Raphaëlle Auclert, docteur en études russes et enseignante-chercheuse à l’ICES, a traduit un article de l’universitaire chinois Hei Tsing Tso. Ce dernier est géopolitologue. Spécialiste des stratagèmes dans la pensée traditionnelle chinoise, il enseigne à l’Université de Hong Kong. Il est membre du centre de réflexion Sovereignty.
Je pense qu’il pourrait y avoir des motifs politiques sous-jacents derrière les manifestations et les émeutes, surtout à l’approche des élections. Les premières manifestations ont très probablement été déclenchées par des groupes de gauche. Cependant, la situation a pu évoluer en une crise beaucoup plus complexe, finissant par échapper au contrôle des organisateurs initiaux.
Calculs électoraux
Les services de renseignement français ont très certainement averti le président français de troubles imminents, même si ces avertissements n’ont pas été rendus publics. Cela soulève plusieurs questions : le président n’a-t-il pas anticipé la gravité de la situation ? Ou a-t-il délibérément laissé les tensions s’aggraver, avec l’intention d’utiliser la crise qui en résulterait comme prétexte politique ? A-t-il ensuite saisi l’occasion pour montrer son autorité et sa capacité à rétablir l’ordre, tournant finalement la situation à son avantage politique ? Tous ces scénarios sont concevables.
Lors des prochaines élections, l’extrême droite et l’extrême gauche représentent toutes deux des adversaires politiques importants pour le parti de Macron. Lors des précédentes élections législatives, Macron s’était appuyé sur le vote de gauche pour battre la droite populiste. Mais quelle sera sa stratégie cette fois-ci ? Peut-être que son objectif est d’affaiblir les deux extrêmes politiques. Selon mon analyse, Macron pourrait avoir l’intention de neutraliser d’abord l’extrême gauche, en exploitant le tumulte actuel pour miner sa crédibilité politique, avant de tourner son attention vers Marine Le Pen et l’extrême droite. Pour l’instant, Le Pen devrait probablement se tenir à distance des troubles tout en adoptant une position particulièrement ferme sur l’immigration. Plutôt que de critiquer la gauche, elle pourrait choisir d’attaquer directement Macron, le tenant pour responsable de la situation qui se dégrade et de l’incapacité de son gouvernement à maintenir l’ordre public.
En conséquence, je pense que la gauche pourrait émerger comme le principal perdant politique de cet épisode. En même temps, les émeutes pourraient également décourager Le Pen d’adopter une approche excessivement radicale pendant sa campagne électorale, la poussant à modérer sa rhétorique et à faire preuve de plus de retenue dans l’usage de tactiques populistes avant les élections.
L’Union européenne et les élites politiques influentes à Bruxelles continuent de soutenir farouchement Macron. Elles pourraient donc préférer afficher un silence de façade tout en lui offrant un soutien politique discret et des appuis en coulisses par tous les moyens disponibles.
Conséquences géopolitiques pour la France
Les troubles actuels pourraient avoir des conséquences importantes pour la position géopolitique de la France et son influence sur la scène internationale.
Tout d’abord, d’autres États membres de l’UE pourraient commencer à remettre en question le rôle de leadership de la France en Europe, surtout si Paris s’avère incapable de gérer efficacement sa propre instabilité intérieure. Un pays qui a du mal à maintenir l’ordre politique et social interne peut difficilement affirmer son autorité et sa crédibilité dans les affaires européennes.
Ensuite, la France est de plus en plus absorbée par des luttes politiques internes, ce qui pourrait nuire à sa capacité à jouer un rôle significatif dans la gestion des grands défis internationaux, en particulier la guerre en Ukraine. En conséquence, Trump et Poutine pourraient être tentés de mettre la France sur la touche lors de futures négociations ou propositions de règlement de paix, réduisant encore l’influence diplomatique de Paris.
Quels recours pour un retour de la France parmi les grandes puissances ?
Je crois cependant que les faiblesses sous-jacentes de la France ne lui sont pas propres, mais sont partagées, à divers degrés, par d’autres pays européens. Au niveau économique et technologique, l’Europe accuse un retard par rapport aux États-Unis et à la Chine sur trois fronts critiques dans la course mondiale à la suprématie technologique : l’intelligence artificielle, les véhicules électriques et l’exploration spatiale. Si la France pouvait adopter un rôle de leadership plus proactif dans ces trois secteurs stratégiques et devenir un moteur de l’innovation et du progrès technologique, elle pourrait considérablement renforcer sa position et son influence parmi les nations européennes.
À long terme, la France doit revitaliser ses bases économiques si elle veut éviter une érosion substantielle de son influence géopolitique. Les capacités militaires et les alliances stratégiques, aussi importantes soient-elles, ne sont cependant pas suffisantes à elles seules pour soutenir la position internationale d’un pays. Ils sont des instruments de soutien du pouvoir national plutôt que des substituts à la force économique et à la compétitivité.
En fin de compte, à moins que les dirigeants français n’entreprennent des réformes nationales significatives, ne redynamisent l’économie nationale et ne s’attaquent au problème de la hausse du coût de la vie, le pays pourrait de nouveau se retrouver confronté à une grave instabilité politique et sociale.
Ainsi, la stabilité à long terme et l’influence géopolitique de la France dépendront non seulement de sa force militaire ou de ses alliances diplomatiques, mais fondamentalement de sa capacité à restaurer son dynamisme économique, à renforcer ses capacités technologiques et à améliorer le niveau de vie de sa population.
