Une même séduction, plusieurs visages
Il existe des dérives religieuses qui prennent des visages très différents. Ici, on cherche à adapter la morale chrétienne aux sensibilités du moment. Là, on entreprend de relire Jésus à travers les catégories de la psychiatrie contemporaine. Ailleurs encore, dans certaines célébrations, on remplace le langage biblique par des formulations idéologiques ou syncrétistes.
Ces situations ne sont évidemment pas identiques. Elles ne procèdent ni des mêmes intentions ni des mêmes disciplines. Mais elles peuvent poser une question commune : que faisons-nous lorsque notre époque ne reçoit plus la Parole de Dieu comme une Parole à écouter, mais comme un texte que nous devons corriger ?
C’est précisément là que l’avertissement de l’apôtre Paul aux Galates prend toute sa force :
« Je m’étonne que vous vous détourniez si promptement de celui qui vous a appelés par la grâce du Christ, pour passer à un autre évangile. » (Galates 1.6)
Ni un autre évangile, ni un autre Christ
Paul ne parle pas ici d’une simple différence de sensibilité entre chrétiens. Il parle de l’Évangile lui-même.
Il précise aussitôt : « Non pas qu’il y en ait un autre. » (Galates 1.7)
Il n’existe pas plusieurs évangiles chrétiens parmi lesquels nous pourrions choisir celui qui correspond le mieux à notre époque. Il existe l’Évangile du Christ, reçu, annoncé et transmis.
Un autre évangile peut apparaître de plusieurs manières.
Il peut d’abord ajouter à la grâce ce que Dieu n’y a pas ajouté. C’était l’un des problèmes auxquels Paul était confronté : faire dépendre la justification d’une conformité à la Loi. Mais l’erreur peut aussi prendre le chemin inverse : tellement insister sur l’accueil et la bienveillance que le péché finit par disparaître du vocabulaire chrétien.
Or la grâce chrétienne ne consiste pas à rebaptiser le péché pour le rendre acceptable. La grâce appelle le pécheur par son nom pour mieux lui annoncer le pardon. Dire que le péché est péché n’est pas manquer d’amour. Refuser au pécheur toute possibilité de repentance et de transformation, sous prétexte de l’accueillir, serait au contraire le priver d’une partie du message de l’Évangile.
La Croix nous rappelle cette vérité : Dieu ne banalise pas le péché, mais il offre au pécheur un Sauveur.
Un autre évangile peut aussi produire un autre Christ
Il existe une autre manière de déplacer le centre de la foi : non plus modifier le salut, mais modifier celui qui sauve. C’est ici qu’il faut examiner avec sérieux certaines tentatives contemporaines de lecture psychiatrique des personnages bibliques, notamment lorsqu’elles appliquent à Jésus des catégories cliniques modernes. La psychiatrie peut apporter des connaissances précieuses sur les comportements humains. Mais appliquer directement des catégories cliniques contemporaines à des personnages de la Bible exige beaucoup de prudence. Les catégories médicales ont une histoire, un contexte et des critères précis. Elles ne peuvent pas être transportées sans précaution dans un autre univers culturel et religieux.
Lorsqu’une telle lecture va jusqu’à suggérer chez Jésus une dépendance ou un trouble du contrôle des impulsions, une question théologique sérieuse apparaît : que devient la confession chrétienne d’un Christ véritablement saint, qui a été tenté sans pécher ?
L’épître aux Hébreux affirme :
« Il a été tenté comme nous en toutes choses, sans commettre de péché. » (Hébreux 4.15)
Il faut donc distinguer deux choses : l’intention d’un auteur et les conséquences possibles d’une hypothèse. On peut parfaitement reconnaître qu’un auteur ne cherche pas à nier la sainteté de Jésus tout en examinant les conséquences théologiques de la grille de lecture qu’il propose.
Car le Christ n’est pas pour la foi chrétienne un simple personnage intéressant à analyser. Il est le Sauveur.
Même un ange ne change pas l’Évangile
L’apôtre Paul emploie alors une formule d’une gravité exceptionnelle :
« Quand nous-mêmes, quand un ange du ciel annoncerait un autre évangile que celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème ! » (Galates 1.8)
Dans le langage courant, le terme « anathème » peut évoquer une condamnation sévère ou une forme d’exclusion ecclésiastique. Mais, dans le langage biblique, sa portée est bien plus profonde : il désigne le fait d’être livré au jugement de Dieu.
L’Église peut dénoncer une fausse doctrine et exercer, conformément à la Parole de Dieu, une discipline à l’égard de ceux qui la propagent. Toutefois, le jugement définitif appartient à Dieu seul.
Ainsi, dans la Bible, être « anathème » signifie être placé sous la malédiction et le jugement de Dieu, en particulier lorsqu’il y a rejet du Seigneur ou falsification de son Évangile.
L’anathème ne constitue donc nullement une permission donnée au chrétien d’insulter, de maudire ou de condamner personnellement celui qui n’est pas d’accord avec lui. Il s’agit d’une déclaration de jugement d’une extrême solennité. Paul souligne ainsi avec force que l’Évangile ne peut être altéré : tout message qui le déforme ou en propose un autre ne doit pas être accueilli.
Le même apôtre va jusqu’à dire que même l’autorité du messager ne suffit pas. Un ange ne suffit pas. Une fonction ecclésiastique ne suffit pas. Une réputation universitaire ne suffit pas. Une expertise scientifique ne suffit pas.
La question décisive demeure : qu’est-ce qui est dit de Jésus-Christ et de son Évangile ? C’est ici que l’Église doit apprendre à exercer le discernent sans tomber ni dans la naïveté ni dans la colère.
La première tentation biblique commence par une question :
« Dieu a-t-il réellement dit ? » (Genèse 3.1)
Le serpent ne commence pas nécessairement par une négation brutale. Il introduit le doute, puis propose une autre interprétation, puis invite l’homme à devenir lui-même juge de la parole reçue.
Cette tentation demeure actuelle. Elle peut prendre la forme d’une adaptation pastorale : puisque certaines paroles bibliques sont difficiles à entendre aujourd’hui, ne faudrait-il pas les relire autrement ?
Elle peut prendre la forme d’une lecture prétendument scientifique : puisque nous possédons aujourd’hui de nouvelles catégories psychologiques, ne faudrait-il pas relire les personnages bibliques à travers elles ?
Encore une fois, ces démarches ne sont pas identiques. Mais elles nous obligent toutes à poser une question fondamentale :
Est-ce l’Écriture qui vient juger nos pensées, ou nos pensées qui viennent juger l’Écriture ?
La question n’est pas de refuser toute intelligence, toute science ou toute réflexion. Le chrétien n’est pas appelé à avoir peur de la connaissance. Mais il doit savoir où se trouve son autorité ultime.
Le Psaume 119 ne dit pas : « Combien j’aime mes propres interprétations ! » Il dit :
« Combien j’aime ta loi ! Elle est tout le jour l’objet de ma méditation. » (Psaume 119.97)
Et encore :
« Ta parole est une lampe à mes pieds et une lumière sur mon sentier. » (Psaume 119.105)
La Parole n’est donc pas d’abord un matériau que nous manipulons. Elle est une lumière sous laquelle nous acceptons de nous placer.
Une fidélité qui ne méprise personne
Il faut cependant garder une attitude chrétienne. Dénoncer une erreur ne nous autorise pas à mépriser ceux qui la commettent. La fermeté doctrinale et l’amour du prochain ne sont pas ennemis.
Nous pouvons contester une idée sans caricaturer une personne. Nous pouvons signaler une dérive sans prétendre connaître les intentions secrètes de ceux qui y participent. Nous pouvons défendre la vérité sans transformer le débat théologique en procès permanent.
L’Église n’est pas appelée à gagner toutes les polémiques. Elle est appelée à demeurer fidèle à son Seigneur. Et cette fidélité comporte deux dimensions inséparables : ne pas falsifier le péché, et ne pas falsifier le Sauveur.
Une grâce qui ne demande jamais la repentance n’est plus la grâce biblique. Un Christ dont la sainteté serait relativisée n’est plus le Christ que nous confessent les Écritures.
Alors, regardons vers Jésus
Mais au terme de cette réflexion, notre regard ne doit pas rester fixé sur les dérives religieuses. Il doit se tourner vers Jésus. Car le danger, lorsqu’on dénonce les erreurs, est de finir par parler davantage des erreurs que du Seigneur. Nous pouvons passer beaucoup de temps à dénoncer les faux évangiles et oublier de contempler le véritable.
Alors revenons à Christ.
Regardons celui qui accueille les pécheurs sans jamais appeler le péché « bien ». Regardons celui qui dit la vérité sans écraser les personnes. Regardons celui qui appelle à la repentance et qui offre en même temps un pardon véritable. Regardons celui qui a été tenté sans pécher. Regardons celui qui s’est donné à la Croix pour nos fautes. Regardons celui qui est ressuscité et qui demeure le Seigneur.
Voilà pourquoi la question n’est finalement pas seulement :
« Que pensons-nous des dérives de notre temps ? »
La question est : « Que faisons-nous de Jésus-Christ ? »
L’apôtre Paul ne nous appelle pas simplement à défendre une doctrine abstraite. Il nous appelle à demeurer dans l’Évangile du Christ.
Aussi ne corrigeons pas Jésus pour le rendre acceptable à notre époque. Ne corrigeons pas sa Parole pour qu’elle confirme nos préférences. Recevons-la avec foi, examinons-la avec intelligence, vivons-la avec fidélité. Et surtout, levons les yeux vers celui dont l’Écriture dit :
« Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui, et éternellement. » (Hébreux 13.8)
C’est lui que l’Église doit annoncer.
C’est lui que le pécheur doit rencontrer.
C’est lui que nous devons suivre.
C’est lui que nous attendons.
Et c’est en lui que nous trouverons non pas un autre évangile, mais l’Évangile véritable : la grâce de Dieu offerte aux pécheurs par Jésus-Christ.
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