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Tribune libre

Napoléon musulman ? La Grande Mosquée de Paris relaie une thèse que les sources contredisent

Napoléon musulman ? La Grande Mosquée de Paris relaie une thèse que les sources contredisent

Dans une vidéo publiée par la Grande Mosquée de Paris, l’historien et ancien diplomate Louis Blin a affirmé qu’« il est incontestable que Napoléon ait été musulman ». L’institution a depuis précisé que cette thèse ne faisait pas consensus et restait minoritaire parmi les historiens. La mise au point est bienvenue. Elle ne règle pourtant pas le problème de fond : les textes invoqués pour transformer Bonaparte en musulman convaincu montrent surtout un chef de guerre utilisant la religion comme instrument de conquête et de gouvernement.

UNE AFFIRMATION CATÉGORIQUE, PUIS UNE PRUDENTE MISE AU POINT

Louis Blin n’est pas un inconnu. Historien, arabisant et ancien diplomate, il a vécu et travaillé dans plusieurs pays arabes et publié de nombreux ouvrages consacrés au monde arabe et à l’islam. Son livre Napoléon et l’islam, paru en 2025, a été suivi de Napoléon et l’Arabie en 2026. Il existe donc un véritable objet historique : l’expédition d’Égypte, les relations de Bonaparte avec les autorités musulmanes, son intérêt pour Mahomet, ses ambitions orientales et sa compréhension de la puissance politique des religions. La présentation de son premier livre le décrit comme le seul dirigeant français à avoir écrit et prononcé la profession de foi musulmane, puis pose la question de sa sincérité. Un livre peut ouvrir une question. La courte vidéo la referme d’autorité.

Mais un objet historique sérieux peut donner lieu à une conclusion fragile. Dans la vidéo diffusée en marge de la conférence du 30 septembre 2026, Louis Blin ne dit pas simplement que Napoléon s’est intéressé à l’islam, qu’il l’a admiré sous certains aspects ou qu’il en a adopté le langage. Il affirme qu’il a été musulman et présente ce fait comme « incontestable ».

Le 6 octobre, la Grande Mosquée de Paris a publié une mise au point. Elle rappelle que le propos appartient à Louis Blin, affirme ne pas avoir elle-même d’avis sur la question et reconnaît que la thèse « ne fait pas consensus et reste minoritaire parmi les historiens ». Cette clarification est honnête, mais elle intervient après la diffusion d’une formule catégorique, taillée pour les réseaux sociaux et dépourvue de toute contradiction immédiate.

On ne reproche pas à la Grande Mosquée d’organiser une conférence. On lui reproche d’avoir donné à une hypothèse minoritaire la forme d’une certitude virale. Un lieu de débat peut accueillir une thèse audacieuse. Lorsqu’il sélectionne et diffuse lui-même l’extrait le plus spectaculaire, il exerce aussi une responsabilité éditoriale.

UNE CHAHADA PLACÉE DANS UN ACTE DE GOUVERNEMENT

Le principal argument avancé tient à l’emploi, par Bonaparte, de la profession de foi musulmane. Le fait matériel existe. Le 17 juillet 1799, à Terrâneh, une proclamation adressée aux cheikhs, ulémas, chérifs, imams et fellahs de la province de Bahyreh commence par la formule selon laquelle il n’y a d’autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète.

Mais il faut lire le document entier. Il ne s’agit ni d’une confession intime, ni du procès-verbal d’une conversion, ni d’une déclaration adressée à une communauté religieuse afin d’y être reçu. Il s’agit d’un firman politique et militaire. Bonaparte y affirme que les habitants de la province mériteraient un châtiment, invoque la clémence prescrite par le Coran, puis leur accorde un pardon général à condition qu’ils se conduisent désormais comme il l’attend. La chahada introduit donc un acte de gouvernement émis par le commandant d’une armée d’occupation à destination d’une population musulmane. Un acte de gouvernement peut refléter une conviction, mais il ne la prouve pas. Ici, le contexte du texte et le commentaire ultérieur de Bonaparte documentent précisément une intention tactique.

Le contexte rend l’intention assez transparente. Bonaparte cherche à gouverner l’Égypte avec le concours des notables et des savants religieux, à désamorcer les soulèvements et à présenter la conquête française comme compatible avec l’islam. Il participe aux célébrations du Mawlid, protège les caravanes de pèlerins et institue un divan composé d’ulémas. Ce sont des gestes politiques intelligents, éventuellement accompagnés d’une curiosité et d’une estime réelles. Ils ne constituent pas, à eux seuls, une conversion.

Il suffit d’ailleurs d’écouter Napoléon commenter lui-même cette formule quelques années plus tard. Dans le Journal inédit de Sainte-Hélène du général Gourgaud, à la date du 11 février 1817, il relit la chahada contenue dans ses lettres d’Égypte et déclare : « Je disais cela pour me faire bien venir des Orientaux. »

L’expression « se faire bien venir de quelqu’un » ne signifie évidemment pas faire venir des Orientaux auprès de soi. Dans le français de l’époque, elle veut dire se concilier leur faveur, gagner leur bienveillance, se rendre agréable à leurs yeux. Napoléon fournit donc lui-même la clé de lecture : la formule religieuse servait une entreprise de persuasion politique.

LA CONVERSION ENVISAGÉE SEULEMENT EN CAS DE RÉUSSITE

Un autre passage du même journal est encore plus révélateur. Le 26 décembre 1816, Napoléon raconte que des cheikhs lui conseillaient de faire passer l’armée à l’islam et de lui faire prendre le turban afin d’asseoir son autorité. Il reconnaît avoir envisagé cette démarche, mais seulement s’il était assuré de réussir. À défaut, explique-t-il à propos du général Menou, converti à l’islam sous le prénom d’Abdallah : « Je me serais, comme Menou, couvert de ridicule. »

Voilà la source précise de l’allusion au ridicule : Gaspard Gourgaud, Sainte-Hélène. Journal inédit de 1815 à 1818, tome I, entrée du jeudi 26 décembre 1816, pages 347 et 348, édition Ernest Flammarion de 1899.

Ce texte ne révèle pas un croyant empêché de confesser sa foi. Il révèle un conquérant prêt à envisager un changement religieux collectif si celui-ci lui garantit le succès politique. Le critère qu’il expose n’est pas la vérité d’un dogme, l’adhésion intérieure ou le salut de l’âme. C’est la réussite. La crainte n’est pas de trahir une conviction, mais d’échouer publiquement et de paraître risible.

On peut trouver cette plasticité cynique. Elle n’est d’ailleurs pas propre à sa politique orientale. Napoléon a constamment considéré les religions aussi comme des forces sociales à organiser et à employer. Il pouvait parler le langage de l’islam au Caire, conclure le Concordat avec Rome, rétablir le culte catholique en France et entrer ensuite en conflit brutal avec Pie VII. Le présenter comme un musulman pieux est aussi peu convaincant que d’en faire, sur la seule foi du Concordat, un modèle de prince catholique.

CE QUE NAPOLÉON ADMIRAIT RÉELLEMENT CHEZ MAHOMET

L’intérêt de Napoléon pour Mahomet est réel. Encore faut-il déterminer ce qu’il admirait. Dans les Mémoires pour servir à l’histoire de France sous Napoléon, rédigés à Sainte-Hélène et publiés en 1823 sur des manuscrits corrigés de sa main, le contraste avec le Christ est explicitement politique. Jésus n’a exercé aucun pouvoir terrestre. « Mahomet fut roi ! », écrit en revanche Napoléon, avant de décrire une religion portée par une nation guerrière, unifiant les tribus, étendant son empire et réunissant l’autorité religieuse et le glaive.

Autrement dit, ce qui fascine le conquérant corse est d’abord un fondateur d’empire, un législateur et un chef capable de transformer une croyance en force d’unification, de conquête et de soumission politique. Napoléon contemple Mahomet à travers son propre rêve : fonder un ordre, donner une loi, mobiliser un peuple et étendre un empire.

L’historien égyptien Ahmed Youssef, membre de l’Institut d’Égypte et spécialiste des relations entre le monde arabe et la France, le résume sans ambiguïté. Ce n’est pas le prophète qui fascine Bonaparte, mais le conquérant parti de rien et devenu fondateur d’empire. Quant au Coran, Napoléon y voit surtout le texte de loi qui a structuré un État. Ahmed Youssef exclut toute attirance de Bonaparte pour la foi musulmane et replace son attitude égyptienne dans une entreprise de séduction destinée à éviter une révolte religieuse.

Il est donc trompeur de transformer l’admiration politique en adhésion spirituelle. Un homme peut admirer l’efficacité historique d’une religion sans croire à sa révélation. Il peut même souhaiter en reproduire les effets tout en demeurant sceptique à l’égard de son origine divine.

MAHOMET PARMI LES CRÉATIONS HUMAINES

Le scepticisme religieux de Napoléon apparaît clairement dans une autre conversation recueillie par Gourgaud. Le 28 janvier 1817, il explique que les religions enseignent la morale, mais qu’en considérant Socrate, Platon, Moïse et Mahomet, il n’y croit plus et les tient pour des productions humaines.

Il faut ici corriger une attribution parfois répétée : ce propos ne figure pas dans le testament de Napoléon. Sa source est le Journal inédit de Sainte-Hélène de Gourgaud, tome I, entrée du 28 janvier 1817, page 441.

Le testament dit même autre chose. Dans sa dernière volonté, rédigée à Longwood le 15 avril 1821 et conservée aux Archives nationales, Napoléon écrit : « Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né il y a plus de cinquante ans. »

Cette formule ne suffit pas davantage à faire de lui un catholique fervent. Elle peut mêler attachement culturel, calcul dynastique, souci funéraire et retour religieux de la fin de vie. Mais elle établit au minimum que l’identité confessionnelle revendiquée dans son acte ultime n’est pas l’islam. Elle rend plus téméraire encore l’affirmation selon laquelle son islam aurait été « incontestable ».

L’HISTOIRE DE FRANCE N’A PAS BESOIN D’UNE CONVERSION RÉTROSPECTIVE

Dans sa mise au point, la Grande Mosquée de Paris affirme que cette discussion permet de montrer que l’histoire de France n’est pas étrangère à l’islam, à sa spiritualité et à ses cultures. Sur ce point général, nul besoin de fabriquer une conversion. La campagne d’Égypte, les échanges intellectuels, les relations diplomatiques, la présence ancienne de musulmans dans l’histoire nationale et les débats français sur l’Orient suffisent amplement à l’établir.

Mais rencontrer l’islam, l’étudier, l’estimer, l’utiliser ou admirer la puissance de son fondateur ne signifie pas s’y convertir. Confondre ces réalités revient à remplacer l’histoire des relations entre la France et l’islam par une captation symbolique de l’un des personnages les plus célèbres de l’histoire française.

La conclusion raisonnable n’est pas que Napoléon fut un croyant musulman caché. Elle est qu’il fut un maître de la communication politique, capable d’employer la chahada comme un outil de gouvernement, d’envisager une conversion collective si elle servait sa domination, puis d’avouer sans détour le caractère tactique de ce langage. Son intérêt pour Mahomet portait principalement sur le conquérant, le législateur et le fondateur d’empire. Son jugement privé sur les religions demeurait largement sceptique, tandis que son testament le rattachait formellement à la religion catholique.

Louis Blin a parfaitement le droit de défendre une lecture différente. La Grande Mosquée de Paris a parfaitement le droit de lui offrir une tribune. Mais ni l’autorité d’un historien, ni le prestige d’une institution religieuse ne transforment une interprétation minoritaire en fait incontestable. En histoire, surtout lorsqu’une affirmation épouse trop commodément un récit identitaire contemporain, il faut revenir aux documents. Ici, ils parlent avec une singulière clarté.

REPÈRES ET SOURCES

1. Grande Mosquée de Paris, « Napoléon et l’islam : retour sur une récente déclaration », 6 octobre 2026.
https://www.grandemosqueedeparis.fr/post/napoleon-et-l-islam-retour-sur-une-recente-d%C3%A9claration

2. Grande Mosquée de Paris, « Les relations entre Napoléon et l’Arabie racontées par Louis Blin », compte rendu de la conférence du 30 septembre 2026.
https://www.grandemosqueedeparis.fr/post/les-relations-entre-napoleon-et-l-arabie-racontees-par-louis-blin

3. Louis Blin, Napoléon et l’islam, Erick Bonnier, 2025. Présentation de l’éditeur.
https://www.erickbonnier-editions.com/islam-islamisme/napoleon-et-l-islam

4. Napoléon Bonaparte, Oeuvres, tome III, C. L. F. Panckoucke, 1821, proclamation de Terrâneh du 17 juillet 1799.
https://www.gutenberg.org/cache/epub/12893/pg12893-images.html

5. Gaspard Gourgaud, Sainte-Hélène. Journal inédit de 1815 à 1818, tome I, Ernest Flammarion, 1899, entrées des 26 décembre 1816, 28 janvier 1817 et 11 février 1817, pages 347 à 348, 441 et 472 à 473.
https://archive.org/stream/saintehlnejo01gouruoft/saintehlnejo01gouruoft_djvu.txt

6. Gaspard Gourgaud, Mémoires pour servir à l’histoire de France sous Napoléon, tome II, Firmin Didot et Bossange, 1823, chapitre « Égypte. Religion », pages 251 à 257.
https://www.gutenberg.org/files/38696/38696-h/38696-h.htm

7. Fondation Napoléon, transcription du testament de Napoléon Ier, document du 15 avril 1821 conservé aux Archives nationales.
https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/document-commente-le-testament-de-napoleon-ier/

8. Ahmed Youssef, entretien au Monde des religions, 18 août 2024.
https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2024/08/18/napoleon-bonaparte-etait-attire-par-la-figure-de-mahomet-et-la-centralite-du-coran-en-islam_6285185_6038514.html

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