D’un lecteur pour le Salon beige:
Dans le numéro daté du lundi 20 juillet 2026, le quotidien La Croix annonçait que la visite du pape à Metz serait l’occasion pour Léon XIV de rendre « un hommage » à Robert Schuman. En France, – qui peut l’ignorer ? – les quatre années du « Régime de Vichy » constituent une ligne de fracture dans l’histoire et la conscience nationales. La vie politique d’après-guerre a largement été dominée par les positions politiques ou l’absence de position politique prises pendant la Débâcle puis pendant l’Occupation. Parmi les hommes politiques qui approuvèrent l’armistice de 22 juin 1940 ou qui votèrent les pleins pouvoirs constituants au gouvernement présidé par le maréchal Pétain, le 10 juillet 1940, seul un engagement clair dans la Résistance est habituellement regardé comme un moyen de racheter les engagements passés. Semblent faire exception quelques personnages de l’après-guerre parmi lesquels il faut compter le vénérable Robert Schuman.
Le 19 juin 2021, le pontife romain avait rendu publique la déclaration de l’héroïcité des vertus de Robert Schuman, prélude peut-être à une béatification. Ce décret paraissait un peu plus d’un an après le message du pape saluant les soixante-dix ans de la Déclaration Schuman, message qui contenait déjà un éloquent panégyrique à la gloire du bientôt vénérable. De fait, les engagements politiques européens de Schuman sont au cœur de la procédure. En 1990, Mgr Pierre Raffin o.p., – alors archevêque de Strasbourg et à ce titre chargé de la première enquête canonique, – expliquait pour justifier son initiative que « l’engagement politique pouvait être chemin de sainteté. » L’existence, l’objet et la qualité de l’engagement peuvent donc être assurément discutés lorsqu’il s’agit d’apprécier l’héroïcité des vertus d’un homme politique, comme aussi la force ou la sagesse qu’il a mises en œuvre dans l’exercice de son devoir d’état d’homme d’Etat.
Or, précisément, Robert Schuman paraît jouir d’une espèce d’une grâce d’immunité lorsqu’on examine dans le détail son « engagement politique » pendant la Seconde Guerre mondiale. Soyons clairs : Schuman n’est suspect d’aucune complaisance à l’égard du national-socialisme, ni à l’égard de la politique de Collaboration d’État telle que l’imposera finalement Pierre Laval. Les biographies de référence, – spécialement celle de François Roth ou celle de Raymond Poidevin, – n’éludent rien du comportement de Schuman du printemps 1940 à l’été 1944. Seulement, la communication institutionnelle de certaines instances officielles paraît souvent nourrir l’écho médiatique. Et d’occultation en demi-mensonge, d’approximation en demi-vérité Robert Schuman se voit parfois nanti d’une espèce d’aura de Résistant, quand bien même il n’ait jamais appartenu à aucun réseau ni aucun mouvement et que sa soumission toute cléricale à la personne du maréchal Pétain n’ait jamais été véritablement entamée, lui qui fut un éphémère sous-secrétaire d’Etat du gouvernement qui signa l’armistice et fonda le régime de Vichy.
Sous-secrétaire d’État du premier gouvernement Pétain
Contrairement à ce que peut placidement affirmer VaticanNews, les « activités » de Robert Schuman ne sont nullement « interrompues par le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale » : originaire d’un département qui sait trop bien ce qu’est l’occupation militaire allemande, le député lorrain qu’est Schuman entre en effet au gouvernement présidé par Paul Reynaud le 22 mars 1940 et il sera maintenu dans ses fonctions de sous-secrétaire d’Etat aux réfugiés par le maréchal Pétain devenu chef du gouvernement, après la crise gouvernementale du 16 juin 1940. Quoique Schuman ne soit pas un poids lourd du premier gouvernement Pétain, il y demeure bel et bien et son maintien signale son adhésion à la politique qu’entend conduire le nouveau président du conseil : conclure une convention d’armistice, avec toutes les conséquences fâcheusement prévisibles pour les rapports entre la France et le Royaume-Uni. Quand ce maintien de Schuman dans le gouvernement Pétain n’est pas médiatiquement éludé, certaines personnes que l’on présumera mieux intentionnées qu’informées, expliquent assez naïvement que Schuman aurait ignoré (!) qu’il avait été reconduit dans ses fonctions par Pétain et qu’il se serait précipité à Vichy seulement pour être relevé de sa charge, – ce qui interviendra effectivement, mais lors du remaniement ministériel qui suit le vote de la réforme constitutionnelle. Si Schuman est certainement désireux de retourner en Lorraine après la signature de l’armistice, il exerce bel et bien ses fonctions gouvernementales après le 16 juin : il est présent au Grand Casino de Vichy, le 5 juillet 1940 à côté du ministre de l’Intérieur, Adrien Marquet, pour assister à la réunion du Comité interministériel des réfugiés ; il siège encore au banc des ministres lors des débats sur la réforme constitutionnelle devant les chambres parlementaires, les jours suivants.
De Munich à Rethondes, la logique pacifiste
Reconduit après la démission de Paul Reynaud, le 16 juin 1940, – nous l’avons vu, – Robert Schuman est donc de ceux qui, au gouvernement, sont défavorables à une guerre à outrance après les revers militaires irrémédiables du mois qui précède. La reconfiguration politique des 16 et 17 juin 1940 se réalise précisément sur la base de l’acceptation de pourparlers avec le Reich afin d’obtenir les conditions d’un armistice, avec ou sans l’accord du gouvernement britannique : Robert Schuman est bel et bien sur une ligne diplomatique aux antipodes de celle de Mandel ou de De Gaulle, par exemple. Cette position n’est évidemment pas étonnante : Schuman a été, globalement, favorable à la politique d’entente avec l’Allemagne conduite par Aristide Briand pendant l’entre-deux-guerres et il a soutenu les accords de Munich en 1938. Schuman n’est pas un lorrain taillé dans le même bois qu’un Poincaré, on le voit donc mal se découvrir nationaliste et belliciste, après un entre-deux-guerres pacifiste !
L’adhésion à l’octroi des pleins pouvoirs constituants à Pétain
En qualité de membre du premier gouvernement du maréchal Pétain, Robert Schuman se trouve associé à la préparation de la réforme constitutionnelle, ne serait-ce qu’en vertu du principe de solidarité gouvernementale. Cette réforme aboutira à la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940. Cette loi « donne tous pouvoirs au Gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l’État français. » Schuman n’adhère pas seulement à cette réforme constitutionnelle radicale à raison de son appartenance au gouvernement. Comme cela était encore le cas sous la IIIe République, le sous-secrétaire d’Etat Schuman demeure député de Moselle et en cette qualité, il prend part aux votes à la Chambre puis à l’Assemblée nationale afin de mettre en place le régime d’exception promis par le projet de la loi. Peut-être que la prise de position de Schuman, avant-guerre, en faveur de Francisco Franco est-elle une clé d’explication ? Le centriste prend peur et, face à l’étendue du désastre qui menace son pays, il voit dans un régime fort, confié à un militaire conservateur débarrassé des tracas d’un parlement, une voie possible pour sortir de la crise. C’est une hypothèse. En tout cas, quels qu’en soient les motifs, il adhère au principe et à la teneur de la réforme constitutionnelle du 10 juillet 1940, une loi habituellement présentée comme un coup d’État légal ayant mis fin à la République. Ici encore, quelques apologistes sont gênés aux entournures et tentent d’épargner Schuman en rappelant que Pierre Laval, pendant les préparatifs de la réforme constitutionnelle, avait demandé l’adhésion unanime des parlementaires lorrains au projet présenté aux chambres, toute défection pouvant laisser accroire aux Allemands que la Lorraine se désolidarisait du destin de la France et était mûre pour l’annexion… On voit mal comment ce genre d’argument aurait pu faire vaciller un homme à l’héroïcité des vertus désormais indubitable ! S’il avait pensé que son devoir était de sauver la République du pouvoir personnel de Pétain, ou de Laval, ne devait-on pas attendre un engagement politique dans l’opposition ? Mais les apologistes ne paraissent pas s’arrêter à ces points de détail.
Rejet de la nazification de la Lorraine
Après avoir accepté la signature de l’armistice et octroyé les pleins pouvoirs constituants au Maréchal, la conscience de Robert Schuman est en paix. Il quitte le gouvernement le 11 juillet, – à moins qu’on ne décide de se passer de ses services, ici encore, les choses ne sont pas très claires. En tout cas, Schuman décide de faire don de sa personne à la Lorraine pour atténuer son malheur. Un malheur très réel d’ailleurs, le Reich en prépare l’annexion quand bien même l’armistice ait reconnu l’unité de la France en ses frontières. En septembre, s’ouvre la période de loin la plus respectable du parcours de Robert Schuman. On ne s’étonnera donc pas de voir ces réels faits de bravoure exposés et commentés plus volontiers que son parcours immédiatement antérieur. Dans une Moselle occupée, livrée à une politique de démoralisation des populations civiles par la propagande nazie, l’ancien sous-secrétaire d’Etat et député est approché par les Autorité d’Occupation pour mettre son influence morale au service de la politique nationale-socialiste. Schuman rassure l’Occupant, il n’a jamais été animé d’aucune animosité à l’égard des Allemands, – Poidevin précise même, « ni avant ni après 1933 »… Schuman paraît d’ailleurs à ce point inoffensif qu’il est défendu même par les autonomistes qui apprécient de manière équivoque les perspectives politiques offertes par la présence allemande en Alsace-Moselle.
Le refus de Schuman lui vaut une arrestation par la Gestapo, suivie d’une détention de septembre 1940 à avril 1941. Il ne sort de prison que pour être assigné à résidence à Neustadt en Allemagne, – une assignation point trop rigoureuse, semble-t-il, qui laisse à Schuman une certaine liberté de mouvement et lui permet en tout cas de préparer son évasion en août 1942. Les mesures de police dont il est l’objet ont des motifs évidents : catholique, ancienne personnalité gouvernementale française, manifestement peu accessible aux promesses du national-socialisme et de son Reich millénaire, Schuman est une personnalité suspecte dès lors qu’il ne prête pas foi et hommage aux nouveaux maîtres de la Lorraine, quelles que soient ses manifestations d’amitié à l’égard des Allemands. Il faut se rappeler en effet que Robert Schuman est né au Luxembourg et qu’il a grandi dans l’Allemagne wilhelmienne : il a servi sous l’uniforme allemand pendant la Première Guerre mondiale. Il entre vraiment en politique en 1918 en s’associant à la politique d’intégration de la Lorraine à la France, témoignant de la même allégeance pour son nouveau pays que pour l’ancien. À raison, il faut parler d’une forme de résistance passive de sa part pendant ces mois-là, une forme d’intrépidité incontestablement nourrie par l’horreur que peut lui inspirer la barbarie nazie. En 1940, Schuman n’est clairement pas un ami des Nazis et l’on comprend son entrée dans la clandestinité à partir de novembre 1942, quand les Allemands occupent la Zone ci-devant libre.
Août 1942 : Neustadt – Lyon – Vichy
L’évasion d’août 1942 témoigne d’un vrai courage physique de la part d’un homme de cinquante-six ans : repris, la violation de son assignation à résidence aurait valu cette fois à Schuman la relégation dans un camp de concentration. Ici encore, certains hagiographes prennent pourtant des libertés avec la chronologie. De retour en France, il élit domicile en Zone pour un temps encore non-occupée. Quelques jours après son installation à Lyon où le comité lorrain développe ses activités caritatives, Robert Schuman est reçu à Vichy de la manière la plus officielle qui soit et il peut s’entretenir brièvement avec le Maréchal. Schuman le Lorrain vient plaider la cause des malgré nous, enrôlé de force par le IIIe Reich. Il n’est clairement pas regardé par Vichy comme un opposant au régime, il vit tranquillement en Zone non-occupée, il n’est pas menacé par la police de l’État français. De fait, comme l’a bien montré François Roth, ce qui caractérise la conduite de Robert Schuman à l’égard de Vichy, c’est un « comportement légaliste. » En cela, la mentalité de Schuman ne diffère pas de celle de la hiérarchie catholique de cette époque : malgré les réserves de plus en plus fortes à l’égard de la politique de Collaboration reprise en main par Pierre Laval au printemps 1942, le gouvernement de Vichy est le gouvernement légal et légitime de la France ; l’allégeance à la personne de Philippe Pétain n’est pas discutée : c’est la définition même du maréchalisme.
Légalisme, cléricalisme, maréchalisme, attentisme
Ce « légalisme » paraît néanmoins avoir étouffé dans le maréchaliste Robert Schuman toute velléité de s’associer activement aux activités de la Résistance, malgré ses contacts avec le grand résistant gaulliste Charles-Albert Watiez, un des fondateurs du comité lorrain. Raymond Poidevin, qui n’écrit pas une biographie à charge, peut dire que Schuman n’a pas du tout été associé à la Résistance. Ici encore, au prix de libertés avec la chronologie, les hagiographes de Robert Schuman mettent complaisamment en avant les nouveaux mois de clandestinité une fois rentré en France. De fait, Schuman doit se cacher à partir de novembre 1942, lorsque les Allemands envahissent la Zone libre après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord. Mais Robert Schuman n’est pas Jean Moulin. Pour Vichy, l’ancien sous-secrétaire d’Etat n’était en rien une menace ; pour les Allemands déferlant en Zone sud, l’ancien assigné à résidence est en revanche un fugitif : il a toutes les raisons de se cacher et de se faire oublier. Saclandestinité n’est donc pas destinée à lui permettre de couvrir des activités résistantes, mais simplement à lui éviter le sort que lui aurait valu d’avoir échappé à ses geôliers quelques mois plus tôt. Schuman ne suivra pas Watier dans la Résistance, il se concentrera sur les activités du comité lorrain d’assistance aux exilés. Pourtant, l’alternative, à fin 1942, pour beaucoup de maréchalistes dubitatifs, c’est de rejoindre Giraud à Alger, lui qui affirme poursuivre en Afrique du Nord, ce que ne peut plus faire à Vichy le « premier résistant de France, » pour cause d’occupation militaire… Schuman reste en France.
Commencent pour Schuman des mois de longue retraite dans plusieurs monastères où il est accueilli sous une fausse identité. Les communistes et les gaullistes traiteront volontiers Schuman de planqué. Accusation sans doute excessive, compte tenu du danger qu’il court depuis son évasion. Mais on retrouve ici encore une manifestation de son attentisme : en pleine guerre mondiale, Schuman occupe son temps en assistant aux matines la nuit et enseignant le catéchisme le jour… À Londres, on s’avise d’ailleurs de l’existence de Schuman. Le 13 novembre 1943 le général de Gaulle exprime son souhait de le voir prendre sa part dans les nouvelles institutions politiques que prépare le Comité français de Libération nationale, preuve qu’il n’est pas considéré comme compromis avec Vichy. A-t-il connaissance de ce câble ? Si c’est le cas, Schuman ne répond pas à cette ultime invitation à sortir de l’attentisme.
Un étrange « Libérateur »
Les réseaux lorrains fonctionnent bien et c’est le général de Gaulle encore qui fera classer sans suite les poursuites diligentées contre Robert Schuman à la Libération, à raison de son appartenance au premier gouvernement Pétain et de son vote des pleins pouvoirs. La phrase d’André Diethelm est en effet bien connue qui exige que « soit vidé sur-le-champ ce produit de Vichy » lorsque qu’il apprend que Robert Schuman, de retour en Lorraine, s’est avisé de prendre part, – à quel titre ? – aux activités du Comité départemental de Libération de la Moselle… La remarque de ce résistant de la première heure que fut Diethelm est sans doute cruelle. Mais sorti de clandestinité par la victoire des armes de la France, retrouvant sa chère province libérée de vive force de la présence ennemie, Schuman se croit autorisé à siéger dans un comité de… Libération, quand bien même il n’ait pris aucune part notable à la Libération. Certes, son attitude de réserve doublée de son insignifiance politique ont mis Schuman à l’abri du déclassement définitif que lui promettaient ses responsabilités gouvernementales lors de la Débâcle. Si, – pour citer encore Mgr Raffin, – « l’engagement politique peut être chemin de sainteté », néanmoins, quel type de sainteté politique a illustré alors l’enfouissement monastique de Robert Schuman entre 1940 et 1944 ? Une sainteté « politique » supposerait un « engagement politique » en rapport avec les événements, peut-être.
Trop catholique pour être collabo, mais trop maréchaliste pour être franchement résistant, Robert Schuman attend pendant quatre ans que d’autres provoquent, par un engagement bien concret, celui-là, un changement radical du cours des événements. Les Allemands partis, d’attentiste, Schuman se fait suiviste. Et c’est même son engagement à éclipse lui permet même de reprendre le cours d’une carrière politique momentanément suspendue pour cause de Guerre Mondiale. Après tout, dans le contexte d’après-guerre, tant d’hommes politiques de second rang sortent de leur retraite après s’être fait oublier pendant quatre ans ? Pourquoi pas lui ? Schuman est manifestement passé à côté de l’histoire, mais il ne veut pas laisser passer son tour. Le voilà rendu aux combinaisons de la IVe République naissante, combinaison auxquelles l’avait si bien préparé son expérience de la IIIe. Les circonstances font de Robert Schuman le Père d’une Europe en paix qu’il n’a en rien contribué à libérer. Si l’« engagement politique » est censé béatifier celui qui l’assume par devoir d’état, comment alors l’abstention persévérante de l’engagement peut-il caractériser les vertus de celui qui élude les sacrifices héroïques que lui imposent son état d’homme politique ? Nul doute que nous aurons prochainement la réponse.
