L’Allemagne réarme ! Et en plus, elle n’achètera pas Français se désoleront les plus chauvins. De fait, avec un investissement prévu de 100 milliards d’euros dans sa défense, la hausse de ses effectifs à 260 000 hommes d’active et 200 000 de réserve, Berlin cherche à se positionner comme le poids lourd de la défense européenne.
Et pourtant, les Vosgiens comme les Polonais peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Et pour cause, les dirigeants allemands semblent avoir oublié que la préparation à un conflit de haute intensité (la fameuse HEM : Hypothèse d’Engagement Majeur dans le jargon balardien) n’est pas une affaire de tableau Excel. Staline interrogeait : « Le Vatican, combien de divisions ? » Le lecteur connaît la suite : un pape polonais a eu raison de l’URSS sans tirer un seul coup de fusil.
La primauté des forces morales
La guerre se prépare dans les esprits : les fameuses forces morales de la Nation ! Ayant peu subi les influences de l’Empire romain et donc, indirectement, de la Grèce, le personnel politique allemand a probablement oublié la réflexion bien connue de Thucydide : « La force de la cité ne réside ni dans ses remparts ni dans ses vaisseaux mais dans le caractère de ses hommes ». Si l’histoire récente a montré que l’Allemagne dispose, en effet, d’un savoir-faire certain dans la construction d’un mur ou d’un navire, nous sommes en droit de nous interroger sur le « caractère » actuel des Allemands et leur aptitude à mener une guerre.
La dénazification menée à partir de 1945 a conduit Berlin à revoir tout le cadre militaire de ses futurs officiers, sous-officiers et hommes du rang. Tous les symboles du passé furent éradiqués et la Défense fut considérée comme une administration quelconque devant être gérée comme telle : semaine de 40 heures, syndicats, récupération physiologique en cas de travail nocturne. Bref, le régime social d’un soldat allemand devint celui d’un ouvrier de Volkswagen. Parallèlement, les déploiements en opérations extérieures devinrent anecdotiques. Un dommage collatéral suite à une frappe de Tornado allemand en Afghanistan obligea Berlin à limiter au plus juste son engagement sur le terrain. En Afrique, les forces spéciales de l’armée de terre, les fameux KSK (Kommando Spezialekraefte) en étaient réduits à escorter des convois de l’ONU. En synthèse, les différents gouvernements allemands, encore traumatisés par le souvenir de la seconde guerre mondiale maintinrent un outil militaire coûteux mais incapable de remplir la moindre mission de combat en raison :
- de caveat (restrictions nationales dans le cadre d’engagement interalliés) trop strictes imposées par le pouvoir politique : 0 mort, 0 problème ;
- d’engagements de basse intensité sur des théâtres secondaires ;
- d’absence de culture opérationnelle.
L’Allemagne ne « profita » donc pas des conflits modernes pour engranger de l’expérience et se réformer.
En 2020, Berlin décida même de dissoudre une partie du KSK, son unité la plus professionnelle, en raison de « liens avec l’extrême-droite ». En 2025, ce fut le tour d’une autre unité, le 26ème régiment de parachutiste de Zweibrücken de se retrouver sous le feu des projecteurs en raison d’un climat mêlant « idéologie néonazie, antisémitisme et violences sexistes ». Il n’en fallut pas plus pour lancer une chasse aux sorcières dans toutes les strates de l’armée afin de s’assurer de la « neutralité »de l’institution et d’éviter un coup d’état de l’extrême droite. Au même moment, se posait la question de savoir si l’AFD (Alternative für Deutschland) pouvait être interdit. La presse allemande se fit l’écho du culte de la force et de la violence dans les unités des forces spéciales allemandes, image de sa déconnexion avec les exigences de la guerre. Là où Hollywood glorifie la force, la violence et la puissance de ses Seals, Deltas ou Rangers, la classe politique allemande voudrait une guerre sans haine menée par des automates prêts à se sacrifier pour défendre la transidentité, l’installation de parcs d’éoliens dans la Baltique et les usines BMW.
Ce sont des hommes qui font la guerre
Or, les Allemands oublient une chose : la guerre est avant tout menée par des hommes. Ce qui importe dans le combat, au-delà de la mise à disposition de moyens matériels adaptés et des qualités tactiques, c’est la structuration mentale du soldat. A l’école de Charles Ardant du Picq, il convient de s’intéresser à la psychologie de celui qui s’engage et qui supporte des sélections difficiles tout en étant prêt à donner la mort et …à la recevoir. L’histoire nous montre qu’au début du XXe siècle, les raisons pour lesquelles des jeunes s’engageaient dans des unités militaires ou paramilitaires transcendaient les partis. Les militants d’extrême droite comme ceux d’extrême gauche s’engageaient dans des mouvements ou des unités pour défendre des idées politiques radicales. Les engagés de l’un et l’autre camp étaient prêts à mourir, les uns pour le triomphe du prolétariat (POUM, spartakistes, Armée rouge, PCF, PCI), les autres pour la grandeur de leur pays (chemises noires) ou de leur race (SA-SS). Dans tous les cas, les causes de ces engagements étaient de l’ordre du spirituel avec un usage revendiqué de la violence (assassinat de Calvo Sotelo par les communistes espagnols, assassinat de Trotsky pour déviance idéologique par le NKVD, assassinat de Dolfuss par les nazis). La gestion des groupes à consonance paramilitaire fut d’ailleurs un sujet d’inquiétude pour les autorités publiques en France dans l’entre-deux guerres (6 février 1934). Avec le temps, l’extrême gauche se mit à défendre le progressisme sociétal, l’écologie radicale, la diversité culturelle. Le profil des engagés politiques changea : de Ramon Mercader, magicien du piolet, ou Gavrilo Princip, l’excité du revolver, nous passâmes à Marine Tondelier et à la défense des surmulots ou bien à Conchita Wurst, femme à barbe diplômé.e. A l’opposé, l’extrême droite, définie comme vif attachement aux idées de nation, d’enracinement, de tradition et de peuple, resta présente sur ses thématiques traditionnelles. Le marqueur catholique et monarchiste qui avait structuré une bonne partie de cette famille de pensée s’estompa avec la crise de l’Eglise. La nature ayant horreur du vide, le paganisme fit un retour en force.
L’armée allemande nous offre aujourd’hui la synthèse de ces évolutions politiques. Le triste état du catholicisme allemand, comme nous le rappellent les déclarations « pas très catholiques » de la conférence des évêques d’Allemagne, a conduit, dans les forces armées allemandes, à un retour du paganisme et de sa forme la plus récente, en partie héritière du militarisme prussien : le nazisme. Dès lors, il n’y a aucune surprise à voir des unités d’élite multiplier les références à la Waffen SS, fêter les solstices d’été et faire de l’exaltation de la force un modus vivendi. Le lecteur averti objectera qu’il n’y a pas d’unité d’élite sans une certaine forme de culte de la force et de la violence. Nous lui répondrons que le seul catalyseur de la violence est la religion catholique et son message de paix, ce qui explique peut-être le rôle singulier des armées françaises dans le monde.
Parallèlement, se pose inéluctablement la question du recrutement. Le gouvernement cherche à augmenter son nombre de soldats mais la société allemande est-elle prête à s’engager ? Au contraire de la France où l’Armée est une institution qui jouit de réseaux puissants dans les médias, l’industrie, le monde politique, le 7ème art, l’armée allemande semble gênée d’exister ce qui n’est pas pour faciliter le recrutement. Par ailleurs, de moins en moins de jeunes sont aptes physiquement (malbouffe, absence de pratique sportive) et psychologiquement (jeux vidéo, réseaux sociaux). La modernisation des sociétés occidentales a, par ricochet, accouché d’une société où faire un effort est devenu anormal. Nous sommes loin de Musset écrivant : « Alors, il s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. […] Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides ; on les avait trempés dans le mépris de la vie comme de jeunes épées. […] Ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leur paroisse résonnaient seules dans le lointain. »[1]
Alors oui, l’armée allemande réarme mais rappelons-nous ces mots du général Schwarzkopf en 1993 lors du débriefing de l’opération Desert Storm au CENTCOM : « Nous n’avons pas vaincu parce que nous avions les meilleures technologies. Nous avons vaincu car les Irakiens ne savaient pas pourquoi ils se battaient et qu’ils n’avaient pas de chef ». L’immobilier à Dantzig ou à Saint-Dié dans les Vosges a encore de beaux jours devant lui.
Alexandre Seigneur
