De notre envoyé spécial Antoine Bordier, auteur de Arthur, le petit prince d’Arménie (éd. Sigest)
Difficile de suivre ces deux compères, de véritables aventuriers-entrepreneurs. Ils sont comme deux frères bien différents au premier abord, l’un étant plus petit et plus rond que l’autre. Pourtant, ils ont le même esprit, presque la même vie, la même passion pour l’aventure, l’entrepreneuriat et les voyages. Pensez : ils se connaissent depuis au moins 40 ans !
Ensemble, le baluchon à la main, le sac sur le dos, la valise à roulettes sur le côté, ils ont parcouru le monde entier, visitant et travaillant dans plus de cinquante pays. Alors quand vous leur posez la question : Comment va le monde ? Ils répondent ensemble, d’une seule et même voix : « Le monde tourne presque rond, mais la France ne va pas bien ».
Il est vrai que notre douce France fait la une des tabloïds depuis ce terrible 17 octobre 2026. La France ? C’est leur dernier port d’attache.
Alors, larguons les amarres en direction du monde entier, et vivons un temps de dépaysement et d’espérance bien nécessaire.
Embarquons immédiatement avec ces deux aventuriers-entrepreneurs qui sont restés fidèles à leurs ports d’attache et à leurs racines.
Ils sont là, tous les deux, cravate et veste obligent pour ce jour J, dans ce grand hôtel de la capitale : ils fêtent la sortie de leur livre écrit à deux mains, deux plumes plongées dans l’encre de leur vie : « Aventures et découvertes à travers le monde », un livre « Francare Industries », leur société.
Car ces deux globe-trotters sont des aventuriers d’un nouveau genre : celui de la pointe fine de l’industrie et du know-how français en matière de commerce international. Le premier, Ara, est le grand timonier, le fondateur de Francare Industries, celui qui est, encore aujourd’hui, sur le pont. Il a le commerce, l’industrie et les relations internationales dans le sang. Le second, Ludwig, est, également, un expert en commerce international. Il a été l’un des incontournables dans l’industrie au Moyen-Orient et dans une grande partie du monde, chez FACOM notamment.
Sous « La Verrière »
A Paris, ce jeudi 8 octobre, les invités commencent à arriver dans le beau jardin d’hiver, véritable cour intérieure décorée d’œuvres d’art, d’arbres fruitiers et de verdure, que l’on appelle à juste titre « La Verrière ». On comprend pourquoi lorsqu’on lève les yeux au ciel, on la contemple, belle et magnifique cette structure de verre et de métal, véritable œuvre d’art du début du siècle dernier signé par le célèbre architecte Paul-Henri Nénot. On lui doit, notamment, la Nouvelle Sorbonne.
Nous sommes à l’Intercontinental. Les orangers et les palmiers sont là, magnifiques dans cet écrin parisien, éclairés par cette lumière naturelle que vient renforcer les lampadaires de la Belle Époque. Joséphine Baker n’est plus là, mais l’effervescence est ailleurs. Dans cette cinquantaine de livres disposés sur la table prévue pour les dédicaces, qui se feront au fil de l’eau de ce début de soirée. Ce jeudi 8 octobre est un grand jour. Pensez : 40 années de voyages sont résumées en 169 pages, un tour de force éditorial. « Le plus gros travail a été de choisir les pays que nous voulions mettre en lumière », explique Ara. « Oui, et je me suis réservé certains pays, comme l’Irak », ajoute Ludwig, alors que l’ambassadeur d’Arménie en France vient d’arriver, Son Excellence Arman Khachatryan. Il s’arrête devant l’un des chevalets sur lesquels sont présentés des tableaux de photos de leurs voyages.

L’Arménie, le Liban et l’Irak : l’enracinement au coeur
Ils se disent « 100% Français et 100% Arméniens » et ajoutent leur pays de naissance : le Liban et l’Irak. Ara Aharonian, s’il est né au Liban en 1956, à Beyrouth, a comme tout Arménien de la diaspora, gardé et sauvegardé ses racines arméniennes. Il reste discret sur le sujet, mais ses activités de philanthrope sont indéniables et sont à souligner, notamment celles au sein de l’UGAB France et de la Fondation Alliance Arménienne.
Pour son aîné Ludwig Kouyoumdjian, il faut faire plus de 12 h de route, plein est, sur la même longitude pour se rendre en Irak. C’est là, où ses premiers cris ont jailli : « Je suis né à Bagdad en 1943, et j’y ai vécu jusqu’à mes 17 ans ».
Ara est le petit-fils de Kaspar Menak, une personnalité exceptionnelle. Né en 1895, à Tchenkouch (Čnkuš en arménien), une petite ville de montagne située à 2 h au nord-ouest de Diyarbakır, en Anatolie du sud-est, dans l’Empire ottoman, son grand-père émigre aux Etats-Unis trois ans avant le déclenchement du génocide de 1915. Il ne le sait pas encore, mais il sera le seul survivant de sa famille assassinée dans d’horribles conditions sur la route génocidaire… Il faudrait lui consacrer tout un article, mieux un livre entier, tant la vie de ce grand-père héroïque est remplie de tragédies et de miracles. Ainsi, il va s’engager dans la Légion arménienne, où plusieurs faits d’armes, comme celui de la bataille d’Arara en Palestine et les campagnes de Cilicie, vont illustrer sa bravoure. Plus tard, il donnera naissance par sa fille, Asdghig, à la branche française, dont Ara est le fruit. Il vivra aux Etats-Unis, et s’établira au Liban. Il a écrit ses mémoires, publiés en arménien à Beyrouth en 1968, puis ils ont été traduits et publiés en français sous le titre Les Chemins de ma vie : Souvenirs de la Légion arménienne (aux Éditions Hémisphères / Actes Sud).
Du côté de Ludwig, la famille de sa mère vivait à Adana dans l’Empire ottoman (en Turquie), et à cause du génocide ils ont dû tout quitter, vivant eux-aussi cette tragédie infâme. Quand Ludwig quitte l’Irak pour la France en 1961, son pays est en ébullition. Car en juin de cette même année le Koweït est devenu indépendant du Royaume-Uni, et l’homme fort de l’Irak, le général Qassem, réclame ce territoire. Ses troupes sont prêtes à envahir ce pays-confetti gorgé de pétrole et de gaz. Finalement, il reculera et ne donnera pas l’ordre d’invasion.
Arrivé en France, Ludwig y fait ses études commerciales. Il obtient sa naturalisation française en 1967 et se marie trois ans plus tard.

Une rencontre, une amitié, un livre
L’itinéraire de ces deux hommes que la vie n’a pas gâté du tout va se croiser dans les années 1980. En 1988, Ara crée sa société FRANCARE, qui va fêter ses quarante ans dans deux ans. Ce chiffre est plus que symbolique : 40. Il est biblique ! Auparavant, les deux hommes ont voyagé à travers le monde.
Ara est parti de zéro. Aujourd’hui, sa société, spécialisée dans la fourniture de solutions en matière d’approvisionnement en équipements et en pièces détachées pour les industries du pétrole et du gaz, du secteur minier, de la pétrochimie et de la sidérurgie, emploie une cinquantaine de salariés.
De son côté, Ludwig travaille à l’export, notamment, pour le groupe industriel FACOM.
Deux vies parallèles aux traits communs qui vont s’aligner.
C’est en Irak, à Bagdad, lors de la Foire internationale de 1986, que les deux hommes se rencontrent pour la première fois, au pavillon français. Là, ils ont un coup de cœur, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Ils deviennent vite amis. Ils vont collaborer professionnellement pendant 25 ans. Et le duo fonctionne très bien, car Ludwig est un as des as de l’export, il est l’alter-ego d’Ara. Les deux hommes se complètent à merveille : l’un est plus technique (Ara), l’autre est plus commercial (Ludwig). Et vice-versa…
De leur amitié est né ce livre : un livre d’aventures à deux plumes, à deux temps et deux vies.

« Aventures et découvertes à travers le monde »
Alors que les dédicaces s’enchaînent, les premiers invités commencent à feuilleter le livre aux sons de deux duduks arméniens. Parmi eux, il y a Seyed Abolfazi Sadati en provenance d’Iran, venu exprès pour cet évènement qu’il ne voulait manquer pour rien au monde. « Je suis passé par Istanbul, car il n’y a plus de vol direct. C’est la guerre, comme vous le savez. Ils ne bombardent plus. Mais, malheureusement, il y a toujours le conflit avec ses restrictions. » Comment un Iranien chiite, peut-il être l’ami d’Ara Aharonian, un Arménien chrétien ? « On se connaît depuis 40 ans. Il est venu en Iran. A l’époque, il exportait des connecteurs. On s’est connu à la Foire de Téhéran. » La religion n’empêche ni les affaires, ni l’amitié. Au contraire, elle a renforcé leur relation, par le respect et l’affection, la création de valeurs partagées.
D’une foire internationale à une autre, c’est ainsi qu’Ara a tissé son réseau professionnel gorgé d’amitiés.
Seyed se rassied dans le canapé de velours et continue de feuilleter le livre. Non sans humour, il prononce ce vœu : « Ici, nous sommes au cœur de la Paix, le café de la Paix n’est pas loin, la rue de la Paix non plus ». Avant d’ajouter : « Nous, les Iraniens, nous sommes un peuple pacifique ! »
À la page 92 du livre, l’Iran est à sa bonne place, introduit par ces quelques mots : « La vie est un voyage, et ceux qui voyagent vivent deux fois », dixit Omar Khayyam, un mathématicien, philosophe et poète persan du XIIe siècle.
De l’Algérie au Yémen, en passant par l’Arménie, le Congo et le Japon

Les pages sont sublimes avec toutes ces photos qui nous entraînent à la suite des deux grands voyageurs, comme si nous marchions avec eux, à côté d’eux. Comme si nous mettions nos pas dans leurs pas, que nous regardions, époustouflés par autant de beautés diverses, la vieille ville d’Alger et sa « Casbah ». Alger la blanche, 100% algérienne, lettre A oblige.
« Lors d’un séjour à Alger, j’ai décidé d’offrir à mon ami de toujours, Ludwig, une nuit sur les hauteurs d’Alger, à l’hôtel El-Djazaïr (ex Saint Georges) fondé en 1889 », raconte Ara. C’est ainsi que les auteurs nous font découvrir cette ville. Puis, ils nous entraînent dans le sud du pays, à Hassi Messaoud, une petite bourgade devenue grâce à une société française, la SN Repal, une plaque tournante importante de l’industrie pétrolière algérienne. Ils évoquent l’une de leurs aventures à la Hergé vécue dans le désert, dans une zone interdite sans autorisation et sans escorte … Une vie à la Tintin, sans oublier le fameux capitaine Haddock !
En Arménie, page 26, c’est le Mémorial des victimes du génocide qui s’affiche en grand et s’élève telle une Lamentation. Elle vous fige pendant au moins une minute dans la prière et le silence de votre âme… Rendre hommage à ce million et demi d’Arméniens frappés par la barbarie ottomane entre 1915 et 1923. Ne jamais oublier… Plus qu’une promesse !
Sur la page d’à-côté, s’élèvent les célèbres cheminées des fées de Goris, cette ville du sud-est située à 10 km du tristement célèbre corridor de Latchine, par où se sont déversés en septembre 2023, affolés, se sauvant du pire de la barbarie qui revenait et qui frappait de nouveau à leur porte, les 120 000 Arméniens du pays de l’Artsakh, du Haut-Karabakh, obligés de fuir leur patrie : « La valise ou le cercueil ». Ils sont partis en exil, en hâte laissant tout derrière-eux, chez leur grande-sœur voisine : l’Arménie.
Page 44, c’est le Congo magnifique coloré, intelligent, lumineux et sauvage qui est introduit par cette citation d’Audrey Hepburn : « L’Afrique est un rêve qui vous saisit et vous transporte dans un monde où la nature est reine et les traditions sont vivantes ».
Page 100, c’est le Japon qui vous accueille avec ses célèbres temples millénaires lambrissés de rouge, ses cerisiers en fleurs, et ses volcans endormis vêtus de blanc : le rouge, le rose et le blanc, une œuvre picturale aussi vieille que la création ! Le tour du monde des deux aventuriers se termine par la Syrie, le Tchad et le Yémen.
Un livre époustouflant, donc, à découvrir et à faire découvrir si vous aimez le monde, les voyages et l’esprit d’amitié.
NDLR : A l’heure où nous bouclons cet article, Ara Aharonian est dans l’avion qui le ramène de Douala, la capitale économique du Cameroun. Il continue son tour du monde, un nouveau… Quant à Ludwig, à plus de 80 printemps, il a bien mérité un peu de repos… en France !
Reportage réalisé par Antoine BORDIER
Copyright des photos A. Bordier
Pour en savoir plus : FRANCARE INDUSTRIES
