Partager cet article

Culture de mort : Euthanasie

“Mes enfants handicapés seront directement menacés”

“Mes enfants handicapés seront directement menacés”

Fille d’un père tétraplégique et mère de deux enfants handicapés, Véronique Bourgninaud dénonce dans le JDD la proposition de loi sur l’euthanasie :

La Commission des affaires sociales a donc rendu sa copie – a bâclé sa copie devrait-on dire tant la désinvolture avec laquelle les députés qui en sont membres ont cyniquement traité ce deuxième examen de la proposition de loi légalisant l’euthanasie et le suicide assisté suscite l’indignation en même temps qu’elle mérite le mépris et la fronde de tout un peuple. Mais nous y voilà : un texte toujours plus permissif arrive ce lundi dans l’Hémicycle.

Pouvait-on attendre autre chose d’un tel texte qui n’a jamais caché la scandaleuse inhumanité de ses motivations ? Je ne le crois pas. Dès l’exposé des motifs, le mépris de caste est posé : « Que veut dire « vivre » quand vivre n’est plus que souffrir, sans espoir de guérison ? » Il y a dans cette indécente question quelque chose d’injurieux que je vis comme une gifle, moi la fille d’un père tétraplégique et mère de deux enfants handicapés, qui ploie sous le poids formidable de ces vies souffrantes que je côtoie depuis mon enfance.

À deux reprises, j’ai été auditionnée par cette même commission des affaires sociales. À deux reprises, j’ai alerté ses membres sur le danger considérable qu’une dérégulation irresponsable de l’interdit de tuer ferait peser sur les personnes vulnérables.

Aujourd’hui, je suis révoltée. Les députés sont coupables dans leur déni de réalité des personnes en situation de handicap, de dépendance et de fragilité. À défaut de prendre en compte la parole des citoyens pourtant concernés, la probité de leur fonction aurait dû les conduire à considérer les mises en garde de l’ONU qui a dénoncé sans détour, dans un courrier adressé au gouvernement français l’été dernier, les « formes croisées de discrimination qui pèseront sur les personnes handicapées si le projet de loi était adopté ».

Faisant fi des alertes de la plus grande instance internationale dédiée aux personnes handicapées (le CRPD), ils décident de supprimer toutes protections relatives aux personnes protégées. Aveuglés par leur obsession de maîtriser la vie, la leur mais surtout celle des autres, ils dérivent impunément de la maîtrise à l’emprise, faisant semblant de ne pas comprendre le danger des pressions implicites et des abus de confiance qui pèseront d’abord sur nos proches handicapés et dépendants et sur les pauvres. Enhardis par la caution que le président de la République – impuissant à orienter les vrais sujets régaliens mais soucieux de donner des gages aux Loges – a donné à la proposition de loi sur la mort administrée, ils ont persisté dans le rejet des quelques amendements qui visaient à incriminer l’abus de faiblesse dans ce contexte de mise à mort à la demande, qui cherchaient à exclure les personnes déficientes intellectuelles et les malades psychiatriques pour les protéger du dispositif euthanasique.

Dans la folie de leur dénégation, ils ont même osé, le 9 février dernier, envisager pour les personnes protégées juridiquement, l’affranchissement de toute protection de la tutelle afin de décider de leur fin de vie par des directives anticipées. Pour justifier cette rupture de protection inqualifiable, l’exemple explicite a été donné d’une personne trisomique 21, présentée comme capable d’exprimer ce qu’elle « peut supporter » et ce qu’elle « souhaite pour sa fin de vie ». Contre l’avis du rapporteur, la commission a donc établi ce droit, au nom de l’autonomie.

Une autonomie aussi sacralisée qu’illusoire et hypocrite. Ainsi, la personne handicapée, pourtant présumée vulnérable et légitime à être protégée par la Loi, sera laissée seule face à la décision de la mort provoquée, sans juge, sans conseil de famille, sans protection renforcée – alors même que la tutelle demeure obligatoire pour des actes infiniment moins engageants. L’expression « un petit truc en plus », popularisée à juste titre par le film, devient ici tragiquement « un petit truc en trop » : en trop pour avoir le droit de naître, en trop pour avoir droit à une protection quand la mort est en jeu.

Mon père savait bien que le grand paralytique, le vieillard et le handicapé n’ont pas les moyens de faire entendre leur voix. Il savait qu’il coûtait cher et qu’il ne pourrait jamais être réinséré utilement dans la société. Il avait expérimenté que seul l’interdit de tuer donne une limite objective à la liberté du médecin et des institutions et le mettait à pied d’égalité avec les autres citoyens. Aujourd’hui, j’ai la preuve qu’il avait raison : alors que l’interdit de tuer est sur le point de tomber, je sais que mes enfants handicapés seront directement menacés. Je tremble par avance pour eux : qui les protégera quand je viendrai à disparaître, eux qui ne savent ni se défendre, ni identifier une douleur quand ils sont malades, ni exprimer leur consentement ?

Le triste spectacle arbitraire auquel nous assistons illustre, s’il était nécessaire, que le pouvoir se rit de la vérité. Quand les puissants ont décidé de nuire, la logique et l’innocence de la victime semblent ne rien peser. Mais la marche de l’histoire le rappelle invariablement : personne ne reste au sommet éternellement.

Partager cet article

Nous utilisons des cookies pour vous offrir la meilleure expérience en ligne. En acceptant, vous acceptez l'utilisation de cookies conformément à notre politique de confidentialité des cookies.

Paramètres de confidentialité sauvegardés !
Paramètres de confidentialité

Lorsque vous visitez un site Web, il peut stocker ou récupérer des informations sur votre navigateur, principalement sous la forme de cookies. Contrôlez vos services de cookies personnels ici.


Le Salon Beige a choisi de n'afficher uniquement de la publicité à des sites partenaires !

Refuser tous les services
Accepter tous les services