Mon chroniqueur cinéma étant en vacances, je me rabats sur la revue canadienne Le Verbe pour une analyse du dernier film de Christopher Nolan, que je n’ai pas vu. Extrait :
[…] Nolan s’éloigne à plusieurs égards de l’œuvre originale. La rencontre avec le cyclope Polyphème — très différente dans le film — et les regrets prêtés à Ulysse au sujet du cheval de Troie sont à cet égard des exemples frappants.
Le cinéaste représente de même un Ulysse plus honnête, plus franc, qui signale même sa présence aux bêtes avant de les chasser, pour rendre la «partie» plus égale.
Cet Ulysse apparait également moins orgueilleux que l’original. Certes, il s’enorgueillit d’être le premier homme à entendre le chant des sirènes, mais aucune autre scène ne manifeste clairement ce défaut en lui.
L’Ulysse de Nolan fait également preuve de plus de chasteté. Ainsi, contrairement à l’Ulysse d’Homère, il ne couche pas avec la sorcière Circé. Et s’il succombe à la nymphe Calypso, comme le sous-entend le film, c’est contre son gré: elle le drogue et lui fait oublier sa patrie et sa famille.
Nolan met encore en scène un héros plus miséricordieux que celui d’Homère. Son Ulysse épargne une partie des prétendants et des serviteurs qui l’ont trahi. Et la ligne interprétative principale du film repose sur son regret de la guerre de Troie et des morts qu’elle a causés.
Les soldats d’Ulysse revêtent aussi un visage différent: ils font preuve de moins de stupidité que dans le poème original. Chez Homère, par exemple, seul l’équipage mange des fleurs de lotus, drogue causant l’oubli. Encore, c’est l’équipage, curieux et désobéissant, qui ouvre le sac des vents qu’Éole confie à Ulysse pour les aider à retourner à Ithaque. Une scène absente du film de Nolan.
Ulysse, dans le texte initial, est présenté comme un maitre, comme un vrai aristocrate. Les dieux affirment qu’il l’emporte sur tous les mortels par l’esprit. Calypso lui propose, pour cette même raison, de le rendre immortel. Nolan offre quant à lui une vision plus démocratique et égalitaire des personnages.
À bien y penser, Nolan représente un Ulysse à saveur chrétienne — pensons surtout à la chasteté et à la miséricorde évoquées plus haut. En soi, je n’ai rien contre une telle réinterprétation. Je la désire, même, lorsque la culture grecque se retrouve rehaussée par le christianisme.
Pourrait-on, de toute manière, présenter au grand public d’aujourd’hui un Ulysse véritablement grec? L’homme moderne apprécierait-il l’histoire d’amour entre Ulysse et Pénélope s’il voyait celui-ci commettre l’adultère à plusieurs reprises? Des idées profondément ancrées dans l’esprit moderne l’amènent spontanément à refuser une telle vision. Des idées qui, même s’il n’en est pas conscient, proviennent du christianisme.
Cela dit, je regrette l’incapacité naturelle des hommes à représenter et à comprendre les diverses visions du monde. On devient alors comme le poisson, qui ne voit plus l’eau dans laquelle il nage. Ou, pour reprendre l’allégorie de Platon, comme un prisonnier, qui identifie les ombres sur le mur devant lui à la totalité de la réalité.
Non, la société grecque ne pensait pas comme la nôtre. Il y avait, par exemple, l’esclavage, la violence, la guerre, les sacrifices, le polythéisme ou encore une hiérarchie plus grande entre les hommes. Ne pas prendre acte de cette altérité, c’est perdre de vue l’impact de l’enseignement du Christ dans l’histoire humaine.
Par exemple, le film de Nolan identifie, étrangement, une certaine version de la règle d’or — fais aux autres ce que tu veux qu’ils te fassent — à la loi de Zeus. Cela, d’une certaine manière, efface l’originalité et la profondeur du christianisme, dont on trouve certes des germes dans l’Antiquité grecque, mais pas le plein accomplissement.
En ne mesurant plus l’impact du christianisme dans sa manière de concevoir le monde, l’homme moderne oublie également la déformation possible du christianisme. D’ailleurs, Gilbert Keith Chesterton ne dénonçait-il pas la modernité comme remplie de «ces vertus chrétiennes devenues folles»?
Par exemple, s’il est vrai que le christianisme reconnait la dignité de tout homme, fait à l’image de Dieu, il n’implique pas de facto l’égalité en tout et la démocratisation de toutes les relations.
Et le christianisme, même s’il est aussi pour les simples, comme l’exprime régulièrement Jésus, n’exclut pas du tout la grandeur du logos, de l’intelligence humaine. C’est après tout en raison de ce logos même que l’homme est dit fait à l’image de Dieu.
Les dieux, dans L’Odyssée, louent Ulysse pour son intelligence, pour sa capacité à leur ressembler plutôt qu’aux animaux (aux porcs dans le cas, par exemple, de son équipage). Cet éloge de la raison, il traverse ensuite tout le monde grec, pour trouver son apogée, en particulier, chez les philosophes, recherchant la sagesse, cette connaissance voulue pour elle-même des réalités les plus hautes. Le chrétien, loin de nier cet héritage, se doit de l’élever encore plus haut, et ce, grâce au Logos lui-même, qui s’est fait chair, pour se dévoiler tout entier.
