D’Aurelio Porfiri, éditeur et écrivain catholique italien, pour le Salon beige:
Comme vous le savez, il y a quelques jours, la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X a annoncé les noms des quatre prêtres qui seront consacrés évêques le 1er juillet prochain.
Du point de vue de l’Église catholique, cette consécration est illégitime, car ces consécrations épiscopales n’ont pas reçu l’approbation du Pape.
J’ai lu certaines déclarations de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X dans lesquelles il était expliqué que cet acte de consécration épiscopale ne devait pas être interprété comme un acte schismatique ni comme un acte de désobéissance envers le Pontife romain. Ces déclarations invoquent, pour justifier cette décision — qu’elles reconnaissent eux-mêmes comme très grave — un état de nécessité.
Il convient donc ici de réfléchir.
Elles affirment qu’à l’heure actuelle, l’état de nécessité qui justifierait ces ordinations serait encore plus grave que celui qui avait poussé Mgr Lefebvre, il y a quelques décennies (1988), à accomplir le même acte.
Je crois que cette invocation de l’état de nécessité est quelque peu ambiguë, et je voudrais m’expliquer : qui peut réellement juger qu’aujourd’hui l’état de nécessité est plus grave qu’à l’époque de Mgr Lefebvre ? Car, si nous réfléchissons honnêtement, il est vrai que l’Église traverse une crise profonde. Je l’écris depuis de nombreuses années, et c’est quelque chose que nous pouvons tous constater. C’est une crise d’identité, une crise de la liturgie, une crise de la doctrine ; il ne fait donc aucun doute que nous vivons une crise profonde.
Et je peux aussi comprendre ce qui a poussé Mgr Lefebvre, dans les années 1970, à chercher à créer une réalité où une certaine orthodoxie catholique pourrait être préservée, car nous parlons des années 1970. Ces années furent véritablement terribles pour l’Église catholique. Ce furent des années où l’on entendait tout et son contraire. L’immédiat après-Concile fut réellement traumatisant : abandons du sacerdoce, catéchisme hollandais, revendications de toutes sortes, catholicisme de gauche… Ce fut une période profondément dramatique.
Ce fut également une période dramatique pour la liturgie. Nous venions de la liturgie dite de saint Pie V, et nous nous sommes retrouvés avec des messes accompagnées de guitares, des messes avec de la musique commerciale, des prêtres qui inventaient toutes sortes de choses, des communautés de base… Bref, ce fut véritablement un temps de grande révolution interne dans l’Église.
Je peux donc comprendre que Mgr Lefebvre, dans un acte que l’on pourrait qualifier de désespéré, ait décidé qu’il était nécessaire de fonder un institut qui s’opposerait à cette évolution des choses. L’état de nécessité auquel Mgr Lefebvre faisait référence en 1988 concernait probablement avant tout la situation interne de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X. Mgr Lefebvre se rendait compte qu’il vieillissait et se demandait donc ce qu’il adviendrait de la Fraternité après lui.
C’est précisément cette préoccupation qui le poussa à ordonner illégitimement des évêques — quatre évêques.
Ainsi, cet état de nécessité ne concernait pas tant (ou pas seulement) la situation de l’Église, qui avait certes ses propres difficultés et problèmes, mais davantage une question de survie de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X.
Venons-en maintenant à aujourd’hui.
Une fois encore, cet état de nécessité est invoqué pour le bien des âmes, parce que l’Église se trouverait dans cette grave crise que beaucoup constatent. Pourtant, même dans ce cas, certains membres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X ont reconnu que le véritable problème reste encore aujourd’hui la survie de la Fraternité.
Pourquoi ?
Parce que, parmi les quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre, il n’en reste que deux aujourd’hui, et eux aussi vieillissent. Deux sont déjà morts. Et l’un d’eux, Mgr Williamson, avait déjà quitté la Fraternité pour créer de nouvelles réalités.
Nous nous retrouvons donc aujourd’hui face exactement au même problème. Je comprends bien que, de leur point de vue, l’idée soit que, s’ils veulent survivre, ils doivent nécessairement avoir des évêques capables d’ordonner des prêtres. Mais on ne peut pas prétendre obéir à l’Église tout en lui désobéissant d’une manière aussi grave. En effet, si, comme ils le répètent constamment, ils reconnaissent le magistère du Pape régnant — c’est-à-dire Pape Léon XIV — s’ils reconnaissent qu’il est le légitime successeur de Pierre et le Vicaire du Christ, alors accomplir un acte aussi grave — et j’utilise ce mot parce qu’eux-mêmes l’emploient — ne peut certainement pas jouer en faveur de cette prétendue obéissance.
J’ai souvent dit, et je le répète encore aujourd’hui, que je n’ai personnellement rien contre la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X. J’ai même eu des contacts avec certains membres de cette fraternité sacerdotale et, sous certains aspects, j’apprécie leur désir de défendre la foi catholique. Cependant, la défense de la foi catholique doit être intégrale, et cette intégralité comprend évidemment aussi le rôle du Pape, car le rôle du Pape dans l’Église catholique n’est pas marginal : il est absolument essentiel.
Nous disons toujours que sont catholiques ceux qui sont en pleine communion avec le Pontife romain.
Bien sûr, cela n’empêche pas de voir les problèmes que tout le monde voit, de souhaiter que les choses changent, ni même de critiquer certaines décisions ou certains messages du Pape lui-même. Mais beaucoup l’ont fait et continuent de le faire à l’intérieur de l’Église, tout en demeurant, d’une certaine manière, soumis à l’autorité du Souverain Pontife.
On pourrait dire : mais beaucoup, même à l’intérieur de l’Église, désobéissent aussi au Pape dans différents domaines. Pourtant, je crois que c’est quelque chose de différent, parce que l’on désobéit parfois au Pape simplement parce que nous sommes humains et que nous faisons des erreurs, tout en restant néanmoins dans l’Église et en reconnaissant l’autorité propre au Pontife romain.
Dans ce cas, au contraire, en accomplissant un acte aussi important sans le mandat du Pape, on lui désobéit dans quelque chose d’essentiel : la sauvegarde de la succession apostolique. Ce ne sont pas nos nécessités personnelles ni nos désirs — même légitimes — d’assurer la survie d’une réalité plutôt qu’une autre qui doivent guider de telles décisions, mais le bien de toute l’Église.
Je crois donc qu’il est important de comprendre que, même si nous vivons une situation de grave souffrance à l’intérieur de l’Église, nous devons décider si nous voulons être catholiques de manière intégrale, comme le voulait Mgr Benigni à l’époque du modernisme, ou bien si nous cédons à la tentation de construire une réalité à notre propre image et selon nos caprices.
