Dans Res Novae, l’abbé Claude Barthe avait répondu aux critiques formulées par l’abbé Spriet concernant son dernier ouvrage. Ce dernier reprend le débat (on trouvera sa contribution ici, à la suite de sa première réponse). Extrait :
[…] Je voudrais d’abord faire remarquer que l’abbé Barthe ne discute pas les arguments que j’ai avancés dans ma vidéo : j’en conclus qu’il n’a rien à objecter. Le débat n’en est pas vraiment un. C’est dommage. Pour ma part j’ai de nouvelles objections à faire à l’abbé Barthe ou des réponses à lui apporter.
Deux rites ou un seul rite romain ?
L’abbé Barthe écrit : avec le motu proprio Summorum Pontificum de Benoit XVI, « l’Église romaine […] avait désormais deux rites, deux “formes du même rite”, disait gentiment le texte » (sic). Pas du tout cher confrère. Benoit XVI a bien écrit et voulu écrire un seul rite romain et deux formes de ce rite : une forme ordinaire (habituelle) et une forme extraordinaire (« extra » au sens de « hors » de la forme ordinaire). Nous touchons ici un point central. Certains « tradis », dont l’abbé Barthe, considèrent que le nouvel Ordo missae est un nouveau rite à part entière. Quelque chose d’autre que « le rite romain traditionnel ». Par conséquent, par exemple, on pourrait organiser un ordinariat pour ce rite (cf. la proposition du père Louis-Marie de Blignières). L’Eglise nous a dit que le nouveau missel est une réforme de l’unique rite romain mais certains le refusent. Pour l’abbé Barthe le nouveau missel est un fruit de « la grande démolition-reconstruction de la liturgie romaine » (sic). Nous verrons bien ce que le pape Léon XIV nous dira, ou bien son successeur.
Tout ou rien ?
En pratique, l’abbé Barthe veut refuser « en bloc » tous les nouveaux rituels des sacrements et ne garder que les anciens. Pour lui pas d’enrichissement mutuel entre les nouveaux rituels et les nouveaux. Or, ce n’est pas parce qu’un rituel semble ou est objectivement moins riche, moins expressif qu’il est, pour autant, rejetable. Il est acceptable parce que l’Eglise le donne à ses enfants. Les critiques constructives sont à adresser à l’autorité compétente de façon idoine (cf. protocole d’accord du 5 mai 1988).
« Réforme de la réforme » : quid est ?
L’abbé Barthe se trompe lorsqu’il me prête l’idée que la « réforme de la réforme » est la réforme de l’ancien missel. J’emploie l’expression dans le sens que lui donnait le cardinal Ratzinger : il s’agit d’envisager une réforme des livres liturgiques « restaurés et partiellement rénovés de l’Église latine » après 1970 (cf. Benoit XVI dans son Motu proprio Summorum Pontificum). Par ailleurs, je n’exclus évidemment pas, par principe, que le missel ancien puisse aussi être réformé à l’avenir si l’Eglise hiérarchique en décidait ainsi (cf. Pie XII dans Mediator Dei). Pour l’abbé Barthe la « restauration liturgique » (sic), c’est le retour pur et simple à l’ancien missel et aux anciens rituels des six autres sacrements. Je ne partage pas cette vision. L’abbé Barthe veut, permettez-moi l’expression imagée, « effacer » Vatican II et les réformes mises en place depuis Vatican II. C’est totalement utopique et contraire à la vie de l’Eglise dont l’Esprit-Saint est l’âme.
Docilité à « l’Eglise hiérarchique notre Mère » ?
Il me semble que c’est le point central de notre désaccord. L’abbé Barthe juge ce que l’Eglise donne. Pas moi. Moi je reçois. Lui, il ne reçoit pas, euphémisme pour dire qu’il refuse. Là où il faut voir et vivre une « réception », l’abbé Barthe voit une « concession » et au fond une « compromission », voire une « trahison ». Je ne crois pas trahir sa pensée en l’écrivant. Si je le fais que l’abbé Barthe le dise et je présenterais mes excuses.
“Tradilibéralisme et catholicisme intégral“ ?
Je refuse d’être rangé sous une étiquette autre que celle de « catholique ». Je suis prêtre catholique et j’essaie de vivre dans la pleine communion avec l’Eglise catholique d’aujourd’hui qui est « l’Eglise de toujours ». Mais nous savons que l’abbé Barthe aime les visions politiques dans l’Eglise. Ici, dans son article du 17 janvier, l’abbé Barthe applique des concepts du XIXe siècle à l’Eglise du XXIe. Il faut arrêter les amalgames et les confusions historiques. Un catholique intégral, c’est-à-dire un catholique, reçoit le magistère de l’Eglise intégralement. Il peut certes avoir un esprit critique, mais il ne fait pas de tri. Malheureusement l’abbé Barthe lui, ne se contente pas d’exprimer une critique respectueuse à l’autorité comme cela peut se faire dans l’Eglise (cf. Donum Veritatis, 1990), il se fait juge de la conformité des enseignements actuels de l’Eglise et fait donc un tri entre ce qui est recevable pour lui et ce qu’il juge ne pas l’être – c’est ce que je lui reproche fraternellement. Au fond ses idées sont très modernes, et il ressemble en cela à Luther qui aimait les libre-examens à l’encontre de l’autorité de l’Eglise (tant doctrinale que disciplinaire ou liturgique). Je le cite : « La déficience d’autorité de la nouvelle liturgie. Est-ce désobéir quand il n’y a pas lieu à obéissance ? Est-ce désobéir que ne pas se soumettre à une loi qui ne sert manifestement pas le bien commun ? » Comment peut-on écrire cela ? De quel droit ? Comment est-il sûr que cette loi ne sert pas le bien commun ? Il ne le démontre nullement. Croit-il vraiment qu’il n’y aurait pas eu de crise dans l’Eglise s’il n’y avait pas eu le concile Vatican II ni la réforme liturgique ? Mais alors comment expliquer que les autres Eglises chrétiennes aient subi une crise de même ampleur, voire pire, sans concile Vatican II ? La « nouvelle liturgie » c’est une liturgie approuvée par l’Eglise. L’abbé Barthe s’enferme dans son « herméneutique de la rupture » (cf. Benoit XVI). « Qu’on le veuille ou non, à la célébration de la lex orandi préconciliaire correspond une lex credendi également préconciliaire » (sic). Rupture entre avant et après-concile. Res Novae dans la pensée de l’abbé Barthe ? Non malheureusement.
Réponses à deux questions de l’abbé Barthe
« L’abbé Spriet dira-t-il que le livret signé par les cardinaux Ottaviani et Bacci est “mauvais et malfaisant” ? » Je dirais, pour faire court, qu’il a été écrit contre l’Institutio generalis de 1969, profondément corrigée dans le Missel de 1970. Il vise un texte qui n’existe plus. Il comporte bien sûr des critiques justifiées, mais qui mériteraient maintenant d’être contextualisées et relativisées depuis la publication de ce texte. Il est donc bel et bien périmé aujourd’hui, et le mettre en avant exacerbe le conflit liturgique au lieu de l’apaiser. En réalité, la bonne question qu’il faudrait poser serait : que pense le Dicastère pour la Doctrine de la foi du Bref examen des deux cardinaux ? L’opinion de l’abbé Laurent Spriet n’a pas beaucoup d’intérêt. Ce qui a de la valeur c’est ce que l’Eglise enseigne.
« L’abbé Spriet dira-t-il que le propos de Mgr Schneider [dans la préface de mon livre] est “mauvais et malfaisant” ? » Pour tout vous dire, j’ai fait exprès de ne pas en parler dans ma vidéo pour ne pas critiquer et dire du mal d’un évêque… Je suggère à l’abbé Barthe d’envoyer son petit livre au Dicastère pour la Doctrine de la foi ou au Dicastère pour les évêques. C’est à eux de répondre à sa question. Ils lui diront, je l’espère, ce qu’ils pensent de cette préface.
Réponse à une affirmation de l’abbé Barthe
« N’est-ce pas cependant de propos délibéré que l’abbé Spriet célèbre habituellement une messe que le pape Paul VI a remplacée par une autre ? C’est assurément qu’il juge comme moi, et comme le pape Benoît XVI dans Summorum Pontificum, que les changements décidés par Paul VI n’avaient pas force obligatoire, en tout cas par force suffisamment obligatoire pour abolir la messe antérieure. » Il semble que le but de l’abbé Barthe soit de ne jamais célébrer avec le nouveau missel. Ma perspective est autre : il s’agit d’offrir le saint sacrifice de la Messe avec un missel que l’Eglise me donne. J’ai la grâce de célébrer habituellement avec le missel romain ancien car j’ai reçu cette mission de mon évêque et j’en rends grâce au Seigneur et à l’Eglise. Mais mon jugement n’entre pas en jeu : je sais que le missel nouveau est donné par l’Eglise et que l’ancien l’est encore par l’Eglise d’aujourd’hui. Saint Paul VI n’a pas interdit tout usage de l’ancien missel. Saint Jean-Paul II a ouvert un accès plus large en 1984 et en 1988. Benoit XVI a été encore plus généreux en 2007. Le pape François a cru nécessaire de prendre une autre direction parce qu’il était (je cite) « attristé par une utilisation instrumentale du Missale Romanum de 1962, toujours plus caractérisée par un refus croissant non seulement de la réforme liturgique, mais du concile Vatican II, avec l’affirmation infondée et insoutenable qu’il aurait trahi la Tradition et la “vraie Église” ». Monsieur l’abbé Barthe, ne vous sentez-vous pas concerné par cette phrase écrite par François ? Moi, en tout cas, je ne me sens pas du tout concerné. Fort heureusement tous les « tradis » ne pensent pas comme vous et ne se reconnaissent pas du tout dans cette description parce que nombre d’entre eux aiment et même préfèrent l’ancien missel sans rejeter le nouveau, et sans faire fi de Vatican II. Tout simplement parce que ces « tradis » sont catholiques. Intégralement catholiques. […]
