
Monseigneur, Monsieur l’abbé, Chers choristes, Mes bien chers frères,
« Le chef n’est pas un simple délégué de la communauté, mais son guide à la poursuite de ses fins les plus hautes. Le chef n’est là que pour aider [les membres de la communauté] à vouloir. »
Ces paroles viennent d’un autre Gaston (je veux parler de l’abbé Gaston Courtois), mais illustre bien quel homme fut le chanoine Gaston Roussel, qui eut la charge d’exercer plusieurs fonctions de chef au sens large : maître de chapelle de la cathédrale de Versailles, directeur de la revue « la musique sacrée – l’organiste », chapelain de la chapelle royale du château de Versailles, curé de Saint-Louis de Port-Marly, président de l’Association des chœurs et organistes de France, directeur-fondateur des Chœurs MichelRichard Delalande, et j’en oublie peut-être.
Cette Messe est célébrée à l’occasion du 40e anniversaire de la mort du chanoine Roussel, à la fois pour prier pour le repos de son âme et pour lui rendre hommage. Il a quitté cette vie il y a maintenant 40 ans, le 19 décembre 1985, et sa mémoire dans nos cœurs est encore bien vive ! Mémoire bien vive chez ceux qui l’ont connu, comme chez ceux qui n’en ont entendu parler que par ceux qui l’ont connu. Autrement dit, sa mémoire traverse les générations.
Lors de ses obsèques, Mgr Simonneaux le qualifiera de « personnage légendaire ». Pourquoi parle-t-on encore de lui 40 ans après ? C’est qu’il a marqué profondément ses contemporains, il était admiré par beaucoup, craint aussi par d’autres, et souvent aussi critiqué… Il ne craignait pas en effet d’essuyer les critiques, car il savait qu’il servait, qu’il défendait, une cause qui le dépassait. Je dis une cause, mais je devrais dire des causes.
La principale qualité qui le décrit est la fidélité.
En tant qu’homme, il a été fidèle à la terre de ses racines, en Lozère, fidèle à sa région d’élection (le diocèse de Versailles, où il entra au petit séminaire de Marines, puis de Versailles, avant de suivre ses études ecclésiastiques dans cette même ville et d’être ordonné prêtre en 1938 par Mgr Roland-Gosselin ; son frère écrira de lui qu’il a été chantre de Versailles toute sa vie), fidèle en amitié (un de ceux qui l’ont connu témoigne que « l’amitié de l’abbé Roussel était parfois rude mais toujours grande, sincère, affectueuse, sensible et chaude, infiniment précieuse pour ceux qui en bénéficient »), fidèle à la France (j’en veux pour preuve les nombreuses décorations militaires qu’il reçut à l’issue du 2e conflit mondial, notamment – la moins connue de toutes – la médaille des évadés, qui en dit long sur son caractère pugnace).
En tant que prêtre, il fut fidèle à la phrase qu’il fit figurer au dos de son image d’ordination : « Que notre vie soit un champ de louange à la gloire de Dieu ». Il fut donc fidèle à Dieu, fidèle à rendre à Dieu le culte qui lui est dû, notamment par le soin qu’il apportait – dans tous ses détails – à la grande musique liturgique (il aurait dit musique liturgique tout court, sans préciser « grande »), fidèle à la sainte Eglise, fidèle au sacerdoce qu’il avait reçu d’Elle pour l’éternité, fidèle au pape, fidèle à son évêque (Mgr Roland-Gosselin, puis Mgr Renard, qui le nomma curé à Port-Marly, et enfin Mgr Simonneaux, qui dira de lui qu’il a été prêtre, allant toujours droit devant lui, qu’il a été fidèle à son évêque. Mgr Simonneaux ajoutait même que chaque année, et le seul à la fin, le chanoine Roussel continuait de protester par écrit de son obédience).
Sa fidélité à toutes ces causes s’explique par le fait qu’il se considérait comme ayant beaucoup reçu (soit des dons naturels de Dieu, soit de ses maîtres), et donc comme devant transmettre ce qu’il avait reçu. Il parlait par exemple avec grande vénération de son maître à l’orgue, Monsieur de Saint-Martin, organiste de Notre-Dame de Paris. Preuve qu’il ne voulait pas attirer à lui, mais à Dieu et à de nobles sentiments, voici ce qu’il disait aux jeunes gens qui l’entouraient : « Formez-vous, puisez à pleines mains dans les trésors religieux, musicaux, historiques, artistiques et culturels de la tradition française et chrétienne ». Il écrivait encore en 1967, au sujet des choix qu’il avait posés pour sa paroisse et qui pouvait attirer les critiques : « J’ai la conviction de défendre un dépôt sacré, un trésor issu d’une civilisation bimillénaire et pétri de christianisme ». Sa loyauté était sans faille, ce qui explique qu’il était exigeant avec lui-même et donc avec les autres, le poussant parfois à être intransigeant sur des points importants, mais aussi sur des moindres. Dans le feu des répétitions, il pouvait arriver qu’un prie-dieu s’envole à cause d’un dièse un peu trop grave (le chef savait se montrer mauvais tireur, heureusement…) ou que le chanoine referme la console de l’orgue à peine ouverte et quitte les lieux si la chorale manquait de concentration, laissant là les chanteurs consternés.
C’était un chef qui aidait ses choristes à vouloir : vouloir faire toujours mieux, toujours plus beau pour le bon Dieu. Imperturbable – quoi que souvent profondément blessé – le chanoine poursuivait son œuvre. C’est parce qu’il était loyal et fidèle à ces nobles causes que le chanoine pouvait être qualifié de résistant devant ce qu’il estimait être des obstacles, ou même des ennemis, à la poursuite des fins les plus hautes. Résistant à l’occupation allemande, résistant au communisme, résistant au modernisme dans l’Eglise et aux abus liturgiques, résistant au soi-disant « esprit » du concile Vatican II, résistant à la dictature du relativisme musical. Il voulait que la musique sacrée soit au service de la foi, qu’elle s’adresse au cœur, non point de façon trop sensible ou sentimentale, mais au cœur de chair et d’âmes, qui s’émeut certes, mais qui s’engage. Il écrivait en 1967 : « Oui, la mystique du sanctuaire, celle de toujours jusqu’à nos jours, la vraie, l’immuable, est la martyre du siècle parce qu’elle exige un ascétisme dont on ne veut plus. »
Certains ont pu critiquer ses combats, mais force est de constater aujourd’hui qu’il n’avait pas tout à fait tort sur le fond, et même qu’il avait raison sur beaucoup de points. … sur le fond… même si sur la forme, il ressemblait plus à un don Camillo qu’à un François de Sales. Très finement, en parlant de l’obéissance et de la fidélité du chanoine Roussel, Monseigneur Simonneaux précisait que cette obéissance devait lui coûter beaucoup. S’il a accepté généreusement les souffrances et si son œuvre lui a survécu, c’est que ce n’était pas la sienne. Malgré ses défauts de caractère et ses « coups de gueule », nous savons que le chanoine Roussel – et c’est là l’essentiel – était entier, loyal, fidèle, un exemple de droiture. Il a accepté de souffrir pour la France pour Dieu pour l’Église. En fils aimant et fidèle, il a souffert pour l’Eglise, mais aussi par l’Église, comme de nombreux prêtres obéissants et loyaux à cette époque (le saint padre Pio par exemple, le cardinal Siri, ou encore l’abbé Montarien plus proche de nous). Son sacrifice a été agréé par Dieu, très certainement, à en croire les fruits de son œuvre et le nombre impressionnant de ses fils spirituels dont une grande partie se trouve présente ce soir à la tribune.
L’amitié que nous portons tous au chanoine Roussel n’est pas seulement une amitié humaine : elle trouve sa source en Dieu, puisque c’est la louange de Dieu qui nous unit à lui, et c’est pourquoi l’amitié que nous lui portons traverse les générations. En conclusion, permettez-moi de citer le chanoine, qui s’adressait en 1970 à ses choristes en tant que directeur des chœurs Michel-Richard Delalande :
« il me reste à remercier tous ceux qui m’ont apporté leur concours à notre chère chorale. On comprendra que je ne puisse nommer personne : je courrais le risque de regrettables oublis. Mais que tous ceux qui m’ont fait l’honneur de chanter sous ma direction sachent bien que je leur garderai, jusqu’à la fin de mes jours, le meilleur de ma reconnaissance et de mon affection. La louange de Dieu a fait naître entre nous des liens que l’éloignement ou la séparation ne sauraient rompre.»
http://chanoine.roussel.free.fr/index.php

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