Source en français : https://fsspx.news/fr/news/mgr-strickland-discussion-catholique-autour-lencyclique-magnifica-humanitas-59333
Dans une lettre consacrée à l’encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV, Mgr Joseph Strickland, tout en reconnaissant plusieurs aspects positifs du texte — notamment sa critique du transhumanisme et de la technocratie — constate que l’encyclique place l’homme au centre au détriment de la primauté de Dieu, de la réalité du péché, de la Rédemption et du salut des âmes.
Chers frères et sœurs dans le Christ,
En tant que successeur des Apôtres, j’ai le devoir solennel non seulement de prêcher l’Évangile, mais aussi d’aider les fidèles à discerner les esprits de notre temps à la lumière de la vérité immuable confiée à l’Église par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Saint Paul exhortait Timothée à « prêcher la parole, intervenir à temps et à contretemps, reprendre, supplier, corriger avec une entière patience et une doctrine sûre » (2 Timothée 4, 2). Ce devoir appartient à tout évêque chargé de garder le dépôt de la foi.
C’est pourquoi je crois important d’aborder les préoccupations suscitées par la récente encyclique Magnifica Humanitas du Saint-Père Léon XIV. Certains y ont trouvé des passages éclairants et convaincants. D’autres ont éprouvé un profond malaise à sa lecture — la crainte que, sous de nombreuses affirmations vraies, le document ne reflète un déplacement théologique plus large risquant de placer l’homme au centre d’une manière qui obscurcit la primauté de Dieu.
Parce que ces questions touchent au cœur même de la foi catholique, je crois nécessaire d’offrir une réflexion doctrinale attentive. Cela n’est pas fait dans un esprit d’hostilité ou de rébellion, ni avec le désir de semer confusion ou division dans l’Église. Au contraire, la véritable charité exige la clarté. Les fidèles méritent des pasteurs prêts à parler honnêtement lorsque certaines orientations théologiques ou certains cadres de pensée semblent capables de conduire les âmes dans la confusion.
L’Église a toujours enseigné que chaque époque doit être jugée à la lumière du Christ — non pas d’un Christ réinterprété à travers les idéologies modernes, mais du Christ transmis par la Sainte Écriture, la Sainte Tradition et le Magistère pérenne de l’Église. La technologie, l’intelligence artificielle et les évolutions sociales exigent certes une réflexion morale sérieuse. Mais aucune époque, aucune crise et aucune révolution technologique ne peuvent modifier les vérités fondamentales de la foi catholique : l’homme est déchu par le péché, racheté uniquement par Jésus-Christ, appelé à la repentance et à la sanctification, et destiné non seulement à un épanouissement terrestre, mais à l’union éternelle avec Dieu.
C’est avec ce souci du salut des âmes et de la fidélité à la foi catholique que je propose la réflexion suivante.
La récente encyclique consacrée à l’intelligence artificielle, au transhumanisme, à la dignité humaine, à l’économie, à la guerre et à l’avenir de l’humanité se présente comme une réflexion majeure sur les implications morales et sociales de l’âge technologique. Elle contient de nombreuses affirmations authentiquement catholiques et même admirables : elle rejette le transhumanisme, met en garde contre la technocratie, condamne l’exploitation et la traite des êtres humains, défend la dignité de la personne humaine, affirme l’Incarnation, parle de la grâce, fait référence à l’Eucharistie et insiste sur le fait que l’homme ne doit jamais être réduit à une machine ou à des données.
Pourtant, malgré ces éléments positifs, beaucoup de catholiques fidèles éprouveront un profond malaise en la lisant. Ce malaise ne vient pas seulement de passages isolés, mais de l’orientation générale, de l’accent dominant et du centre de gravité théologique du document lui-même.
La préoccupation la plus profonde n’est pas que le texte dise des choses fausses sur l’humanité, mais qu’il semble réordonner la hiérarchie des vérités en plaçant l’humanité, l’épanouissement humain, la dignité humaine et les relations humaines au centre, d’une manière risquant d’éclipser la primauté de Dieu, du péché, de la rédemption, du culte et du salut.
La théologie catholique commence par Dieu. Elle commence par la gloire de Dieu, la souveraineté de Dieu, la sainteté de Dieu, la réalité du péché, la nécessité de la rédemption, la Croix du Christ, le jugement éternel et le salut des âmes. La dignité humaine est affirmée précisément parce que l’homme est créé par Dieu, racheté par le Christ et ordonné à la communion éternelle avec Lui. La dignité de l’homme découle de Dieu et demeure subordonnée à Dieu.
Dans ce document, cependant, l’accent paraît souvent inversé. À de nombreuses reprises, le langage se concentre sur l’épanouissement humain, la vulnérabilité humaine, la solidarité humaine, la fraternité humaine, la communion humaine, les relations humaines, la participation humaine et la préservation de l’humanité elle-même.
Certes, la doctrine catholique enseigne ces réalités. Mais cette insistance répétée donne l’impression que la crise principale du monde moderne serait la « déshumanisation », plutôt que le péché contre Dieu. Le mal y est souvent décrit en termes de fragmentation, de domination, d’exclusion, de réductionnisme technologique ou de relations brisées, plutôt qu’en termes de révolte contre la loi divine et de nécessité de repentance et de conversion.
Le traitement du Christ révèle particulièrement cette tendance. Traditionnellement, le Christ est proclamé — comme Il doit l’être — comme le Fils éternel de Dieu, le Rédempteur, le Sauveur du péché, l’Agneau sacrificiel, le Roi, le Juge des vivants et des morts.
Bien que ce document fasse effectivement référence au Christ, à l’Incarnation, à la grâce et à l’Eucharistie, le Christ y est fréquemment présenté avant tout comme : la révélation de l’humanité authentique, le modèle de la communion, celui qui révèle la dignité humaine, l’accomplissement de la relationalité humaine. Or, s’il est vrai que le Christ révèle l’homme à lui-même, cette vérité demeure toujours subordonnée à la réalité plus grande de la rédemption du péché et de la réconciliation avec Dieu. Le Christ ne révèle pas seulement l’humanité authentique ; Il sauve l’humanité déchue par sa Passion, sa Mort et sa Résurrection.
Dans ce document, cependant, il arrive que le Christ semble presque plus important comme accomplissement de l’humanité que comme Sauveur du péché. Cela donne l’impression d’une théologie anthropocentrique — une théologie où la personne humaine devient le centre d’interprétation. L’absence relative d’un traitement explicite du péché renforce encore cette inquiétude.
Ce document parle abondamment : des systèmes de pouvoir, de la technocratie, de la guerre, de l’injustice économique, de la manipulation, du contrôle algorithmique, de la fragmentation sociale et de la déshumanisation. Mais relativement peu est dit sur le péché originel, la concupiscence, la repentance personnelle, la culpabilité morale, le jugement, l’enfer, la pénitence ou la destinée éternelle de l’âme.
Ainsi, les racines du mal commencent à apparaître principalement comme structurelles plutôt que spirituelles. Or la doctrine catholique enseigne que le désordre dans la société découle ultimement du désordre du cœur humain blessé par le péché originel. La technologie n’est pas la crise la plus profonde ; l’homme séparé de Dieu est la crise véritable.
Cette préoccupation apparaît particulièrement dans les appels répétés du document à bâtir une « civilisation de l’amour ». Cette expression est authentiquement catholique et fut utilisée par des papes comme Paul VI et Jean-Paul II. Mais traditionnellement, cette vision était explicitement enracinée dans la conversion, l’évangélisation, le règne social du Christ-Roi, l’obéissance à la loi divine et la grâce surnaturelle.
Dans cette nouvelle présentation, la « civilisation de l’amour » peut parfois sembler moins être le fruit de la conversion au Christ qu’un projet humanitaire mondial centré sur la fraternité, la solidarité, l’inclusion et la paix. Encore une fois, aucun de ces objectifs n’est mauvais. La préoccupation est que la dimension surnaturelle du salut semble moins centrale que la construction d’un ordre social humain.
C’est pourquoi beaucoup de catholiques fidèles percevront ce document comme profondément troublant. La crainte n’est pas simplement que la doctrine soit explicitement niée, mais que tout le cadre de pensée se déplace subtilement : de Dieu vers l’homme, du salut vers l’épanouissement humain, du péché vers les systèmes, de la rédemption vers la relationalité, du culte vers l’humanitarisme.
L’Église a maintes fois mis en garde contre les formes d’humanisme religieux qui conservent un langage chrétien tout en déplaçant progressivement le centre du christianisme de Dieu vers l’homme. Lorsque la dignité humaine est détachée de la souveraineté de Dieu, lorsque la transformation sociale éclipse le salut, et lorsque le langage de la communion remplace celui de la repentance et de la sanctification, le christianisme risque d’être réduit à une vision éthique ou humanitaire.
Je reconnais cependant que ce document n’est pas dépourvu d’éléments authentiquement catholiques. Son rejet du transhumanisme est fort et important. Son insistance sur le fait que l’homme ne doit jamais être réduit à une machine ou à un algorithme est précieuse. Sa défense du corps, de la souffrance, des limites et de la dignité humaine s’oppose fermement à de nombreux courants dangereux de la culture moderne. De même, ses avertissements contre la guerre menée par l’IA, l’exploitation, la manipulation numérique et la domination technologique sont sérieux et souvent pénétrants.
Cependant, le problème est plus subtil et, en un sens, plus préoccupant encore. Il réside dans l’accent mis, l’orientation théologique et le centre anthropologique du document.
La théologie catholique enseigne clairement que l’homme ne peut être pleinement compris qu’en relation avec Dieu, et que la dignité humaine ne trouve son vrai sens qu’au sein de l’ordre de la création, de la rédemption, de la grâce et du salut éternel. Sans cette hiérarchie fermement préservée, même un noble langage sur la dignité, la paix, la fraternité et l’humanité dérive vers une forme d’humanisme christianisé dans laquelle l’homme devient pratiquement le centre.
Voilà pourquoi des catholiques fidèles peuvent ressentir, à la lecture de ce document, non seulement un désaccord, mais une profonde alarme spirituelle. L’inquiétude ne porte pas seulement sur ce qui est dit, mais sur ce qui semble être devenu central — et sur le fait que l’ordre surnaturel de la théologie catholique semble progressivement éclipsé par une anthropologie centrée principalement sur l’humanité elle-même.
Au cœur de cette discussion se trouve une question bien plus grande que l’intelligence artificielle, la technologie, l’économie ou même la politique mondiale. La véritable question est celle-ci : qui est au centre ?
Depuis deux mille ans, l’Église catholique proclame que Jésus-Christ n’est pas simplement la révélation de l’humanité authentique, ni seulement un modèle de communion et de solidarité. Il est le Fils éternel de Dieu, crucifié et ressuscité pour le salut des pécheurs. L’Église existe avant tout pour glorifier Dieu, proclamer l’Évangile, sauver les âmes et conduire l’humanité à la vie éternelle.
Certes, l’Église doit défendre la dignité humaine, résister à la déshumanisation technologique, s’opposer à l’exploitation et combattre l’injustice. Mais toutes ces préoccupations doivent demeurer enracinées dans l’ordre surnaturel. La dignité humaine ne peut être détachée de la vérité selon laquelle l’homme est une créature appartenant à Dieu et appelée à la conversion, à la sainteté et au culte. Lorsque l’humanité elle-même devient la principale grille d’interprétation de la théologie, même de beaux discours sur la fraternité, la paix, la communion et la dignité peuvent progressivement dériver vers une forme d’humanisme religieux qui ne place plus Dieu au premier plan.
C’est pourquoi le discernement est aujourd’hui d’une urgente nécessité.
Nous vivons à une époque profondément tentée par l’anthropocentrisme — une époque qui parle de plus en plus de l’humanité tout en oubliant Dieu, qui parle de solidarité tout en négligeant la repentance, et qui cherche le salut à travers les systèmes, la technologie, la psychologie ou les structures politiques plutôt qu’à travers la Croix de Jésus-Christ.
La réponse à la crise moderne ne se trouvera ni dans le transhumanisme, ni dans la technocratie, ni dans l’intelligence artificielle, ni dans une vision purement humanitaire du monde. Elle ne se trouvera pas davantage dans le désespoir ou la peur. La réponse demeure ce qu’elle a toujours été : Jésus-Christ, Roi des rois et Seigneur des seigneurs.
Seul le Christ révèle à la fois la grandeur et la misère de l’homme. Seul le Christ guérit ce que le péché a blessé. Seul le Christ restaure l’ordre divin. Seul le Christ peut apporter la véritable paix parce que seul le Christ réconcilie l’homme avec Dieu.
En tant que catholiques, nous devons donc demeurer fermement enracinés dans la foi pérenne de l’Église — dans la Sainte Écriture, la Sainte Tradition, le Saint Sacrifice de la Messe, la dévotion eucharistique, la prière, la pénitence, la fidélité à la vérité et la recherche de la sainteté. Nous devons résister à toute tentative de réduire le christianisme à un simple projet terrestre, même lorsqu’il est revêtu d’un langage compatissant ou spirituel.
Le monde n’a pas besoin d’une nouvelle religion centrée sur l’humanité. Le monde a besoin de l’Évangile.
Que Notre-Dame, Siège de la Sagesse et Destructrice des hérésies, intercède pour l’Église en ce temps de confusion. Qu’elle nous aide à demeurer fidèles à son divin Fils, afin qu’en tout temps et dans toute épreuve nous puissions proclamer avec clarté et courage : « Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui et pour les siècles » (Hébreux 13, 8).
Bishop Joseph Strickland
Évêque émérite
Source en anglais : https://pillarsoffaith.net/a-catholic-discussion-of-the-encyclical-letter-magnifica-humanitas/
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Collapsus
Merci Monseigneur pour cette analyse salutaire, claire et remplie de bon sens. Vous êtes avec Mgr Schneider, Mgr Burke et quelques (trop rares) autres l’écho dans l’Église vaticane du SOS lancé par la FSSPX. Puissent votre souci des âmes et votre charité créer un vrai débat théologique parmi les clercs pour qu’enfin un sain discernement éclaire les fidèles avec l’aide de l’Esprit Saint.