Face à l’intelligence artificielle, un biologiste médical lit l’encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV — et y retrouve une inquiétude portée depuis des années.
Il arrive parfois qu’un texte ne donne pas seulement des idées, mais mette soudain des mots sur une inquiétude silencieuse que l’on porte depuis des années. En lisant Magnifica Humanitas, l’encyclique publiée le 15 mai 2026 par le pape Léon XIV, j’ai éprouvé cela avec une intensité rare.
À soixante et onze ans, après une vie passée entre les laboratoires hospitaliers, la recherche en immunologie et l’industrie du diagnostic médical, je lis ce texte moins comme un théologien que comme un homme qui a vu la médecine changer de visage. J’ai connu une époque où l’on parlait encore longuement avec les cliniciens pour discuter d’un résultat inquiétant ; où un biologiste n’était pas seulement un producteur de chiffres mais un interlocuteur engagé dans la décision. J’ai vu ensuite monter, année après année, la logique du flux, de l’optimisation, du pilotage par les données.
Je ne suis pas hostile au progrès technique. Toute ma vie professionnelle s’est construite avec lui. Les automates ont amélioré la précision analytique, réduit des erreurs parfois dramatiques. Le diagnostic moléculaire a permis des avancées extraordinaires. Il serait absurde de sombrer dans une nostalgie antimoderne.
Mais l’originalité de cette encyclique est de nous avertir qu’un seuil invisible est en train d’être franchi. L’intelligence artificielle tend à devenir davantage qu’un outil : un environnement culturel global, une matrice invisible qui prétend redéfinir ce qu’est l’homme. C’est précisément cela que Léon XIV nomme avec lucidité : la tentation technocratique de Babel, contre laquelle il oppose la figure de Néhémie reconstruisant la cité.
La tyrannie de la corrélation
Je reconnais cette tentation parce que je l’ai vue s’installer concrètement dans le monde de la santé. Elle ne commence jamais par des intentions maléfiques. Elle s’introduit sous le vocabulaire rassurant de la rationalisation, de la traçabilité, de l’aide à la décision. Puis, peu à peu, le malade réel disparaît derrière sa représentation numérique.
Le danger de l’intelligence artificielle en médecine n’est pas celui d’une machine de science-fiction qui remplacerait physiquement le praticien. Le danger est plus subtil : une habitude mentale, un réductionnisme insidieux qui consiste à regarder l’être humain comme un ensemble de probabilités calculables. Or la médecine ne se réduit pas à la prédiction. Et la vérité n’est pas un alignement de données optimales.
L’IA excelle à repérer des motifs dans des masses considérables de données ; mais corréler n’est pas comprendre. Un résultat biologique n’est jamais un être humain. Entre une valeur chiffrée et une existence charnelle demeure toujours une distance irréductible. Toute la grandeur du soin réside précisément dans cette distance.
Je me souviens encore de certains patients dont nous pensions, biologiquement parlant, qu’ils ne passeraient pas la nuit. Et pourtant ils demeuraient là, contre toute logique statistique, suspendus à une présence, une volonté, parfois une paix intérieure impossible à quantifier. J’ai vu aussi des effondrements brutaux chez des patients dont les indicateurs semblaient rassurants. Avec les années, on finit par comprendre qu’aucune accélération algorithmique ne supprimera jamais la part de mystère propre à la vie humaine.
La fragilité, condition de l’humanité
Ce que notre époque supporte de moins en moins, ce n’est pas seulement la souffrance : c’est l’imprévisibilité. Nous voulons tout anticiper, tout sécuriser, tout corriger en amont. La médecine contemporaine glisse ainsi insensiblement d’une logique du soin vers une logique de gestion du risque.
Lorsque l’existence humaine est principalement perçue sous l’angle de ses probabilités pathologiques, la tentation apparaît de sélectionner, trier, éliminer. La médecine prédictive peut prévenir des souffrances réelles, mais elle peut aussi produire une civilisation de l’angoisse génétique permanente, où des scores de risque prétendent enfermer le devenir d’un enfant dans les probabilités de son hérédité.
Toute mon expérience d’immunologiste m’a appris exactement l’inverse du rêve transhumaniste. Le vivant n’est pas une mécanique parfaite qu’il suffirait d’ajuster. Notre système immunitaire lui-même ne vit et ne se fortifie que parce qu’il accepte l’exposition au « non-soi », au risque, à l’incertitude. Une immunité totalement étanche, fermée sur elle-même au nom de la protection absolue, conduirait paradoxalement à la mort.
Ici, l’encyclique atteint une profondeur remarquable en adossant la Magnifica Humanitas au Magnificat. Face à la toute-puissance algorithmique, le pape ne propose pas une contre-performance technique, mais l’audace théologique de la vulnérabilité. Notre fragilité n’est pas un bug à corriger : elle est la condition même de notre humanité, le lieu biologique et spirituel où peuvent naître la compassion, la dépendance mutuelle, le soin donné gratuitement et l’amour.
À mon âge, après avoir accompagné tant de patients, tant de familles, tant de fins de vie, je ne crois plus au mythe de l’autonomie absolue. Les moments les plus vrais de l’existence humaine sont souvent des moments de dépendance : un vieillard qui serre une main, une famille réunie autour d’un mourant, un regard échangé dans une chambre d’hôpital à trois heures du matin. Aucune intelligence artificielle ne pourra habiter ces moments-là.
Néhémie et le « jeûne de l’IA »
Face au déterminisme prédictif qui tend à enfermer l’homme dans la boucle de ses données passées, l’espérance chrétienne agit comme une rupture de logique : elle ouvre un avenir que les calculs ne peuvent contenir. L’algorithme est un miroir du passé ; l’homme demeure une porte vers l’avenir.
Léon XIV ne cède ni au fatalisme technophile ni au catastrophisme technophobe. Il oppose à Babel la figure de Néhémie reconstruisant Jérusalem. Néhémie ne fuit pas les ruines ; il invite chacun à rebâtir la cité pierre par pierre, en confiant à chaque famille un tronçon de mur. Ce chantier est immédiat pour nous. Il suppose d’abord une ascèse morale.
L’utilisation fluide et permanente de ces technologies installe en nous un sentiment insidieux de toute-puissance. En abolissant l’effort et la confrontation à nos propres limites cognitives, la machine nous fait perdre l’humilité fondamentale de notre condition. La sagesse humaine ne naît pas du traitement instantané des données, mais d’une vérité vécue, mûrie et parfois soufferte dans la chair.
Le pape ose alors une formule magnifique : celle d’un « jeûne de l’IA ». Pour le biologiste, le jeûne évoque une mise au repos métabolique nécessaire à l’équilibre de l’organisme ; pour le croyant, il est une discipline intérieure destinée à libérer l’esprit. Ce jeûne devient aujourd’hui une nécessité anthropologique : retrouver le silence, préserver l’attention, résister à la capture permanente de la conscience par les flux numériques.
Dans le monde du soin, cette résistance prend des formes très concrètes : préserver des consultations où l’écoute du patient prime sur la saisie informatique ; défendre des fins de vie accompagnées par une présence humaine plutôt que pilotées par des protocoles de scores ; protéger des maternités où la naissance demeure un mystère accueilli et non un tri préconceptionnel.
Le Verbe fait chair, non donnée
Le christianisme affirme quelque chose de profondément scandaleux pour notre modernité technologique : la fragilité n’est pas une anomalie à effacer ; elle peut devenir un lieu de vérité. En Jésus-Christ, Dieu a sauvé l’humanité en assumant pleinement notre condition biologique, mortelle et limitée — non en l’abolissant. Le Verbe s’est fait chair : non programme, non donnée, non conscience téléchargeable.
Une société réellement humaine ne sera jamais celle qui possédera les meilleurs algorithmes prédictifs ou les serveurs les plus puissants. Ce sera celle qui continuera à reconnaître une dignité infinie à un être diminué, dépendant, désorienté ou mourant — même lorsqu’il ne produit plus rien, ne calcule plus rien, ne « sert » plus à rien.
C’est là, au fond, que se joue la question décisive soulevée par Magnifica Humanitas. Non pas : « Jusqu’où ira l’intelligence artificielle ? » Mais plutôt : « Quelle idée de l’homme voulons-nous encore sauver ? »
Illustration: Le Philosophe en méditation 1632 – musée du Louvre Rembrandt ( 1606- 1669).
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Merci au salon beige de partager ce résumé qui fait largement écho à mes observations et préoccupations en tant que professionnel dans ce secteur de informatique et de l’IA, et me rends encore plus impatient de lire cette encyclique.
slafont
Merci pour votre commentaire et pour votre interêt.
Philippe de Geofroy
Tout à fait d’accord avec l’esprit général de cette chronique. Je me permets cependant quelques commentaires factuels sur des détails. Effectivement la médecine prédictive se développe énormément grâce aux nouvelles technologies ; elle nous permettra certainement de mourir en bonne santé, et là je vais dans votre sens ! En dehors des analyses du génome, on peut vous dire, avec l’intelligence artificielle, au vu de votre scanner pulmonaire, aujourd’hui normal, que vous avez un risque élevé de développer un cancer du poumon dans les années qui viennent. Cependant, la médecine prédictive existait déjà. Il y a 50 ans on pouvait-vous dire que si vous aviez beaucoup fumé vous aviez un risque plus élevé de cancer pulmonaire ou d’infarctus du myocarde et tout médecin raisonnable sait que son patient présent un risque élevé de mourir… question de patience. Mais c’est vrai, le curseur s’est déplacé, nous entrons dans une forme de tyrannie de la prédiction. Vous écrivez, et c’est juste : « corréler n’est pas comprendre ». La corrélation sans compréhension n’est pas nouvelle en médecine. Rappelez-vous Hippocrate et son hippocratisme digital, symptôme que l’on apprend encore aujourd’hui dans les facultés de médecine. Très bel exemple de corrélation sans compréhension.
Mais vous avez parfaitement raison en contestant la corrélation absolue entre la vie (et même simplement la maladie) et les résultats d’examens biologiques ou autres. On a tous connu des mourants qui ne voulaient pas mourir tant qu’il n’avait pas accompli telle chose ou revu telle personne et d’autres qui sont partis discrètement, sans prévenir, en pleine santé. Pour aller dans votre sens, cela fait longtemps, même avant l’informatique, que le médecin a tendance à se cacher derrière le résultat produit par la machine. Dans ma spécialité j’ai vu un très grand nombre de fois des patients arriver en brandissant une radio et un scanner et en m’expliquant qu’ils avaient une sinusite. Le radiologue avait eu l’imprudence de suggérer un diagnostic devant des images en dehors de tout contexte clinique. Les pauvres étaient tous dépités lorsque je leur disais : « vous n’avez pas de douleur, vous n’avez pas le nez bouché, vous n’avez pas le nez qui coule… vous n’avez pas de sinusite ! ». Ils avaient seulement des images radiologiques sans intérêt en dehors du contexte.
Une légère critique quand vous parlez de préserver les consultations de la saisie informatique pour privilégier l’écoute du patient. Le médecin est obligé de tenir un dossier et c’est mieux, il est un peu prétentieux de penser pouvoir tout conserver dans sa mémoire. Avant il écrivait. Ma génération tapait sur un clavier et avait effectivement plus tendance à regarder l’écran que le patient. Vous avez raison de le dénoncer. Mais, paradoxalement, grâce à la technologie et à l’intelligence artificielle on échappe à ce problème. Ma fille étudiante en médecine a fait un stage chez le praticien. L’intelligence artificielle « écoute » l’échange entre le médecin et le patient et rédige directement l’observation médicale. Il paraît que c’est très performant et cela permet justement de libérer l’attention du médecin pour la consacrer exclusivement au patient. Mais vous avez admis que vous n’étiez pas opposé par principe aux progrès techniques.
Je me répète, je pinaille sur quelques détails mais je suis bien d’accord.
slafont
Merci pour votre commentaire très interessant.
VIVANT
Vous concluez par : « Non pas : « Jusqu’où ira l’intelligence artificielle ? » Mais plutôt : « Quelle idée de l’homme voulons-nous encore sauver ? » » C’est assez prométhéen comme programme quand on sait que le Christ-Dieu sauve l’homme baptisé qui appartient à la famille de Dieu. L’IA est une magnifique aide à vivre pour ceux qui se nourrissent quotidiennement de l’eucharistie.
Garde67
Peut-être faut-il nous interroger d’abord sur ce que l’on entend par Intelligence Artificielle !
Ce que l’homme découvre, met à jour, développe ou “invente” est-il un artifice ou est-ce le fruit de son intelligence ? Laquelle ne provient pas de lui, mais plutôt d’un don reçu. Rappelons-nous la parabole des Talents. Le langage mathématique, dont font partie les algorithmes, est-il un donné de nature ou une invention humaine ?
Selon les réponses données, nous pourrons dire que l’intelligence est le propre de l’homme en tant que l’homme est une créature dotée par son Créateur de ce qui lui est nécessaire, ou au contraire, un être indéterminé qui, hors de la nature, crée à sa guise sa propre intelligence… artificielle.
La question de l’IA interroge l’homme lui-même, sur sa nature et finalement sur son être profond. L’homme est-il un don de Dieu ? L’homme est-il étranger à la nature cherchant à s’en extraire par artifice afin de la dominer, la dépasser et la supprimer (Tour de Babel) ?
En ce dernier cas, l’IA n’est que le prolongement de l’artificialisation du monde. Car que dire de la contraception chimique qui vient perturber le cycle naturel de la femme ! Que dire du “mariage homosexuel” qui singe le seul et vrai mariage de l’homme et de la femme, êtres créés pour l’union conjugale ! Cette union naturelle a été rappelée par le pape dans son encyclique. Que dire aussi des conséquences de ces unions illégitimes : PMA et GPA aboutissant à priver naturellement un enfant de son père ou de sa mère ! Que penser enfin de ces opérations visant artificiellement à “changer de sexes” !
À juste titre, on a mené des combats contre le veau aux hormones, les OGM et les engrais chimiques. Alors que, dans le même temps, l’homme, dès sa conception, devenait un objet manipulable, à garder ou à éliminer. Tandis que la nature végétale et animale devait être débarrassée d’artifice, l’homme devait être arraché à sa réelle condition humaine, à la fois charnelle : le corps, et spirituelle : l’âme.
Quant à la promesse de l’IA à l’immortalisé, promise par les gourous de la Silicon Valley, je ne peux qu’être profondément sceptique.
slafont
Merci pour votre commentaire.
L’homme s’est toujours interrogé sur sa véritable nature. Sans le Christ, il n’y a pas de réponse satisfaisante; l’homme est un inconnu pour l’homme: c’est la misère de l’homme sans Dieu. Il me semble que la société contemporaine en est une bien triste illustration. Modeler l’homme à sa guise, comme le souhaite les obédiences maçonniques comme le GOF et les adeptes de la pensée de Pierre Simon, idéologie que j’appelle la “biologie heureuse” ( cf mon article ci-dessous, publié dans le Salon Beige récemment) ne peut que conduire à la disparition de l’homme: cette action est en route, et l’anesthésie des consciences via des médias puissantes et manipulatoires. L’IA nous oblige a la pratique des vertus, sans laquelle une société numérique excluant puis détruisant les hommes va régner: la “culture de mort” de Saint Jean-Paul II . C’est notre devoir de Chrétien de diffuser ce message, qui est celui de l’Evangile.
L’art contre la « biologie heureuse »
24 mai 2026
https://lesalonbeige.fr/lart-contre-la-biologie-heureuse/
Montalte
Merci pour la profondeur de la réflexion
slafont
Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à mon article.