Nicolas Pouvreau-Monti est le directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie. Il a travaillé pendant six ans dans le conseil en stratégie et en organisation pour l’État, en particulier pour le ministère de l’Intérieur. Il vient de publier Immigration, mythes et réalités. Interrogé dans le JDD, il explique :
Un constat s’impose, simple et incontestable : il n’y a jamais eu autant d’immigration en France qu’aujourd’hui. Notre pays est engagé dans une accélération migratoire absolument inédite, dont le rythme continue de s’emballer. La population immigrée a augmenté de 434 000 personnes sur la seule année 2024. Il s’agit de la plus forte croissance jamais enregistrée, trois fois supérieure à la moyenne des années 2000 – et vingt-cinq fois à la moyenne des années 1990 ! Le nombre de nouveaux titres de séjour que la France accorde chaque année a triplé depuis la fin du siècle dernier. La dynamique de l’immigration clandestine peut, quant à elle, être approchée par le nombre de bénéficiaires de l’Aide médicale d’État (AME) qui a triplé en vingt ans. En croisant l’ensemble des flux d’entrée, on peut estimer raisonnablement qu’au moins 400 000 nouveaux immigrés arrivent désormais en France chaque année.
Quelles sont les principales filières de l’immigration dans notre pays ?
La principale raison de délivrance des nouveaux permis de séjour est maintenant le motif « étudiant », qui a augmenté de 70 % en dix ans. Huit ans après leur arrivée pour ce motif, 61 % des Algériens disposent encore d’un titre valide en France – dont les deux tiers pour raison familiale. Sur le long terme, cette immigration pour motif familial continue de dominer. Elle constitue la plus grande part du « stock » des titres de séjour : trois fois plus que les motifs « économiques », c’est-à-dire liés au travail.
Ceux-ci sont structurellement minoritaires en France : ils ont représenté à peine 13 % des nouveaux titres accordés l’an dernier – étant d’ailleurs la seule catégorie à avoir diminué… La plus forte dynamique des dernières années est à trouver dans le droit d’asile, dont 700 000 étrangers sont aujourd’hui bénéficiaires sur le territoire français. Ce nombre, qui a triplé en dix ans, équivaut à la population d’une ville qui serait la troisième plus grande du pays. Les bénéficiaires les plus fréquents sont les Afghans, désormais plus de 100 000 en France.
Est-il juste d’affirmer que l’immigration rapporte plus qu’elle ne coûte aux finances de l’État ?
Notre politique d’immigration génère aujourd’hui une perte sèche pour les comptes de l’État et de la Sécurité sociale que nous avons pu estimer à environ 40 milliards d’euros par an. Ce coût massif est dû aux spécificités de l’immigration reçue en France, qui est l’une qui travaille le moins de toute l’Europe. Seuls 43 % des immigrés extra-européens récents en âge actif occupent un emploi : c’est vingt-cinq points de moins que la population générale. Lorsqu’ils travaillent, ces immigrés occupent le plus souvent des emplois peu qualifiés, donc peu rémunérés, qui rapportent peu en impôts et en cotisations sociales. De l’autre côté, ces profils migratoires consomment beaucoup de dépenses publiques – sociales en particulier. Par exemple : les immigrés vivent trois fois plus souvent en logement social que les non-immigrés.
Dispose-t-on d’éléments objectifs permettant d’évaluer l’intégration culturelle et économique des immigrés et de leur descendance en France ?
Nous parlons d’une réalité devenue majeure. La France compte 7,7 millions d’immigrés au sens strict (nés étrangers à l’étranger) et 8 millions de descendants de parents immigrés. Au total : 23 % de la population de notre pays est désormais d’origine immigrée sur deux générations, dont les profils les plus nombreux proviennent du continent africain. Ce bouleversement est encore plus marqué dans la natalité : plus de 30 % des naissances en France sont désormais issues d’au moins un parent né en dehors de l’Union européenne.
Le taux de chômage des descendants d’immigrés est aussi élevé que celui des immigrés eux-mêmes. Leur montant moyen de prestations sociales perçues est aussi similaire. Mais des différences fortes existent selon les populations. Par exemple, 40 % des descendants d’immigrés vietnamiens ont un diplôme supérieur à bac +2, soit le double des descendants d’origine algérienne.
Vous vous attachez à démonter plusieurs idées reçues au sujet de l’immigration, notamment celle qui voudrait que l’immigration soit un phénomène quasi « naturel », sur lequel la puissance publique n’aurait aucune prise. Est-ce le cas ? Que préconisez-vous ?
À rebours de cette rhétorique de « naturalisation », je considère que l’immigration est une question politique par excellence. Ailleurs en Europe, des politiques migratoires différentes de la nôtre produisent des résultats différents eux aussi. Le nombre de nouvelles demandes d’asile reçues au Danemark a baissé de 90 % en dix ans : c’est le résultat d’une politique efficacement dissuasive. Tout programme d’action sur le sujet migratoire doit être conçu en deux temps.
D’abord, ce qui peut être fait immédiatement – par exemple en réduisant l’attractivité de la France pour l’immigration à motivation sanitaire ou sociale. Puis ce qui nécessitera de modifier le cadre constitutionnel et européen, étape indispensable afin de traiter du droit d’asile ou du regroupement familial. L’élection présidentielle de 2027 doit être, pour chacun des candidats, l’occasion de faire savoir clairement quel est l’avenir migratoire qu’il propose à la France. La balle sera alors dans le camp des électeurs : il s’agira de trancher le nœud gordien de ce sujet, qui en détermine tant d’autres.
