Alors que le débat sur « l’aide à mourir » s’installe au cœur de l’agenda politique de ce printemps 2026, une interrogation fondamentale, presque taboue, s’impose à notre conscience collective : la mort peut-elle devenir la variable d’ajustement des carences de notre système de santé ?
Derrière les promesses d’autonomie et de dignité se cache une réalité plus sombre. Si la loi est adoptée sans un renforcement massif de nos structures de soin, l’euthanasie ne sera pas le fruit d’un choix délibéré, mais l’épilogue amer d’un défaut d’accès au soin et à la solidarité.
* Le mirage de l’incurabilité dans une psychiatrie exsangue
Le projet de loi s’articule autour du concept de souffrance « incurable ». Or, en médecine, et singulièrement en psychiatrie, l’incurabilité n’est pas une fatalité biologique ; elle est une notion relative, intimement liée à l’offre de soin.
Comment oser déclarer une souffrance psychique « sans issue » quand le patient, perdu dans les méandres d’une psychiatrie française exsangue, attend des mois avant de rencontrer un spécialiste ? L’exemple belge nous sert ici de funeste avertissement : le cas de Frank Van Den Bleeken, ce patient interné ayant obtenu le droit à l’euthanasie faute de place dans une structure adaptée, illustre ce naufrage. La mort y est devenue la réponse technique à une impasse budgétaire, le glas sonnant là où la science n’avait plus les moyens de chercher.
* La sélection par l’obstacle : le silence des droits
Le consentement ne peut être « libre et éclairé » lorsque le droit à une vie digne est entravé par les ronces de la bureaucratie. Les chiffres du non-recours aux aides sociales en France agissent comme un réquisitoire contre l’abandon des plus fragiles.
Près d’un quart des aînés éligibles à l’Allocation Personnalisée d’Autonomie (APA) renoncent à l’aide humaine par épuisement face à la complexité des dossiers ou par crainte de l’intrusion administrative. Plus tragique encore, le non-recours au minimum vieillesse (ASPA) atteint 50 % chez les personnes isolées.
Trois barrières dressent un mur entre le citoyen et son droit : la barrière psychologique d’une génération qui refuse la « charité », la fracture numérique qui condamne au silence ceux qui n’ont pas d’écran, et enfin la peur de la récupération sur succession. Pour protéger un modeste patrimoine qu’ils souhaitent léguer à leurs enfants, des milliers de retraités choisissent la privation. Quand le chemin vers l’aide est un labyrinthe de plusieurs mois, mais que la procédure létale est présentée comme une issue simple et gratuite, la « liberté » de choix s’efface devant une exclusion institutionnelle organisée.
* Le miroir canadien : de la compassion à la rentabilité
Le Canada, à travers son programme d’Aide Médicale à Mourir (AMM), nous offre le reflet d’une dérive prévisible. Depuis que la loi n’y exige plus l’imminence de la mort, des citoyens handicapés ou malades chroniques sollicitent la fin de vie parce qu’ils ne peuvent plus financer leur logement ou leurs soins de support.
Le cynisme atteint son paroxysme lorsque des rapports parlementaires soulignent que cette pratique permet d’économiser des centaines de millions de dollars en dépenses de santé. Voulons-nous réellement d’une civilisation où la mort devient plus « rentable » que l’inclusion ?
* Le renoncement envers les plus vulnérables
Cette menace pèse avec une acuité particulière sur les profils neuroatypiques et les porteurs de handicaps invisibles. Leur souffrance n’est souvent que l’écho d’une cité inadaptée et d’un isolement subi. En Belgique, l’affaire Tine Nys — euthanasiée peu après un diagnostic de trouble du spectre autistique — a montré la célérité avec laquelle une société peut renoncer à inventer des solutions de vie pour leur préférer le silence de la tombe. Proposer le trépas à celui dont la détresse est environnementale est un désaveu de notre humanité.
* Conclusion : La main tendue plutôt que la technique
La dignité d’une nation ne se mesure pas à la sophistication de ses protocoles létaux, mais à la robustesse de ses filets de sécurité. L’État a une obligation de moyens : réarmer la psychiatrie pour qu’aucune souffrance ne soit incurable par défaut, simplifier l’accès aux aides pour supprimer le sentiment de « poids » social, et garantir l’universalité des soins palliatifs.
L’euthanasie ne doit pas être le solde de tout compte d’une société lasse de prendre soin. Soignons les vivants, accompagnons la fragilité, et ne permettons jamais à la technique de remplacer la main tendue.
Sun in an Empty Room 1963
Edward Hopper (1882–1967).
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