Ces paroles du Christ pleurant sur Jérusalem (Luc XIX, 42) résonnent de manière toute particulière en cette fin d’année jubilaire : que ce soit sur le plan individuel ou collectif, laïc ou ecclésiastique, familial, national ou international, le connu, l’établi, le rassurant, semble exposé à de profondes perturbations depuis l’ouverture de la Porte Sainte. Au-delà de l’ingénierie sociale entretenant une angoisse de fin des temps (nature ébranlée, épidémie, famine, guerre, tyrannie), nous ressentons tous cette instabilité universelle à laquelle nous souhaiterions instinctivement échapper et qui n’est pourtant qu’une manifestation plus sensible de la Providence à l’occasion du Jubilé. Il serait vain de Lui faire obstacle car Elle ne peut que s’accomplir, pour nous ou malgré nous. En fait, nous sommes solennellement conviés par Dieu à un renouvellement intégral, quitte à subir des situations très inconfortables pour nous inciter à « changer de pied », à libérer notre vie de ses carcans mortifères.
Sans nier l’analogie du pèlerinage « qui est un élément fondamental de tout évènement jubilaire » [1], l’esprit originel, radical, du Jubilé est bien plus passif et contemplatif que dynamique et volontaire. Durant notre pèlerinage terrestre, il est l’étape impérative où l’on se repose et se restaure en tirant les enseignements de nos vingt-cinq dernières années de marche en vue des vingt-cinq prochaines : sous le regard bienveillant de Dieu, soutenus par les grâces particulières du Jubilé, nous sommes invités à redresser ce qui a pu se relâcher, fonder ce qui ne l’a pas encore été, réorienter ce qui doit demeurer dans un nouveau contexte. En ce sens, l’esprit jubilaire rejoint la sentence du Christ : « Lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer sa dépense et voir s’il a de quoi la terminer ? » (Luc XIV, 18)
Il ne faut dès lors pas s’étonner que le Jubilé s’accompagne souvent de ruptures, de drames soudains, comme de libérations et de retrouvailles inattendues. Ces épreuves ne doivent pas être craintes mais accueillies dans la foi et l’espérance : la douleur qu’elles suscitent est semblable à celle ressentie au retour du sang dans un organe gelé. Ce n’est pas un mal mais la manifestation de la vie, aussi mystérieuse et bouleversante soit-elle.
Focalisés sur le passage des portes saintes qui n’en est que l’acte extérieur, bien des croyants risquent de manquer cette démarche jubilaire intérieure. A l’exemple de Jérusalem, il est périlleux de ne pas voir le temps où nous sommes visités car les consolations du Ciel sont à la fois un encouragement actuel et une préparation à des temps plus arides, spirituellement ou matériellement. En vingt-cinq ans, le monde a bien changé comme nous avons bien changé. Des prospectives raisonnables, éclairées par la foi, laissent à penser que les vingt-cinq prochaines années seront épiques si nous prétendons rester fidèles. Nous devons nous y préparer en conséquence, « en ce jour qui est encore à nous », dans le retrait et le silence de cet Avent annonçant la reprise de notre marche au sortir du Jubilé [2].
L’abbé
[1] Spes non confundit, bulle d’indiction du Jubilé ordinaire de 2025 (9 mai 2024), n°5. Par charité, nous ne reviendrons pas sur la communication navrante du Jubilé 2025 notamment par le choix d’un logo digne des années 1970 et d’une mascotte rappelant Greta Thunberg version manga : https://www.20minutes.fr/monde/4119883-20241106-luce-nouvelle-mascotte-vatican-met-colere-certains-fideles
[2] Fin du Jubilé le 28 décembre 2025 dans les églises particulières, le 6 janvier 2026 à Saint-Pierre, ibid. n° 6
