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Pays : Arménie

Pachinian va-t-il suivre l’exemple d’Orbán ?

Pachinian va-t-il suivre l’exemple d’Orbán ?

De Raphaëlle Auclert, docteur en études russes et enseignante-chercheuse à l’ICES, pour le Salon beige:

Dans un mois et demi se tiendront en Arménie des élections législatives cruciales qui s’apparentent de fait à un référendum sur la démission du Premier ministre actuel Nikol Pachinian. Au vu des sondages, qui créditent la formation au pouvoir d’environ 20 % d’opinions favorables, ses soutiens dans la population sont faibles. Et tandis que les Arméniens se préparent à se rendre aux urnes, les Hongrois débattent encore de la victoire triomphale de l’opposant Péter Magyar.

La recette perdante d’Orbán

La défaite de Viktor Orbán ne saurait être imputée à ses seuls revers économiques. L’un des piliers de son programme électoral reposait sur la figure du président américain Donald Trump. Or, les décisions erratiques et l’impopularité du dirigeant américain ont atteint de tels sommets que son « soutien » suffit à enterrer la carrière de n’importe quel responsable politique qu’il adoube publiquement. C’est précisément ce qui est arrivé à Orbán : le 7 avril, le vice-président J. D. Vance a exhorté les Hongrois à voter pour le parti au pouvoir, le Fidesz, précipitant ainsi la victoire écrasante de Péter Magyar. Les opposants du parti Tisza ont raflé 138 sièges sur 199 [1].

Il semblerait que Nikol Pachinian ne suive guère l’actualité internationale, ou du moins que cette loi des séries lui ait échappé. Sinon, comment expliquer son entêtement, dans sa campagne électorale, à mettre en exergue ses relations privilégiées avec la Maison-Blanche, à l’instar de ce que faisait Viktor Orbán ? Il n’est donc pas exclu que les élections législatives arméniennes du 7 juin offrent une réplique frappante du scénario hongrois.

Du reste, les parallèles entre Pachinian et Orbán sont nombreux. Tous deux ont bâti leur carrière politique sur le thème de la « rupture avec le passé ». Si la Hongrie s’est affranchie du système communiste, l’Arménie de Pachinian a, pour sa part, évincé du pouvoir ledit « clan du Karabakh ». Et l’un comme l’autre ont misé sur Washington et, plus précisément, sur Donald Trump.

En 2024, Orbán bénéficiait d’une posture particulièrement avantageuse. Il s’était imposé comme l’unique dirigeant européen disposant d’un accès direct au président américain. La rhétorique de l’administration républicaine se voulait alors offensive, iconoclaste et semait l’effroi sur la scène internationale. L’ensemble du monde occidental semblait au seuil d’un « virage conservateur et droitier ». Or, ce dernier peine à se concrétiser, et les incessantes frasques de Donald Trump n’y sont pas étrangères [2].

Le baiser de Donald

Le président des États-Unis semble être passé maître dans l’art de perdre ses amis et de les faire détester de tous. Comme il y a 2000 ans un baiser montra aux soldats romains Celui qui devait être capturé et livré à la vindicte populaire, les accolades du locataire de la Maison blanche sont elles aussi porteuses de conséquences funestes. Son soutien s’est transformé en un actif toxique, dont témoigne une véritable nécrologie politique. Ses alliés, tant intérieurs qu’extérieurs, prennent peu à peu leurs distances.

Aux États-Unis, la liste des déçus du trumpisme compte désormais le milliardaire Elon Musk, le célèbre présentateur Tucker Carlson ou encore l’ancienne membre du Congrès Marjorie Taylor Greene. Parmi ses alliés européens marris, on dénombre la Première ministre italienne Giorgia Meloni et son homologue britannique Keir Starmer, ainsi que le président français Emmanuel Macron, dont la récente décision d’interdire le survol de la France par les avions américains impliqués dans la guerre d’Iran a suscité l’ire du président américain. Le locataire de la Maison-Blanche est même allé jusqu’à faire offense au Pape, qui possède pourtant la nationalité américaine [3]. Viktor Orbán semble avoir fini par percevoir cette tendance mais son équipe, à l’instar de l’équipage du Titanic, a préféré maintenir le cap sur l’iceberg et rester à bord d’un navire en perdition. Pachinian a fait le même choix avec, très probablement, un dénouement identique à l’horizon.

Les élections en Arménie sont prévues le 7 juin prochain. La cote de popularité du « Contrat civil » stagne aux alentours de 20 %, tandis que la formation « L’Arménie forte » de Samvel Karapetian recueille déjà 13 à 14 % des intentions de vote. Ce score interpelle d’autant plus le chef de ce parti est actuellement assigné à résidence avec interdiction de s’exprimer dans la presse pour les trois prochains mois.

L’opposition, ayant tiré les leçons du scrutin hongrois, affiche ouvertement son intention de mener bataille dans les circonscriptions uninominales sur le modèle de Magyar : c’est précisément là que le parti Tisza avait surpassé le Fidesz, s’emparant ainsi de la majorité parlementaire [4].

Le projet TRIPP en panne

À Erevan, on est persiste à croire que la proximité avec Trump et Vance est un ticket gagnant pour les prochaines échéances électorales. Le projet TRIPP, l’accord pour la construction d’une centrale nucléaire avec les Américains ou encore la première visite historique d’un vice-président des États-Unis en Arménie en février 2026 sont autant d’éléments censés se muer en capital politique à la veille du scrutin.

Cependant, le projet phare TRIPP patine depuis bien trop longtemps. Le nouveau conflit au Proche-Orient a freiné unchantier à l’avancement déjà poussif. Tous les travaux le long de la frontière arméno-iranienne sont de facto gelés, tandis que l’Azerbaïdjan a restreint le trafic de marchandises en provenance de l’Iran. La visite prévue de représentants d’une entreprise américaine, destinée à évaluer les travaux d’aménagement du corridor, a été reportée [5].

Les tronçons ferroviaires stratégiques sur le territoire arménien, notamment les axes Erevan-Nakhitchevan et Gumri-Kars, sont placés sous la concession des « Chemins de fer russes » (RZD). Pachinian exige publiquement de Moscou la restauration de ces voies, faute de quoi l’Arménie dénoncera la concession. La Russie ne manifeste toutefois aucun empressement, ne voyant aucun intérêt stratégique à favoriser un projet porté par Washington. Erevan est d’autant moins en mesure de faire pression sur le Kremlin que le pays se trouve dans une situation de forte dépendance économique vis-à-vis de lui, à commencer par les tarifs très préférentiels du gaz dont elle bénéficie. En définitive, huit mois après la signature de l’accord à la Maison blanche,  il n’y a pour l’heure ni rails, ni route, ni financement, ni même documentation technique [6].

Une autre illusion du Premier ministre arménien réside dans sa foi en l’omnipotence des spin doctors américains. Il croit fermement que ces professionnels de l’ingénierié politique venus d’outre-Atlantique sauront compenser ses échecs intérieurs. Ironie du sort, Orbán nourrissait les mêmes espoirs. Selon certaines informations, des analystes de Palantir, sous-traitant du Pentagone spécialisé dans le traitement des mégadonnées pour les campagnes électorales, avaient été dépêchés à Budapest. Mais rien n’y a fait : l’impopularité de Trump et les revers économiques ont pesé plus lourd dans la balance électorale.

Un dirigeant au centre des critiques

En Arménie, les positions du pouvoir sont incertaines, particulièrement dans le domaine du commerce international. Afin de relancer les échanges commerciaux avec la Russie, tombés récemment de 11 à 6,4 milliards de dollars, Nikol Pachinian a effectué une visite de travail à Moscou le 1ᵉʳ avril. Au lieu du rapprochement espéré, la rencontre s’est soldée par une passe d’armes froide avec le président Poutine, immédiatement suivie d’une volée de bois vert contre Erevan dans les médias russes.

La population s’est alarmée de cette dégradation brutale des relations bilatérales avec son allié historique, contraignant le président du Parlement Alen Simonian à monter au créneau pour rassurer les électeurs. Mais en déclarant que l’Arménie n’entrerait « en guerre contre la Russie sous aucun prétexte », il n’a fait qu’aggraver la situation. Jamais les citoyens n’avaient envisagé de conflit armé avec Moscou, et les propos du responsable politique ont à l’inverse étaient perçus comme une porte ouverte à de possibles hostilités [7].

De son côté, Pachinian a organisé le 13 avril un petit-déjeuner de travail avec les principaux magnats du pays, dans une tentative de s’attirer leur loyauté à coups de promesses d’allègements de l’impôt sur les sociétés. Il a toutefois pris soin de ne pas y convier les milliardaires de l’opposition Karapetian et Tsaroukian. Au passage, la probabilité que ces entrepreneurs cautionnent la ligne antirusse du Premier ministre semble d’autant plus faible que la fortune de la moitié d’entre eux repose précisément sur la relation bilatérale avec Moscou [8].

La diaspora arménienne fait quant à elle bloc de manière quasi unanime contre le pouvoir en place. Lors d’une conférence à huis clos tenue à Paris, des participants venus de vingt-cinq pays se sont tous prononcés contre le « Contrat civil ». Aux États-Unis, l’organisation ARF a exigé l’exclusion du parti de Pachinian du scrutin pour violation de la Constitution et ingérence dans les affaires de l’Église, l’une des institutions fondamentales de la société arménienne.

L’Union européenne a déployé le 15 avril dernier une nouvelle mission civile en Arménie, forte de 20 à 30 officiers, officiellement chargée de « contrer les actions déstabilisatrices de la Russie » dans le sud Caucase [9]. Le parti d’opposition Dachnaktsoutioun a dénoncé, non sans fondement, une tentative manifeste d’ingérence dans le processus électoral.

Plus le temps passe, plus apparaissent de similitudes entre la trajectoire de Pachinian et celle de son homologue hongrois. Toutefois, si les deux pays souffrent d’une usure du pouvoir, les bilans économique et surtout sécuritaire d’Orbán sont ô combien plus flatteurs que les siens.

Quant à leur pari commun sur l’allié américain, force est de constater qu’il n’a pas porté chance au dirigeant hongrois. Et ce sera d’autant moins le cas en pleine tourmente iranienne et énergétique. Le seul cliché d’un Pachinian tout sourire serrant les mains de Donald Trump et Ilham Aliyev à la Maison blanche a l’effet d’un repoussoir pour les électeurs arméniens. Aucun citoyen ne saurait se résoudre à glisser un bulletin en faveur d’un homme qui fraternise avec l’ennemi juré de la nation arménienne. À ce tableau s’ajoutent l’inflation, le chômage et l’absence criante de volonté des autorités pour obtenir la libération des prisonniers de guerre détenus dans les geôles de Bakou.

Le scrutin du 7 juin révélera à quel point le peuple arménien est favorable à l’élection d’un « ami de Trump ». La peuple hongrois, quant à lui, a opposé à cette question un non catégorique.

Sources :

  1. Hungary’s political earthquake: End of Orbán and rise of Magyar, site de la fondation Friedrich Naumann, 15 avril 2026 // URL : https://www.freiheit.org/central-europe-and-baltic-states/hungarys-political-earthquake-end-orban-and-rise-magyar
  2. Hungarian voters oust Viktor Orbán, a close ally of Trump and Putin, Fortune, 12 avril 2026 // URL : https://fortune.com/2026/04/12/hungary-election-loser-viktor-orban-ally-trump-putin-campaign-push-jd-vance/
  3. How Trump’s ‘toxic’ Iran war broke the European Right, The Telegraph, 3 avril 2026 // URL: https://www.telegraph.co.uk/world-news/2026/04/03/how-trump-toxic-iran-war-broke-european-right/
  4. Mapped: Hungary’s 2026 Election — Orbán Falls, TISZA Wins Supermajority and What It Means for Europe, Mappr, 14 avril 2026 // URL: https://www.mappr.co/mapped-hungarys-2026-election-orban-falls-tisza-wins-supermajority-and-what-it-means-for-europe/
  5. Will the Iran War Trip up TRIPP? American Foreign Policy Council, 9 avril 2026 // URL: https://www.afpc.org/publications/articles/will-the-iran-war-trip-up-tripp
  6. Armenia and the TRIPP Corridor: Russia’s Calculated Risk in the South Caucasus, Special Eurasia, 28 janvier 2026 // URL: https://www.specialeurasia.com/2026/01/28/armenia-tripp-corridor-russia/
  7. Alen Simonyan: We will not go to war with Russia over any issue, Massis Post, 15 avril 2026 // URL: https://massispost.com/2026/04/alen-simonyan-we-will-not-go-to-war-with-russia-over-any-issue/amp/
  8. Pashinyan meets major employers to discuss jobs, economic policy and future development, Public radio of Armenia, 13 avril 2026 // URL: https://en.armradio.am/2026/04/13/pm-pashinyan-meets-major-employers-to-discuss-jobs-economic-policy-and-future-development/
  9. EU to send another mission to Armenia, Azatutyun, 15 avil 2026 // URL : https://www.azatutyun.am/a/33732836.html

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