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France : Société / L'Eglise : Benoît XVI

“Benoît XVI estimait que la crise actuelle de nos sociétés n’est pas d’abord une crise morale, mais une crise de la vérité”

“Benoît XVI estimait que la crise actuelle de nos sociétés n’est pas d’abord une crise morale, mais une crise de la vérité”

L’Académie des Sciences morales et politiques s’est réunie en séance solennelle le 30 mars sous la coupole pour la cérémonie d’installation de Sa Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée Ier, comme membre associé étranger au fauteuil laissé vacant par le décès du Cardinal Joseph Ratzinger, Sa Sainteté le Pape Benoît XVI (1927 – 2022). Le Cardinal Joseph Ratzinger avait été élu membre associé étranger le 13 janvier 1992 au fauteuil laissé vacant par le décès d’Andreï Sakharov.

Extrait du Discours de Bartholomée Ier, Patriarche œcuménique de Constantinople :

[…] Cependant, aucune de ces joies ne saurait égaler celle qui nous est offerte de rendre hommage à notre prédécesseur sur ce siège, le vénérable pape Benoît XVI, de bienheureuse mémoire.

[…] Le pape Benoît XVI a témoigné de manière singulière que la foi et la raison ne s’opposent pas, mais se soutiennent et s’éclairent mutuellement. Dans sa trilogie Jésus de Nazareth, il a proposé une lecture christocentrique de l’Écriture, ouvrant un chemin où recherche scientifique et foi ne s’excluent pas, mais se rencontrent.

Son œuvre théologique, à la fois biblique et patristique, est entièrement orientée vers cette conviction fondamentale qu’il n’a cessé de rappeler : la vérité n’est pas une idée abstraite, mais une personne — le Christ lui-même, « le chemin, la vérité et la vie ». Dans la fidélité à l’héritage commun des Pères de l’Église d’Orient et d’Occident, il affirmait que le Verbe incarné constitue le principe d’intelligibilité du monde et de l’histoire.

C’est pourquoi Benoît XVI estimait que la crise actuelle de nos sociétés n’est pas d’abord une crise morale, mais une crise de la vérité. Son analyse du relativisme touchait à l’anthropologie et à l’épistémologie : lorsque la vérité est réduite à une construction arbitraire, la foi elle-même se réduit à une expérience subjective. Sa réponse reposait sur une ontologie du Logos, comme rencontre historique entre la révélation divine et la raison humaine, élevée, transformée et accomplie par l’Incarnation. Sur le plan scientifique, cela le conduisit à refuser toute tentative de « déhellénisation » du christianisme et à souligner au contraire l’unité profonde entre l’unicité du Dieu biblique et l’être de la pensée grecque. Sur le plan pastoral, il rappelait avec force que la crise spirituelle de notre temps trouve son origine dans l’oubli de Dieu et que la redécouverte de la dimension transcendante de l’existence humaine est une condition essentielle de la dignité de la personne et de la paix du monde.

C’est précisément ici, Mesdames et Messieurs, que sa pensée rejoint de manière remarquable la tradition intellectuelle qui inspire cette Académie et qui a trouvé en France une expression particulièrement significative. Les grandes valeurs issues de la Révolution française — liberté, égalité, fraternité — ne peuvent durablement subsister dans l’abstraction. Elles requièrent un fondement solide qui dépasse le changeant et garantit la dignité inaliénable de la personne humaine.

Sans enracinement dans la vérité, la liberté devient arbitraire, l’égalité se transforme en nivellement et la fraternité en simple exhortation morale sans force unifiante. En ce sens, la pensée de Benoît XVI nous rappelle que ces idéaux trouvent leur fondement ultime non pas seulement dans des conventions sociales, mais dans la vérité de l’homme lui-même, créé à l’image de Dieu et appelé à devenir, par la théosis, reflet du divin dans l’histoire.

Ainsi, la tâche qui vous incombe, à vous, membres de cette Académie, et à laquelle nous nous savons désormais associés, devient une responsabilité éminente : la recherche inlassable d’une vérité qui ne divise pas, mais unit ; qui ne domine pas, mais sert. Car seule une telle vérité peut fonder un ordre juste et ouvrir l’horizon d’un avenir où liberté, égalité et fraternité ne seront pas seulement proclamées, mais réellement vécues.

Benoît XVI. s’est efforcé de mettre fidélité et créativité au service d’une ecclésiologie renouvelée. Déjà comme Joseph Ratzinger, il avait marqué de son empreinte, lors du Concile Vatican II, des textes fondamentaux tels que Lumen GentiumDei Verbum et Gaudium et Spes, notamment en ce qui concerne la compréhension de l’Église comme peuple de Dieu, la Révélation comme rencontre vivante entre Dieu et l’homme, ainsi que le dialogue responsable de l’Église avec le monde. Plus tard, en tant que pape, il développa cette vision : dans Deus Caritas Est, il présenta l’Église comme expression de l’amour divin ; dans Spe Salvi, l’espérance comme réponse à la crise de la modernité ; et dans Caritas in Veritate, la nécessité de critères éthiques pour l’économie.

Ce n’est pas un hasard si nous évoquons ici ses discours prononcés en 2008 au Collège des Bernardins à Paris, en 2010 à Westminster Abbey et en 2011 devant le Bundestag allemand. Ces lieux ne représentent pas seulement des nations, mais les dimensions fondamentales de la civilisation européenne : la culture, la politique et le droit. À Paris, il rappela que la culture européenne est née de la quête de Dieu ; à Westminster, il souligna le rôle de la religion dans l’espace public ; à Berlin, il affirma que le droit doit être fondé sur la vérité.

Cependant, cet ensemble ne révèle toute sa profondeur qu’à la lumière de ses racines : Athènes, Rome et Jérusalem. À Jérusalem se manifeste la révélation du Dieu vivant et la dignité de l’homme créé à son image ; à Athènes, la quête de la raison pour la vérité et le sens ; à Rome, l’ordre du droit et de la vie civique. Dans la rencontre de ces trois héritages, Benoît XVI reconnaissait l’origine la plus profonde de l’Europe : l’unité de la foi, de la raison et du droit.

Permettez-nous toutefois d’ajouter que ce tableau demeure incomplet sans Constantinople, la « Nouvelle Rome ». C’est là que la tradition patristique a été conservée et transmise de manière vivante — une tradition qui a profondément marqué la pensée de Benoît XVI. Dans ses catéchèses sur les Pères de l’Église, il a mis en lumière de façon particulière l’actualité durable des Pères cappadociens et de saint Jean Chrysostome, chez qui se conjuguent la vérité de la foi, la profondeur liturgique et la responsabilité envers l’homme.
Dans cette tradition vivante, nous nous tenons nous-mêmes, en tant que successeurs de saint Jean Chrysostome sur le trône de Constantinople. Son témoignage nous rappelle que la liturgie ne peut jamais être séparée du souci du prochain et que la vérité se vérifie dans l’unité de l’adoration et de la charité agissante. Nous nous souvenons avec gratitude de la restitution de ses reliques en 2004 de Rome à Constantinople, signe spirituel de réconciliation entre nos Églises.

Les Pères cappadociens, en particulier saint Basile le Grand, ont montré que la connaissance de Dieu est inséparable de la responsabilité envers le prochain. Ainsi, Constantinople devient un lieu où se manifeste l’unité de la vérité, de la liturgie et de la responsabilité sociale — une unité essentielle pour l’équilibre spirituel de l’Europe.
Dans ce contexte, nous ne pouvons passer sous silence une dimension qui nous est particulièrement chère et dans laquelle nous nous sentions profondément unis à notre vénéré frère Benoît XVI : la responsabilité de l’homme envers la création. La crise écologique de notre temps n’est pas seulement une question technique, politique ou économique, mais, en son cœur, une crise spirituelle — une crise de la relation entre l’homme, le monde et Dieu.

Nous avons souvent souligné que toute atteinte à l’environnement naturel constitue en même temps une atteinte à l’ordre de la création divine. Lors de notre intervention, à l’invitation de Benoît XVI, dans la chapelle Sixtine en 2008, nous avons rappelé que l’homme ne doit pas considérer le monde comme un simple objet à sa disposition, mais comme un don, comme un sacrement de la présence de Dieu. Lorsque cette attitude eucharistique disparaît, le monde cesse d’être un lieu d’action de grâce pour devenir un champ d’exploitation.

Bien qu’il ait rejeté toute instrumentalisation idéologique de la foi, Benoît XVI n’a jamais renoncé à dialoguer avec le monde sur les questions éthiques et politiques, dans un esprit qui ne cherchait pas à imposer, mais à témoigner de l’amour du Créateur pour sa créature. Cela ne l’empêchait pas d’exprimer avec lucidité la gravité de la situation contemporaine.

Dans un dialogue avec Jürgen Habermas en 2004, il constatait avec inquiétude l’érosion de l’universalité à laquelle avaient contribué « les deux grandes cultures de l’Occident : la foi chrétienne et la rationalité séculière ».

Que dirait-il aujourd’hui face au désordre croissant de l’ordre international ? Il nous rappellerait sans doute que la crise est d’abord de nature théologique. Que l’obscurcissement du Dieu vivant et la disparition de son icône — remplacée par le vide, le masque ou l’idole — privent l’homme de la dynamique de son être à l’image de Dieu, accentuent la fragilité de son existence, affaiblissent sa capacité de conversion et approfondissent en lui le vertige du nihilisme. Car sans vérité, la liberté se dissout.

Cette intuition appelle aujourd’hui une réflexion renouvelée, à l’heure où la question de la vérité se pose dans le contexte d’une transformation technologique sans précédent. Dans un monde où l’intelligence artificielle intervient de plus en plus dans les processus de connaissance et de décision, la tentation est grande de réduire la vérité à la fonctionnalité ou au calcul.

Or, la vérité de l’homme dépasse l’algorithmique. Elle est relation, révélation et sens. Lorsque la vérité est réduite à un produit technique, l’homme lui-même risque de devenir objet. Ici encore, l’avertissement de Benoît XVI conserve toute son actualité : une raison privée de vérité perd son orientation, et une liberté sans vérité se détruit elle-même.
Nous sommes donc appelés à unir le progrès technique à une responsabilité renouvelée envers la vérité — une vérité qui ne se fabrique pas, mais se reçoit ; qui ne se domine pas, mais se cherche ; et qui ne remplace pas l’homme, mais le confirme dans sa dignité.

Ainsi, la mission qui nous est confiée par cette Académie prend aussi une dimension profondément personnelle. Ce que nous avons tenté d’exprimer conceptuellement, nous l’avons vécu dans la rencontre avec lui. Nous gardons le souvenir lumineux d’une fraternité fondée sur le respect, la confiance et le désir sincère d’avancer sur le chemin du dialogue entre Rome et Constantinople.

Nous nous souvenons en particulier de l’année 2006, lorsque, dans le contexte délicat qui suivit le discours de Ratisbonne, le pape Benoît XVI se rendit à Istanbul. Si ce voyage fut perçu comme un geste envers le monde musulman, il s’inscrivait aussi dans la tradition ecclésiale des rencontres fraternelles entre Rome et Constantinople.

Nous avons eu la joie de l’accueillir au Phanar le 30 novembre. Ce fut un jour d’une grande densité spirituelle : prière commune, échange du baiser de paix, et engagement renouvelé à poursuivre le chemin ouvert par Paul VI et Athénagoras.

Joseph Ratzinger a su unir, d’une manière rare, intelligence et spiritualité, fidélité et ouverture, clarté et humilité. Sa vie est devenue un témoignage de l’unité entre théologie et prière, vérité et amour.

Son héritage demeure avant tout l’amour de la vérité — une vérité qui unit, transforme et éclaire. Son œuvre continuera de porter du fruit, même si sa voix et sa présence nous manquent.

Mais nous croyons qu’une vie vécue dans la vérité ne s’éteint pas dans le silence, mais se prolonge dans la lumière, dans la prière des fidèles et dans l’espérance.

C’est aussi la responsabilité liée à ce siège qui nous est confié: poursuivre ce dialogue dans l’esprit de vérité et d’amour, au service de l’unité de l’Église et de la paix du monde.
Permettez-moi, avant de prendre place, de saluer notre frère Benoît selon la tradition byzantine :

Αἰωνία σου ἡ μνήμη, ἅγιε Ἀδελφέ,
«Que ta mémoire soit éternelle, saint frère !»

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