Partager cet article

Intelligence artificielle

L’intelligence artificielle menace-t-elle l’équilibre de la dissuasion nucléaire ? Rome réunit des experts

L’intelligence artificielle menace-t-elle l’équilibre de la dissuasion nucléaire ? Rome réunit des experts

Le Vatican a réuni cet été des lauréats du prix Nobel, des chercheurs en intelligence artificielle (IA) et des défenseurs du désarmement autour d’une même question : l’intelligence artificielle menace-t-elle l’équilibre de la dissuasion nucléaire ?

Cette Assemblée, qui a réuni plus de 200 personnalités, s’est inspirée de l’encyclique Magnifica humanitas du pape Léon XIV, consacrée à la sauvegarde de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle.Le Vatican a accueilli cet événement les 14 et 15 juillet, dans les jardins pontificaux de Castel Gandolfo.

Le vicaire général de Rome, le cardinal Baldo Reina, a déclaré que nous nous trouvons à un « moment charnière » de l’histoire.

« Les progrès scientifiques et technologiques offrent des opportunités extraordinaires dans les domaines des soins de santé, de l’éducation, de la santé publique, de la protection de l’environnement, de la lutte contre la pauvreté et de la construction de la paix. Pourtant, ces mêmes progrès, s’ils sont dissociés de l’éthique, de la responsabilité et du respect de la dignité de la personne humaine, peuvent devenir un instrument de domination, d’exclusion, voire de destruction. »

« Les décisions concernant la vie et la mort, la paix et la guerre, ainsi que l’avenir des peuples et des générations à venir doivent rester sous un contrôle humain total, responsable et significatif. »

Le 7 avril 2026, Anthropic a dévoilé Mythos, un modèle d’IA capable de détecter, puis d’exploiter de manière autonome, des failles informatiques critiques dans la quasi-totalité des systèmes d’exploitation et des navigateurs existants. L’entreprise n’a pas commercialisé cet outil : elle en a réservé l’accès à une douzaine de partenaires industriels jugés stratégiques.

Mozilla a confirmé une partie de ces résultats : le directeur de l’ingénierie responsable du navigateur Firefox a fait état d’un nombre très élevé de vulnérabilités mises au jour par le modèle, dont une faille vieille de près de 27 ans. Plusieurs spécialistes du secteur soulignent surtout que le délai entre la découverte d’une faille et sa transformation en outil d’attaque s’est brutalement raccourci.

Ce constat change de portée une fois appliqué aux arsenaux nucléaires, une question que documentent en détail la politiste Sterre van Buuren et le chercheur Benoît Pelopidas, spécialistes de la dissuasion à Sciences Po. Leur argument central tient en une idée simple : la sécurité nucléaire repose depuis toujours sur un pari implicite, celui qu’aucune vulnérabilité informatique ne viendra perturber le fonctionnement normal d’un arsenal. Or un arsenal nucléaire ne se réduit pas à un stock de têtes explosives : il englobe aussi les missiles, les réseaux de communication qui transmettent l’ordre, et les systèmes d’alerte avancée censés détecter une attaque adverse. Tous ces éléments doivent communiquer entre eux pour fonctionner, ce qui multiplie d’autant les points d’entrée possibles pour une attaque informatique.

En 2010, un centre de commandement américain a perdu, pendant près d’une heure, le contact avec une cinquantaine de missiles nucléaires, sans qu’aucune cyberattaque ne soit en cause à l’époque.

En 1983, le film WarGames de John Badham avait suffisamment marqué Ronald Reagan pour qu’il interroge ses conseillers sur la possibilité réelle d’une telle intrusion informatique ; la réponse, arrivée une semaine plus tard, tenait en une phrase : « le problème est bien plus grave que vous ne le pensez ».

Ce risque cyber s’ajoute à un débat plus ancien, centré sur la prise de décision elle-même. En novembre 2024, Joe Biden et Xi Jinping s’étaient mis d’accord, en marge d’un sommet en Amérique latine, sur un principe simple : l’intelligence artificielle ne doit jamais se substituer au jugement humain dans l’autorisation ou l’exécution d’un tir nucléaire.

En 2003, des missiles Patriot fonctionnant en mode automatique ont abattu un avion britannique Tornado et un chasseur américain F-18, victimes de tirs fratricides que le système n’a pas su distinguer d’une menace réelle.

De son côté, la France refuse de développer des systèmes d’armes létales pleinement autonomes, et exclut toute délégation de la décision de vie ou de mort à une machine. Un argument plus original circule aussi dans les cercles militaires français, porté notamment par le général de division aérienne (GDA) Pierre Réal : l’incertitude elle-même pourrait renforcer la dissuasion. Si un adversaire ignore le degré réel de délégation accordé à l’IA dans le système de commandement d’une puissance nucléaire, cette ambiguïté agit comme un facteur dissuasif supplémentaire.

Le second risque, plus diffus, concerne la cybersécurité des systèmes eux-mêmes, un terrain sur lequel Mythos vient de démontrer, de façon spectaculaire, l’ampleur du problème.

Pour les états-majors comme pour les décideurs politiques, l’enjeu des prochaines années consiste donc à traiter ces deux fronts en parallèle, sans laisser l’urgence de l’un faire oublier la gravité de l’autre. Une dissuasion nucléaire qui s’appuie sur des systèmes numériques vulnérables perd une partie de sa crédibilité, même quand l’humain garde fermement la main sur la décision finale.

Partager cet article