Extrait d’un entretien donné par Philippe de Villiers dans le JDD, alors que va paraître « Résurrection » aux éditions Fayard, un livre de retrouvailles avec l’âme de la France, qui annonce le réveil d’une génération. Face aux lycées en feu, Philippe de Villiers pointe du doigt la responsabilité de La France insoumise et appelle la jeunesse à retrouver la fierté d’être français :
La dernière partie de votre livre est consacrée à la résurrection de la France. Quelle est, selon vous, la condition vitale d’une résurrection ?
La condition vitale, c’est le retour à l’indépendance. Je sens venir la fin de l’aventure bruxelloise. J’annonce dans mon livre l’acte de décès probable et prochain de l’Union européenne. Elle est atteinte de plusieurs fièvres mortelles. Elle va mourir de ce qui l’a fait naître : née de Schengen, elle va mourir de Schengen. Née de l’euro, elle va mourir de l’euro. Née de l’Otan, elle va mourir de l’Otan. Née de l’Europe agricole, elle va mourir avec l’Europe agricole qu’elle a tuée de ses propres mains. Née du couple franco-allemand, elle va mourir du couple franco-allemand qui ne fait plus chambre commune. Et enfin, née fille de la paix, elle va mourir d’avoir voulu faire la guerre hors de son périmètre. Il faut partir. Il faut retrouver ce vieux concept qui a fait la fortune de la France et qui s’appelle l’indépendance nationale. La France doit retrouver son statut de puissance d’équilibre non seulement pour l’Europe mais aussi à l’échelle mondiale. Il faut dire la vérité : l’Allemagne est une puissance européenne de taille mondiale mais la France, elle, est une puissance mondiale de taille européenne.
À la fin de votre livre, vous répondez à la question : la résurrection, par qui ? Pouvez-vous lever un coin du voile ?
Les civilisations déclinent par masses. Elles se relèvent par poignées. Aux heures décisives, quand les institutions sont vides, quand les élites ont déserté le forum, quand le nombre lui-même a choisi la résignation, le destin d’un peuple repose tout entier sur une minorité qui incarne ce que les autres ont cessé de croire et de défendre. C’est une Vierge dans un baptistère face aux Huns ; un moine dans un vallon de Champagne, Bernard de Clairvaux ; une bergère de 17 ans face à un traité félon ; un marin sous son lit qui refuse la guerre des chemins creux et va finalement s’y jeter à corps perdu ; un groupe d’étudiants qui bravent l’occupant et viennent déposer une gerbe, le 11 novembre 1940, sur la tombe du soldat inconnu, à l’Arc de Triomphe. Chaque fois, c’est la même histoire : le rapport de force est dérisoire, il condamne le sursaut ; chaque fois, c’est la poignée qui l’emporte. Cette constante, c’est une loi de l’histoire. Le grand historien Arnold Toynbee, au terme de son étude monumentale des civilisations, avait conclu que celles-ci ne croissent que par des petits groupes qui répondent aux défis de l’épreuve et que le reste de la société, sortant de sa torpeur, finalement, se résout à suivre par imitation. Dans les heures de la désagrégation – pire, de la dégénérescence, où un peuple promène ses insignifiances au-dessus des abysses –, la minorité qui sauve ne se définit pas par un programme mais par une fidélité. Elle n’invente pas un ordre nouveau : elle porte, à travers le désastre, l’ordre ancien que les puissants ont trahi.
Où voyez-vous aujourd’hui, en France, ces minorités agissantes ?
Il y a deux espèces de minorités agissantes, et elles sont ennemies. La minorité révolutionnaire veut la table rase : elle juge le peuple réel corrompu et entend le remplacer. Robespierre l’a dit sans détour, convaincu de la nécessité d’enfanter un « homme neuf ». La minorité d’en face, elle, est une minorité restauratrice. Elle ne dit pas que le peuple est coupable et qu’il faut en changer. Elle juge que le peuple a été trahi. Elle n’entend pas fabriquer un peuple neuf, mais rendre un peuple à lui-même : les Maccabées ne fondent pas une religion, ils purifient le Temple ; Jeanne ne cherche pas à prendre le pouvoir, mais à sacrer le roi légitime ; de Gaulle ne proclame pas la République, il déclare qu’elle n’a jamais cessé d’être. Le minoritaire révolutionnaire invente ; le minoritaire restaurateur rend quelque chose : un temple, une couronne, une langue, une mémoire, un État. La restauration se ressouvient. Pour sauver la France, il faut donc aller chercher des hommes du ressouvenir. Ils sont là, sous nos yeux. On les a vus surgir, au Stade de France. Ils sont le « grain de moutarde » dont parlaient les Écritures.
Je pense là à ce qu’on a appelé le « petit reste », capable de descendre sur l’agora pour sauver le « grand reste ». Il s’agit d’une élite. Cette élite, je la sens, elle est là, elle est toute nouvelle, elle ne triche pas, elle est infiniment plus exigeante que ses aînés. Personne ou presque ne la voit venir. Cette élite est d’une autre trempe que celle des générations assoupies, des morts-vivants de la déploration lacrymale, des grognons de l’apéro, qui râlent au barbecue et puis qui votent conforme. Ce qui compte, pour ceux qui forment cette élite, c’est le fil d’Ariane, le fil qui a tissé la trame, le fil du temps long. Ils ont remonté la pelote. Pas comme Pénélope, mais comme la reine Mathilde. Ils croient à la France éternelle. Les majorités la font durer telle qu’elle est, bancale et déconstruite, les minoritaires la défont et la refont pour qu’elle retrouve la figure de la France. Ils remettent l’histoire à l’endroit.
