Dix heures du matin, dimanche quinze mars deux-mille-vingt-six, ciel dégagé et soleil de printemps sur Budapest en Hongrie. Dans les rues et sur les grandes places, les locaux que je rencontre arborent à leur veste une cocarde rouge, blanche et verte.
En France, le quatorze juillet, avez-vous déjà surpris un citoyen affublé d’une cocarde bleue, blanc, rouge ? Lorsque la nuit tombe et que les Français lèvent les yeux au ciel, lequel songe une seule seconde à l’événement commémoré ? Dans notre pays, la célébration du jour le plus sacré de la république, s’il en est, n’est rien d’autre qu’un divertissement.
Par ailleurs, pourquoi le quatorze juillet ? Chaque citoyen le sait : le quatorze juillet est le jour de la prise de la Bastille. Pourquoi ce symbole ? Parce qu’on y a libéré des opposants à la monarchie absolue. Non, même le site du gouvernement reconnaît qu’il n’y avait dans les cellules que quatre faux-monnayeurs, deux fous et un libertin. En revanche, cette page s’abstient de préciser que ce dernier était accusé de crimes et d’inceste, que les faux-monnayeurs furent réarrêtés et les fous internés peu après. Finalement, l’héroïque prise de la Bastille n’aura libéré qu’un noble violent, présumé incestueux.
Certes, mais la Bastille a d’abord été prise pour récupérer de la poudre afin de faire face à l’imminence d’une répression royale. Mais encore ? Il y eut un combat épique que le peuple remporta.
Épique ?
Une centaine de soldats invalides et quelques gardes suisses dominaient les milliers d’insurgés depuis les remparts. La forteresse médiévale aurait pu tenir encore longtemps lorsque le gouverneur de Launay capitula. En signe de reconnaissance, la foule éleva sa tête sur l’extrémité d’une pique pour la mettre aux premières loges de la liesse parisienne.
Donc notre fête nationale célèbre la libération d’aliénés et de criminels. La France, pays qui compte le plus de victoires militaires au monde, célèbre la reddition d’une centaine d’infirmes et la décapitation d’un gouverneur ayant refusé d’ordonner un bain de sang.
Il y aurait un malentendu. Le quatorze juillet ne représente pas la prise de la Bastille, comme tout le monde le pense à tort, mais un événement qui eut lieu un an plus tard : la Fête de la Fédération. Est-il possible d’instituer fête nationale l’anniversaire d’une date dont la moitié du pays ignore l’existence ?
Enfin, contrairement à la prise de la Bastille, cette cérémonie-là a l’avantage de présenter une apparente communion : le Roi, les délégués de toutes les provinces, la garde nationale, les représentants politiques et une foule immense y participèrent.
Ce joli titre et les belles paroles que nous conservons de ce jour semblent être trop beaux pour être authentiques. En vérité, le Roi vivait assigné à résidence aux Tuileries ; monarchistes et patriotes se tenaient déjà par le col ; les questions religieuses agitaient les esprits (cependant que pour cette fête, un évêque athée célébrait une messe sur l’autel de la patrie) et la crise économique persistait.
En dépit de ces circonstances, les organisateurs de cette célébration étaient probablement de bonne volonté. Peut-être voulaient-ils même vraiment l’unité. L’unité, oui, mais laquelle ?
Moins d’un an plus tard, au même endroit, la garde nationale tirera sur la foule.
Finalement, cette date reflète l’idéal abstrait que des hommes tentèrent d’imposer à tout le pays, fût-ce au prix de plusieurs centaines de milliers de morts.
Cette question de la fête nationale est révélatrice de la scission française. Il existe pléthore d’autres jours éligibles à ce titre : le 27 novembre, pour l’appel de Clermont ; le 25 août, pour la mort de Saint Louis ; le 30 mai, pour le martyre de Sainte Jeanne d’Arc.
Malheureusement, toutes ces dates sont du mauvais côté de l’Histoire. L’Ancien Régime est méchant, la république est bonne. L’éloge d’événements ayant eu lieu sous un autre modèle de gouvernance constitue une menace. La république n’a pas les épaules pour porter l’immensité de notre héritage. Elle en abandonne alors la majeure partie au sol, la piétine, trie, sélectionne minutieusement quelques exemples épouvantails, puis s’en sert comme d’un marchepied pour mettre en scène le juste triomphe de ses valeurs.
Cependant le sang dont celles-ci sont tachées ne disparaît pas malgré les efforts de réécriture. Le modèle républicain souffre en effet d’une violente dissonance cognitive. Comment se construire sainement sur un récit de défense de la liberté, tout en s’étant fondé sur le génocide d’une région qui voulait être libre de la définir autrement ?
Là où de nombreux pays préparent leur fête nationale avec des ateliers pédagogiques, des chorales et une myriade d’autres activités, la France, elle, reste discrète d’abord, puis soudainement tapageuse avec un feu d’artifice qui occupe les esprits et ne dit rien de l’événement commémoré. Le malaise persiste donc malgré une distance de deux siècles. Le récit classique ne retient que les grandes lignes dans une perspective purement manichéenne. Nous pouvons comprendre pourquoi le registre réaliste n’est pas de mise : les décapitations en place publique, les noyades, les incendies d’églises pleines de vieillards, de femmes et d’enfants, la torture du Dauphin Louis XVII qui n’avait même pas dix ans…
Le consensus national est en voie d’extinction. L’exemple de Sainte Jeanne d’Arc l’illustre fort bien. Après la Révolution, cette martyre catholique est reprise par de farouches républicains qui voient en elle une héroïne du peuple, l’incarnation de la nation française et un symbole de résistance à l’étranger. Si sa piété est passée sous silence, elle n’en reste pas moins une figure admirable pour tout le pays. De nos jours, le patriotisme ayant été à son tour sacrifié au mondialisme, la figure de cette sainte est déchirée par divers groupes qui se l’arrachent. Les fidèles prient son intercession ; les nationalistes la prennent pour modèle ; les féministes y voient une victime du patriarcat et les théoriciens du genre surinterprètent sa volonté de garder son armure.
Les événements de gloire nationale sont progressivement broyés à mesure qu’une certaine grille d’acceptation morale se resserre. Finalement la révolution française était bourgeoise et patriarcale. Il faut maintenant puiser dans l’histoire récente pour mettre le progrès à l’honneur. Lequel de ses triomphes la république pourrait-elle célébrer ? L’abolition de la peine de mort ou la légalisation de l’avortement ?
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