Le Figaro démonte les histoires idylliques des divorces “qui se passent bien” :
[…] Ce que ces récits ne montrent jamais, c’est l’autre côté du miroir. Le sociologue Julien Damon, enseignant à l’École des Ponts et à Sciences Po, résume le phénomène d’une formule : «J’ai l’impression que tout cela relève du divorce enchanté». Une vision où la séparation deviendrait la solution à l’ennui conjugal, à la fatigue du quotidien, au désir de liberté. Mais les séparations se passent rarement ainsi. «Il y a souvent un divorcant et un divorcé.» Dans bien des cas, l’un est déjà parti intérieurement quand l’autre reçoit encore le choc.
Les vidéos sur les enfants ravis d’avoir «deux chambres, deux vies, et deux fois plus de cadeaux» oublient aussi une réalité plus banale : divorcer coûte cher. Pour avoir deux chambres, il faut pouvoir s’offrir un plus grand logement. «C’est une appréciation assez bourgeoise de ce qu’est la vie des gens», tranche le sociologue. Selon l’Insee, le niveau de vie médian baisse de 13% l’année de la séparation. Pour les femmes, la chute peut atteindre le double.
Ce que les enfants disent vraiment
Qu’en est-il des avantages revendiqués pour les enfants ? Les situations diffèrent selon les conflits, l’âge, les ressources, la qualité de la coparentalité. Mais selon Julien Damon, les études montrent en moyenne des fragilités accrues dans certaines trajectoires de séparation, notamment scolaires. «Il y a des gens qui rebondissent très bien. Et d’autres jamais.»
Catherine Tobin, auteure de L’Enfant du divorce (Odile Jacob), a choisi d’aller vérifier ce qu’en pensent les premiers concernés : les enfants de parents divorcés, devenus adultes. Dans les témoignages qu’elle a recueillis, plusieurs figures «types» reviennent.
Il y a d’abord l’ «enfant valise», celui qui passe son temps à faire et défaire ses affaires, d’un foyer à l’autre. Et puis il y a l’enfant qui s’adapte en silence, qui tait ce qu’il vit pour ne pas alourdir une situation déjà fragile. «Un enfant ne va pas dire à ses parents que ça ne va pas. Il ne va pas ajouter des problèmes aux problèmes. Il a un côté protecteur», observe-t-elle. Elle raconte le cas de ce garçon qui voulait faire du football, mais y a renoncé parce que la résidence alternée compliquait trop les matchs. Il a choisi la piscine : un sac, un maillot, moins de logistique.
Autre point aveugle : la manière dont certains adultes mettent leurs enfants en scène pour valider publiquement leur bonheur retrouvé. «C’est une façon inconséquente de placer l’enfant au milieu d’une situation qui ne concerne que les parents», dit-elle. Jamais, dans aucun témoignage, un enfant ne dira que le divorce de ses parents a été «réussi». «Associer ces deux mots, ça n’existe tout simplement pas.»Cela ne signifie pas que toute séparation soit néfaste. Catherine Tobin rappelle que certains divorces apaisent des climats de tension destructeurs. Mais elle invite à une vigilance simple : ne pas confondre l’adaptation des enfants avec leur assentiment, ni leur silence avec un soulagement.
Elle garde toutefois un peu d’espoir. Cette nouvelle génération de parents, celle qui a grandi au temps de la banalisation du divorce et en a vécu les conséquences de l’intérieur, regardera peut-être les promesses du «divorce effect» avec plus de recul.
