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Tribune libre

Nous ne sommes pas des machines à pulsions

Nous ne sommes pas des machines à pulsions

Ce que certaines sociétés traditionnelles révèlent de notre Occident pseudo-libéré

En 2012, Alice Dreger publiait dans The Atlantic un article au titre saisissant : Where Masturbation and Homosexuality Do Not Exist (“Où la masturbation et l’homosexualité n’existent pas”). Elle y présentait les travaux des anthropologues Barry et Bonnie Hewlett sur les Aka et les Ngandu d’Afrique centrale. Ces chercheurs, après des années de terrain, constataient que certaines catégories que l’Occident contemporain juge spontanément universelles — masturbation, homosexualité, sexualité pensée comme pur espace d’expression individuelle — semblaient ne pas appartenir au modèle culturel ordinaire de ces groupes.

Il faut évidemment être prudent. Il ne s’agit pas de dire qu’un ethnologue, par quelques entretiens, pourrait sonder tous les replis du cœur humain. Il ne s’agit pas non plus d’enrôler brutalement une population africaine dans nos polémiques occidentales. Mais ce cas est précieux parce qu’il fissure une grande illusion moderne : l’idée que l’homme serait d’abord une machine à pulsions, et que toute morale, toute pudeur, toute retenue, toute orientation de la sexualité vers la fécondité ou vers l’alliance ne serait qu’un vernis répressif posé sur une nature libidinale brute.

Or c’est peut-être exactement l’inverse.

L’homme ne vit jamais dans la pulsion pure. Il vit dans des formes, des mots, des images, des permissions, des interdits, des attentes. Il vit dans ce que l’on pourrait appeler des grammaires de perception. Une société ne se contente pas d’autoriser ou d’interdire des actes ; elle apprend à ses membres ce qu’il faut voir, ce qu’il faut désirer, ce qu’il faut nommer, ce qu’il faut admirer, ce qu’il faut juger honteux, ce qu’il faut tenir pour normal ou impensable.

C’est cela que l’affaire Aka/Ngandu rend visible. Dans certains univers culturels, la sexualité n’est pas d’abord pensée comme un théâtre de l’identité intime, ni comme un droit au plaisir, ni comme une performance de soi. Elle est comprise dans un horizon de mariage, de fécondité, de filiation, de continuité familiale. Non que ces sociétés soient idylliques. Non qu’elles soient chrétiennes sans le savoir. Non qu’elles échappent au péché, à la violence, à l’injustice ou aux désordres du cœur. Mais elles rappellent au moins une chose que l’Occident tardif ne veut plus entendre : la sexualité humaine n’est jamais simplement “naturelle” au sens où elle serait transparente à elle-même. Elle est toujours prise dans un monde.

Et c’est ici que notre époque devient intéressante, et inquiétante.

Car l’Occident contemporain se présente comme la sortie des contraintes. Il croit avoir remplacé les vieilles morales par la vérité nue du désir. Il parle de libération, d’authenticité, d’expression de soi. Il prétend avoir enfin arraché la sexualité aux prêtres, aux familles, aux traditions, aux tabous. Mais cette prétendue libération n’est pas l’état naturel de l’homme retrouvé après des siècles d’obscurantisme. Elle est elle-même un environnement culturel très particulier, historiquement situé, puissamment construit, constamment entretenu.

L’enfant occidental n’est pas simplement “libéré” de l’ancienne morale. Il est plongé très tôt dans un bain d’images, de récits, de sollicitations, de classements, d’algorithmes, de confidences médiatiques, de discours scolaires, de séries, de pornographie accessible, de slogans psychologiques. On lui apprend à se lire comme un faisceau de désirs. On lui apprend que son intériorité sexuelle serait le lieu décisif de sa vérité. On lui apprend que découvrir qui il est, c’est découvrir ce qu’il désire. On lui apprend que la limite est suspecte, que la pudeur cache forcément une oppression, que la continence serait une mutilation, que la fécondité serait un accident biologique à gérer techniquement.

Ce n’est pas la nature. C’est une grammaire.

Une grammaire puissante, invasive, souvent brutale sous ses airs doux. Une grammaire qui prétend ne pas en être une. Une grammaire qui ne dit jamais : “Je vais vous former le regard.” Elle dit : “Soyez vous-mêmes.” Elle ne dit jamais : “Je vais vous apprendre à interpréter votre corps de telle manière.” Elle dit : “Écoutez votre corps.” Elle ne dit jamais : “Je vais remplacer l’ancienne morale par une nouvelle anthropologie.” Elle dit : “Il n’y a plus de morale, seulement le consentement.”

C’est là le tour de passe-passe.

L’Occident pseudo-libéré n’a pas supprimé les normes ; il les a déplacées. Il n’a pas supprimé les dogmes ; il les a rendus invisibles. Il n’a pas supprimé l’éducation du désir ; il l’a confiée au marché, aux écrans, à la psychologie de masse et aux industries culturelles. Il n’a pas rendu l’homme plus naturel ; il l’a rendu disponible à un environnement inédit, saturé de stimulations, de récits identitaires et de marchandisation du corps.

On comprend alors pourquoi l’article de Dreger demeure utile. Non parce qu’il prouverait trop. Mais parce qu’il oblige à regarder notre propre monde comme un monde parmi d’autres. Nous ne sommes pas le sommet neutre de l’humanité. Nous ne sommes pas l’homme enfin dévoilé. Nous sommes une civilisation particulière, avec ses obsessions particulières, ses aveuglements particuliers, ses mots particuliers, ses blessures particulières.

Le catholique peut recevoir cette leçon avec gravité. La doctrine chrétienne n’a jamais pensé l’homme comme un animal de pulsions qu’il faudrait simplement réprimer de l’extérieur. Elle le pense comme un être appelé à l’unité intérieure, à la maîtrise de soi, au don, à la fécondité spirituelle et charnelle, à l’inscription de son corps dans une vocation. Le christianisme ne nie pas le désir ; il refuse de l’idolâtrer. Il sait que le désir humain est réel, puissant, parfois blessé, parfois obscur, mais qu’il doit être éduqué, purifié, orienté. Non pas écrasé, mais converti.

La modernité sexuelle, elle, voudrait nous faire croire que toute orientation du désir serait une violence. Mais elle oriente elle aussi. Elle forme elle aussi. Elle initie elle aussi. Simplement, elle le fait sous le masque de la neutralité.

C’est pourquoi il faut refuser l’opposition paresseuse entre une nature sexuelle spontanée et une morale chrétienne artificielle. L’alternative véritable est ailleurs : quelle grammaire voulons-nous donner au corps humain ? Celle du don ou celle de la consommation ? Celle de l’alliance ou celle de l’expérimentation permanente ? Celle de la fécondité ou celle de l’auto-définition solitaire ? Celle de la pudeur comme protection du mystère ou celle de l’exposition comme preuve d’existence ?

Les Aka et les Ngandu ne nous donnent pas un catéchisme. Ils ne sont pas un argument apologétique facile. Mais leur exemple nous aide à désoccidentaliser notre regard. Il nous rappelle que ce que nous appelons aujourd’hui “évidence” est souvent une habitude culturelle devenue dominante. Il nous rappelle que l’homme n’est jamais seulement livré à ses pulsions : il est façonné par un monde de signes.

La vraie question n’est donc pas de savoir si nous serons formés. Nous le serons toujours.

La vraie question est : par qui, par quoi, et vers quelle idée de l’homme ?

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