Extrait d’une analyse de Conflits :
Le 9 octobre, à moins d’un mois des élections de mi-mandat, Donald Trump a annoncé le retour du diesel russe sur le marché américain et mondial. Moscou fournirait plus de 300 000 tonnes immédiatement, 500 000 tonnes en novembre, un million de tonnes dans une troisième étape, puis jusqu’à trois millions de tonnes supplémentaires selon l’état de ses raffineries. L’enveloppe totale pourrait ainsi atteindre 4,8 millions de tonnes. […] Après quatre années de sanctions destinées à réduire les revenus pétroliers de Moscou, les États-Unis ouvrent eux-mêmes une brèche dans le dispositif occidental. […]
Depuis le début de l’année, la politique étrangère de Washington suit deux lignes contraires. D’un côté, les États-Unis renforcent les sanctions contre les producteurs russes, la flotte fantôme et les pays acheteurs. De l’autre, l’administration Trump s’affiche comme négociatrice et cherche directement des accords avec Moscou, quitte à accorder des dérogations lorsque la sécurité énergétique américaine l’exige. Ainsi, en mai, le Trésor prolongeait une exemption sur le pétrole russe transporté par mer. Le 18 septembre, Donald Trump promulguait au contraire une loi permettant d’imposer des droits de douane pouvant atteindre 100 % aux principaux pays qui continueraient d’acheter des hydrocarbures russes.
Mais la crise du Moyen-Orient a rendu le blocus des hydrocarbures russes difficile à tenir. Les perturbations dans le détroit d’Ormuz, en mer Rouge et au Bab el-Mandeb ont désorganisé les routes pétrolières et renchéri le fret comme l’assurance. […]
Les États-Unis disposant de peu de flexibilité productive, leurs raffineries tournant déjà à haut régime et les stocks de diesel étant faibles, Washington a obtenu du G7 la libération de réserves stratégiques, élargi l’accès au diesel détaxé normalement réservé aux usages agricoles et envisagé de mobiliser le Defense Production Act pour accroître les capacités de raffinage. Ces mesures ne peuvent soulager le marché qu’à très court terme. Cela n’a pas suffi pour endiguer les prix du diesel, quelques mois avant les élections de mi-mandat. […]
Au cours des huit premiers mois de l’année, les drones ukrainiens ont frappé en moyenne une raffinerie tous les trois jours. À la fin août, cinq seulement des trente-deux grandes raffineries du pays avaient échappé aux attaques. En juin, le débit de raffinage est tombé à 3,8 millions de barils par jour, son niveau le plus bas depuis plus de vingt ans et près de 30 % sous celui de juin 2025. La production de diesel avait reculé dans des proportions comparables.
Les exportations ont suivi la même pente. En juin, la Russie a vendu moins d’un million de tonnes de diesel à l’étranger. Moscou a alors privilégié son marché intérieur, où la baisse de production commençait à tendre l’approvisionnement des transports et de l’industrie. Le Kremlin a même interdit les exportations de diesel le 8 juillet, avant de prolonger cette mesure jusqu’à la fin octobre afin de conserver davantage de carburant sur le marché russe.
Le gouvernement russe doit ainsi arbitrer entre trois usages d’une production réduite : alimenter son marché intérieur, honorer ses nouveaux engagements d’exportation de diesel et vendre davantage de brut lorsque ses raffineries ne peuvent le transformer.
L’accord annoncé par Donald Trump oblige donc Moscou à rouvrir progressivement ce débouché extérieur. Les deux premières tranches totalisent 800 000 tonnes : 300 000 tonnes immédiatement, puis 500 000 tonnes en novembre. La Russie peut encore réunir ces volumes en mobilisant ses stocks, en redirigeant certaines cargaisons initialement destinées à d’autres marchés et en autorisant une reprise limitée des exportations.
La troisième tranche, qui porte le total cumulé à 1,8 million de tonnes, demande déjà un arbitrage plus difficile entre exportations et consommation intérieure. Les trois millions de tonnes restantes sont conditionnées à l’état des raffineries russes. Elles supposent la réparation d’unités endommagées et une réduction des arrêts. Le passage de 1,8 à 4,8 millions de tonnes concentre donc l’essentiel de l’incertitude de l’accord. […]
Trois trajectoires pourraient se dessiner. La première resterait celle d’un effet d’annonce : Moscou livrerait quelques centaines de milliers de tonnes à partir de stocks ou de cargaisons déjà disponibles, les prix se détendraient avant les élections américaines, puis Washington retrouverait son mouvement de balancier entre sanctions et dérogations. L’accord aurait alors surtout servi à agir sur les anticipations du prix du diesel à court terme.
La deuxième verrait s’installer des échanges réguliers de diesel, mais dans des volumes limités par les capacités actuelles de raffinage russes. Moscou pourrait exécuter les premières tranches, jusqu’à 1,8 million de tonnes, en combinant stocks, reprise partielle des exportations et redirection de cargaisons. Le corridor existerait alors sans véritablement infléchir le cours mondial du diesel : les volumes resteraient trop faibles face aux tensions qui affectent simultanément la Russie, le Moyen-Orient et les grandes routes maritimes.
Le troisième scénario demanderait un changement plus profond. Pour atteindre 4,8 millions de tonnes, la Russie devrait remettre en service plusieurs raffineries, maintenir ses ports et ses chaînes logistiques opérationnels et préserver son marché intérieur. Washington devrait parallèlement obtenir de Kyiv une réduction durable des frappes contre les raffineries, les terminaux et les voies d’exportation russes. L’accord énergétique deviendrait alors un véritable corridor énergétique entre les États-Unis et la Russie, et remettrait en cause la capacité de l’Union européenne à maintenir seule des sanctions contre Moscou.
