De notre Envoyé spécial Antoine Bordier, auteur de la quadrilogie Arthur, le petit prince
Oui, du monastère de Villiers-sur-Marne en France à celui d’Annaya au Liban, et en passant par le monde entier, ce 24 décembre, les Libanais et les Maronites du monde entier célèbrent saint Charbel…
Déjà 20 jours que le pape Léon XIV est reparti de Beyrouth. Il a laissé derrière-lui ce message : « Chers chrétiens du Levant, je vous invite à regarder vers le ciel pour voir le Seigneur qui arrive. Soyez des artisans de la paix, des héraults de la paix, des témoins de la paix. » Au début de son premier voyage pontifical au Liban, il avait tenu à pérégriner vers le saint patron du Liban : Mar Charbel Makhlouf. Plus tôt, le 20 septembre dernier, en France, à Villiers-sur-Marne, le cardinal-patriarche des Maronites Béchara Boutros Rahi en présence du supérieur, le père Georges Ghattas, et de nombreuses personnalités, ouvrait les portes du premier monastère maronite de France qui porte le joli prénom du saint. Ce 24 décembre les Maronites du monde entier honorent celui que l’on surnomme : l’ermite de la lumière et des miracles. Eclairage sur un être hors-du-commun qui a à son actif près de 30 000 miracles répertoriés !
L’homme en blanc, le pape, quittait la terre du pays des Cèdres le 2 décembre. Son avion décollait de Beyrouth à 13h49, en direction de Rome. Tout au long de ces trois jours et deux nuits, l’artisan de l’Eglise a semé ce bien si précieux au Liban souvent représenté par la blanche colombe, le blanc drapeau et le vert rameau d’olivier : le bien de la PAIX !
Au début de son voyage au Liban, un jour après son atterrissage, il rendait hommage au saint du Liban, dans les montagnes d’Annaya, à 1h13 de Beyrouth, plein nord-est, à 20 mn de Byblos, Jbeil, la Belle. Dans ce monastère Saint-Maron situé à 1099 m d’altitude, la saison hivernale s’inaugurait sous une pluie fine. Pas de neige, mais l’homme en blanc était bien là, entouré du président Joseph Aoun et de son épouse, qui l’avaient précédé. Pour se rendre au plus près du saint, marcher dans ses pas, il faut pérégriner sous des arcades en pierre, emprunter des couloirs, descendre des escaliers qui donnent sur une cour intérieure où trône un bassin. On dirait une cour des miracles. Puis, il faut pousser la lourde porte de la chapelle-crypte. Il est là dans la pénombre, éclairé par quelques bougies. Il est là le tombeau du saint au plus de 29 000 miracles. Certains évoquent 126 000, le chiffre officiel se situant à 29 671.
Inauguration du premier monastère maronite de France
Quelques semaines plus tôt, le 20 septembre, ils sont tous là ou presque. François Fillon, ancien Premier ministre, grand défenseur des Chrétiens d’Orient, qui – on ne le répétera pas assez – sont toujours persécutés et dont leur nombre ne cesse de baisser. A ses côtés, Jacques-Alain Bénisti, le maire de Villiers-sur-Marne, la présidente de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse, et le vice-président de la région, Patrick Karam. Vient d’arriver sous la grande tente dressée à l’entrée du parc, l’ambassadeur du Liban en France, Rabih El Chaer, avec sa famille.
Puis, c’est l’attroupement devant les grilles de cette maison bourgeoise, qui est devenue avec son grand parc, le premier monastère maronite en France. Le cardinal patriarche Béchara Boutros Rahi vient d’arriver, accueilli par le père-supérieur Georges Ghattas. Les drapeaux de la France, du Liban et du Vatican volent au-dessus de la grille ; en entrant sur la gauche le pèlerin du jour est salué par saint Charbel lui-même.
« Saint Charbel nous a guidé ici, raconte le supérieur, pour édifier un monastère en son nom. L’ouverture est historique, comme la présence du patriarche. Auparavant, je me trouvais au monastère Saint-Maron, à Annaya. Le message que nous apportons à la France est plus qu’un message, c’est une mission monastique. Saint Charbel est très connu dans le monde entier – vous imaginez, un ermite qui vivait dans la prière et le silence, hors du monde, c’est impensable – grâce à ses miracles. La mission essentielle est d’insister sur la prière, le silence et la pureté du cœur. Aujourd’hui, dans le monde entier, nous avons besoin de ce cœur miséricordieux, de ce cœur de paix… »

Saint Charbel : le jeune moine
Difficile de résumer un tel ermite, un tel saint, une telle vie. Quelques-uns s’y sont essayés avec brio, surtout sur ses miracles, car le saint est un silencieux, par vocation. Il faut lire l’excellent livre du père Elias Al Jamhoury, du même ordre, l’Ordre libanais maronite, l’OLM. C’est un livre XXL très augmenté des derniers miracles. C’est le livre du 50e anniversaire de sa béatification. La couverture de ce livre-documentaire est noire. En première page le visage du saint y apparaît sombre et lumineux à la fois, les yeux fermés, l’âme, le cœur et le corps en prière. Sa barbe monastique est marquée par une trace noire en son milieu, comme un signe de bénédiction, comme la fumée d’un cierge ou d’un encens qui monte vers le Père.
C’est le 8 mai 1828 que naît Youssef Antoun Makhlouf, dans une famille de montagnards et de paysans, à Beqa’Kafra (ou Bekaa Kafra), un petit village très pittoresque qui se situe entre 1600 et 2000 mètres d’altitude, plein nord-est. Les hivers y sont plus que rigoureux, avec des températures qui descendent en dessous de zéro.
Sa fratrie est composée de 5 enfants qui deviennent vite orphelins. Youssef n’a que 3 ans lorsqu’il perd son père. A l’âge de 7 ans, il devient berger et partage son temps entre son petit troupeau et les premières leçons d’école. Mais, il passe la plupart de son temps dans la prière et dans le service de l’autel, à l’église.
A 23 ans, celui que l’on n’appelle pas encore « la gloire du Liban », Youssef part dans le silence, sans prévenir sa famille et sans rien dire à personne, au monastère de Notre-Dame de Maïfouk qu’il connaît bien. Huit jours après son entrée, il y reçoit l’habit monastique, qui ressemble à celui des moines bénédictins, de couleur noire, mais sans le scapulaire et en tissu plus léger, avec son petit couvre-chef, le skouphos. Il choisit le prénom de Charbel, un martyr de la première église des chrétiens d’Antioche, au premier siècle. Quelques jours plus tard, sa famille l’ayant retrouvé lui rend visite. Il refuse catégoriquement de les voir. Et, il fait dire à sa mère : « Nous nous reverrons au Ciel ! ».

De la nuit à la Lumière, et aux miracles
Comme les pères du désert, comme les premiers moines, comme saint Antoine le Grand, le jeune Charbel s’enfonce dans la nuit de Dieu et se consume à petites braises : celle du don de soi le plus total, celle de l’humilité, et celle de la prière.
Ordonné prêtre en 1859, il n’est plus de ce monde et veut vivre encore plus de radicalité. L’une de ses rares paroles, selon le père Hanna Skandar, moine également qui les a recensées : « Tout l’univers se meut autour du mystère de la croix. L’homme croit que l’univers tourne autour de sa personne, or la croix est le centre de l’univers ; donc, celui qui veut être au centre de l’univers doit être avec le crucifié sur la croix. Celui qui ne vit pas le mystère de la croix ne peut pas comprendre le mystère de l’univers. » C’est certain, il y a du saint Jean de la Croix dans ce moine qui poursuit sa vocation au monastère d’Annaya, après son ordination. Il va vivre 16 ans avec ses frères moines et 23 ans seul dans son ermitage. Il en rêve depuis le début !
Il faut la voir sa cellule pour bien comprendre comment a vécu le saint. Elle mesure moins de 9m2. Au sol, une simple paillasse. A côté, une petite chapelle où il célèbre la Messe. Il s’y rend jour et nuit, adore, chante du bout des lèvres, prie les psaumes, s’agenouille, et se prosterne. Sa vie mystique ne fait que se développer. Il est comme un poisson dans l’eau foisonnante du baptême, où il intercède sans cesse.
Il est seul, par vocation. Mais il accepte de recevoir les fidèles qui frappent à sa porte. Là, il bénit, confesse, et soigne les plaies de l’âme. Et, les premiers miracles de son vivant se multiplient. Le père-supérieur du nouveau monastère en France se souvient : « Oui, des malades ont été guéris après avoir reçu sa bénédiction ou après avoir prié à ses côtés. Son intercession est sollicitée par des personnes de tout le Liban, et même au-delà, et il devient un symbole d’espoir et de guérison. » D’autres racontent voir, déjà, des petites lumières, telles des petites fées, danser autour de son ermitage.
Une vie de Dieu, une vie de Feu
Là, dans sa pauvre cellule en pierre, l’ermite se lève durant la nuit. Sur sa paillasse, il se met d’un geste à genoux, et fait lentement son signe de croix. C’est sa prière. Comme le pèlerin russe, il prononce sans doute ces paroles : « Prends pitié de moi Seigneur. » Puis, il se dirige vers la chapelle où demeure le Roi des rois dans son tabernacle. Mais, lui, n’est-il pas devenu un tabernacle, n’est-il pas la demeure du Seigneur ? Quoiqu’il en soit, pendant 5 à 7 heures, le mystique vit un cœur à cœur des plus mystérieux, qui ressemblerait à celui du Fils gravissant la Montagne sainte et priant son Père toute une nuit, sous la voûte étoilée qui exulte de contempler un si bel Amour. Puis, en fin de matinée, il reçoit ces pèlerins et déverse très sobrement son Feu d’Amour…
Lors d’une Messe – il en aura célébré plus de 14 000 – un froid glacial le prend, celui de l’hiver 1898. Nous sommes le 16 décembre. Pour la première fois, l’ermite qui était une force de la nature s’alite. « Son agonie dura 8 jours, continue de raconter le père Georges. Une agonie de feu, de paix et de sainteté. » Ses frères moines se relaient auprès de lui, comme les témoins d’une Noce. L’Epoux appelle son bien-aimé, l’ermite-serviteur. Ce-dernier vivra ses 8 jours derniers en prononçant cette dernière prière, telle une litanie incandescente : « Ô Père de vérité, voici Votre fils, victime pour Vous plaire… »

Un premier bienheureux, un saint, une victime d’Amour
Très vite, après sa mort, dans la nuit de Noël 1898, des phénomènes extra-ordinaires apparaissent. Les moines voient des lumières sortir du tabernacle et éclairer le visage du saint ermite dont le corps est exposé. Puis, ce sera autour de son cercueil, et de son tombeau. Des lumières jaillissent et les miracles se multiplient.
A tel point, que tout le Liban se met en marche vers son sanctuaire. Même les musulmans viennent y prier.
Mieux, le Vatican se met, également, en pèlerinage et enquête sur ce pauvre ermite, dont la mort n’a pas corrompu le corps. Une huile et du sang suintent de ses pores et se déversent tout autour de lui. Un parfum surnaturel embaume le visiteur tardif.
Le 5 décembre 1965, Paul VI le béatifie en plein Vatican II, et plus exactement lors de la clôture du concile. Cette béatification est historique pour l’Église maronite, car c’est bien la première fois qu’un moine maronite est officiellement reconnu comme bienheureux par le Vatican. Puis, 12 ans plus tard, le 9 octobre 1977, Charbel est canonisé par ce même pape.
Dans son discours de canonisation, Paul VI conclut ainsi : « Bénissons le Seigneur de nous avoir donné saint Charbel Makhlouf, pour raviver les forces de son Eglise, par son exemple et sa prière. Puisse le nouveau saint continuer à exercer son influence prodigieuse, non seulement au Liban, mais en Orient et dans l’Eglise entière ! Qu’il intercède pour nous, pauvres pécheurs, qui, trop souvent, n’osons pas risquer l’expérience des béatitudes qui conduisent pourtant à la joie parfaite ! Qu’il intercède pour ses frères de l’ordre libanais maronite, et pour toute I’Eglise maronite, dont chacun connaît les mérites et les épreuves ! Qu’il intercède pour le cher pays du Liban, qu’il l’aide à surmonter les difficultés de l’heure, à panser les plaies encore vives, à marcher dans l’espérance ! Qu’il le soutienne et l’oriente sur la bonne et juste voie, comme nous le chanterons tout à l’heure ! Que sa lumière brille au-dessus d’Annaya, ralliant les hommes dans la concorde et les attirant vers Dieu, qu’il contemple désormais dans la félicité éternelle ! Amen ! »

Et aujourd’hui ?
Aujourd’hui, Saint Charbel est l’un des saints les plus vénérés du Moyen-Orient. Son sanctuaire à Annaya attire des dizaines de milliers de pèlerins chaque année, venus du monde entier. Ses miracles y sont incessants. C’est ce qu’a bien compris le pape Léon XIV lors de sa visitation, le 1er décembre. A genoux devant sa tombe qui a été fleurie de fleurs blanches, le pape prie, tel un pèlerin. Le silence est total ; il rappelle celui du saint. Il se remplit du chant des anges. Puis, il se relève, s’assoit et écoute attentivement le mot d’accueil du nouveau supérieur général de tout l’ordre des Maronites, le père abbé Hady Mahfouz.
« Très Saint Père, Grâce, sur grâce, nous ne cessons de recevoir de la plénitude de notre Seigneur Jésus-Christ… D’abord, la grâce de saint Charbel, le saint du Liban, dont l’intercession continue d’illuminer les âmes et de répandre sur le monde les merveilles du Ciel. Et voici une nouvelle grâce : celle de Votre présence, Très Saint Père. »
Puis, c’est au tour du pape de délivrer son message. Il commence par évoquer le saint qui a vécu « caché, silencieux, et dont la renommée s’est répandue dans le monde. » Il continue sous la forme d’une exhortation douce et humble :
« Le Saint-Esprit l’a façonné, afin qu’il enseigne la prière à ceux qui vivent sans Dieu, qu’il enseigne le silence à ceux qui vivent dans le bruit, qu’il enseigne la modestie à ceux qui vivent dans le paraître, et qu’il enseigne la pauvreté à ceux qui recherchent les richesses. »

Un miracle pour finir…
Impossible de conclure sans évoquer au moins l’un de ses 29 671 miracles qui lui sont attribués. Il y a bien celui de sœur Marie-Abèl, mais c’est un livre qu’il faudrait écrire. Il y a, aussi, celui d’Iskandar Obéid, mais là encore, impossible de le résumer.
Le plus connu est celui de Nouhad Chami. Mère de douze enfants, à 55 ans, elle est atteinte d’une hémiplégie et se retrouve alitée, incapable de se nourrir seule. Hospitalisée, les médecins sont sceptiques quant à une potentielle amélioration de son état. L’un de ses garçons décide d’aller prier auprès du tombeau de saint Charbel. Il rapporte à sa mère un coton imbibé d’huile et un peu de terre prise au tombeau du saint.
La nuit du 21 au 22 janvier 1993, elle voit dans un songe un faisceau de lumière dans lequel elle reconnaît saint Charbel, accompagné d’un autre moine qu’elle reconnaîtra comme étant saint Maron. Revigorée, Nohad se tourne vers sa statue de la Vierge Marie et prie : « Ô Sainte Vierge, intercédez pour moi ! ». C’est alors qu’elle raconte avoir vu la Vierge apparaître à son tour entre les deux moines. Dès le lendemain, Nohad est complètement guérie. Sa guérison est telle, qu’elle se rend suite à sa guérison miraculeuse, avec sa famille, sur la tombe de saint Charbel à Annaya pour lui rendre grâce. Elle a par la suite témoigné que saint Charbel lui aurait dit : « Je t’ai guérie par la puissance de Dieu pour qu’ils te voient ! Parce que certains se sont éloignés de la prière, de l’Église et du respect des saints. Celui qui veut de moi quelque chose, moi, le père Charbel, je suis toujours présent à l’ermitage. Je te demande de visiter l’ermitage le 22 de chaque mois et de participer à la messe durant toute ta vie ».
A noter que les Libanais vivant au Liban sont de plus ou moins 3 millions d’habitants. Et, que ceux qui appartiennent à la diaspora et vivent répartis sur les 5 continents seraient au nombre de 14 millions (dont 200 000 qui séjournent sur le territoire français, selon les chiffres du Quai d’Orsay, datant de 2022).
Reportage réalisé par Antoine BORDIER
Copyright des photos A. Bordier
Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.
