devise est une phrase de saint Paul : Laborare manibus suis – travailler de ses mains.

Le bardeau est aujourd’hui peu connu du grand public. Pourtant, il a longtemps couvert les toits français…

Oui, bien avant la tuile mécanique ou la tôle industrielle, les campagnes françaises étaient largement couvertes de bois fendu. Et ces couvertures duraient remarquablement longtemps : certains toits anciens ont tenu cent ans. Le bardeau est un matériau traditionnel, mais extraordinairement moderne dans ses qualités : durable, écologique, isolant et esthétique.

Concrètement, comment fabrique-t-on un bardeau ?

Tout commence par le choix de l’arbre. Nous sélectionnons des châtaigniers parfaitement droits, sans nœuds visibles, avec un diamètre suffisant et plusieurs mètres de tronc sans branches. Les billes sont ensuite débitées en morceaux plus courts, puis fendues selon une technique traditionnelle appelée débit sur quartier, ou débit hollandais. Cela permet d’obtenir un bois très stable, dont les fibres restent intactes.

Vous insistez beaucoup sur la différence entre bois fendu et bois scié. Pourquoi est-ce si important ?

Parce que tout repose là-dessus. Le bois est constitué de fibres longues, comme des milliers de petites pailles. Quand on scie le bois, on coupe ces fibres : l’eau pénètre, le matériau travaille, se déforme et finit par se détériorer. La fente, au contraire, suit naturellement le fil du bois. Les fibres restent fermées, l’eau glisse à la surface. Les couvreurs disent souvent :
« Le bois fendu repousse l’eau, le bois scié la boit. » C’est toute la différence entre un bardeau qui dure quelques années et un autre qui peut tenir un siècle.

Le châtaignier possède aussi des qualités naturelles particulières…

Absolument. C’est un bois dense, riche en tanins, naturellement imputrescible et insectifuge. Il n’a besoin d’aucun traitement chimique. Un bardeau bien posé peut durer entre quatre-vingts et cent ans.

On retrouve encore ce matériau sur certains monuments historiques ?

Oui, et parfois depuis très longtemps. Au Mont-Saint-Michel, certains bardeaux ont plus de cent ans. Ils ont même résisté à la tempête de 1999. On en voit aussi à Honfleur, sur l’église Sainte-Catherine, ainsi que sur des chapelles, des moulins, des clochers ou des tours partout en France. Le bardeau n’est pas réservé aux toitures : il sert aussi de bardage de façade. Il épouse très bien les formes complexes, les courbes, les tourelles ou les clochers.

Vous évoquez également ses performances thermiques…

Le bois est un excellent isolant. À épaisseur égale, il isole beaucoup mieux que la tuile, l’ardoise ou la pierre. Comme les bardeaux sont posés en plusieurs couches, on obtient naturellement plusieurs centimètres d’isolation, sans matériaux synthétiques. C’est efficace aussi bien contre le froid que contre la chaleur.

Qui fait appel aujourd’hui à la Manufacture Saint Eutrope ?

Nous travaillons avec des couvreurs, des architectes du patrimoine, des Monuments Historiques, mais aussi avec des particuliers qui restaurent une maison ancienne ou qui souhaitent construire quelque chose de durable. Nous produisons à taille humaine, sans compromis sur la qualité du bois ni sur le geste artisanal.

Au fond, que représente pour vous ce métier ?

C’est une manière de renouer avec le temps long. Aujourd’hui, beaucoup de matériaux promettent dix ans et n’en tiennent même pas cinq. Le bardeau de châtaignier, lui, s’inscrit dans une continuité. Il relie la forêt, la main de l’artisan, la maison et les générations futures. À notre échelle, nous essayons simplement de ne pas laisser disparaître un savoir-faire français ancien et profondément enraciné dans nos paysages.

Renseignements sur le site de la Manufacture Saint Eutrope

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