Première partie de la trilogie journalistique réalisée par Antoine Bordier, auteur, biographe et consultant :
Je suis arrivé pour la première fois en Arabie saoudite le 20 février 2026. Ce jour-là, l’Iran annonçait une proposition d’accord sur le nucléaire : « dans deux ou trois jours » disaient les mollahs. Donald Trump, de son côté, évoquait des frappes « limitées » sur le pays des lettres persanes. Une semaine après, dans la matinée du samedi 28 février, il donnait le feu vert à son armada étoilée de bombarder, conjointement avec Israël, le pays aux mains d’Ali Khamenei, le Guide suprême de la Révolution islamique depuis 1989.
La veille, le 27, alors que je me trouvais à Riyad depuis une semaine pour y écrire mon nouveau livre, je me suis envolé pour Djeddah, plein ouest, à plus de 1 000 km de la capitale. Sans le savoir, je me mettais à l’abri de cette guerre qui frappe tout le Moyen-Orient.
Reportage sur une guerre et un pays, l’Arabie saoudite, qui est trois fois plus grand que la France, et qui est gouverné par Mohammed ben Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, que l’on appelle communément MBS. Il est le prince héritier, le fils du roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud. Oui, reportage au pays de Thomas Edward Lawrence, le célèbre écrivain-aventurier, figure de la révolte arabe de 1916-1918. Winston Churchill écrivait ceci au sujet de son livre : « En tant que récit de guerre et d’aventure, Les Sept Piliers de la sagesse est un livre inégalable. Il prend place aux côtés des plus grands ouvrages jamais écrits… ».
Mes voyages au Moyen-Orient sont parfumés aux essences orientales qui, de plus en plus, ressemblent à de la cendre, après être passés par le feu et le souffre. Le fameux livre d’Alphonse de Lamartine, Voyage en Orient (1832-1833), exhale, lui, des essences vivifiantes d’ambre, de cèdre, de citron et d’orange, de gingembre, de rose et de romarin.
Alphonse n’a pas mis les pieds en Arabie saoudite. Je ne suis pas sur ses traces, mais je comprends qu’il me précède et qu’il m’accompagne dans l’aventure de mon écriture.
Justement, poursuivre l’écriture des aventures d’Arthur, le petit prince, était, pour moi, un vœu pieux qui a pu se réaliser grâce à un don tombé du ciel. Mais, je n’imaginais pas que cette odyssée pouvait être vécue dans un tel environnement chaotique. Paradoxalement, aucun bruit de bottes annonciateur. Seuls les cris étouffés des dizaines de milliers d’Iraniens tombés sous la barbarie monstrueuse des balles sifflantes des gardiens de la révolution hantaient mes nuits. Maintenant, le Moyen-Orient se voile d’épaisses fumées mortifères des plus sombres, sombres comme des ténèbres. Et, de nouveaux bruits sont apparus : ceux du souffle des missiles avant leur impact… à Riyad.
Ecrivain-voyageur ?
Certes, ma plume d’auteur avait (re)commencé à virevolter en 2021 en Arménie, quelques jours après la Guerre de 44 jours (sept.-nov. 2020) de l’Azerbaïdjan contre le Haut-Karabakh, la République d’Artsakh (une enclave arménienne dans l’est de l’Azerbaïdjan, à trois jets de pierre de l’Iran, qui était reliée à l’Arménie par le corridor de Latchine) devenue une république nettoyée – nettoyage ethnique – de son peuple contraint à l’exil lors de la guerre de septembre 2023. Encore une. J’étais là-bas…
Au début de l’année 2024, je me rendais en Égypte et au Liban. Puis, ce seront, les Émirats, et, maintenant, l’Arabie saoudite.
Sur l’ensemble de ces pays, il n’y a qu’en Égypte où je n’ai pas vécu dans un environnement de guerre. Je m’interroge, donc, sur une partie de notre civilisation humaine entrée en turbulences (au pluriel) : certains pays ont fait du chaos leur livre de chevet, leur pain quotidien, leur stratégie. Est-ce nouveau ? Et, à quel moment la bascule vers le chaos régional moyen-oriental a-t-il eu lieu ?
Questions difficiles que tous nous devrions nous poser avant qu’elles ne deviennent réalité funeste sur notre propre sol. Ces questions géo-politiques, finalement, réveillent, peut-être, tardivement, trop tardivement, depuis la chute du Mur de Berlin en 1989, depuis les deux guerres du Golfe en 1990 et en 2003, l’Occident.

Au Moyen-Orient, des guerres sans fin ?
La liste des guerres au Moyen-Orient est longue, trop. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il y a eu une dizaine de guerres dans cette région du monde, véritable berceau de notre humanité. Nous devrions en prendre soin, plus que tout. D’ailleurs, la France et la Grande-Bretagne auraient-elles dû se retirer de cette région ?
En respectant la chronologie, voici la liste exhaustive de ces guerres, liste ténébreuse. Les guerres israélo-arabes en concentrent la majorité, depuis la création de l’Etat d’Israël : celle de 1948-1949, celle de Suez en 1956, celle des Six Jours et celle de la guerre d’usure en 1967, celle du Kippour en 1973, celle du Liban en 1978, 1982, 2006, 2023, et en 2026, celle de Gaza de 2023 à 2026… Il faut, hélas, ajouter les guerres arabo-perses : Irak-Iran, à la suite de la chute du Chah d’Iran en 1979. Mais les deux pays entretenaient, auparavant, de multiples conflits liés au Kurdistan, les Kurdes étant soutenus par l’Iran, par les Perses.
Tout le monde se souvient de cette guerre qui a durée de 1980 à 1988, dite « religieuse », et qui a opposé Chiites iraniens et Sunnites irakiens. Iran-Irak : deux titans ! Mais, il faut ajouter à ces affrontements intra-religieux des questions géo-politiques et des sujets territoriaux.
Enfin, les guerres plus récentes ont vu s’affronter l’Arabie saoudite et ses voisins. L’Arabie saoudite n’est pas belliqueuse en soi. Elle a longtemps vécu en paix depuis son indépendance en 1932. Avec la guerre du Golfe (celle de 1990-91), au début, elle s’implique aux côtés des Etats-Unis. Puis, elle s’investit pour contrer le djihadisme qui commence à pulluler à l’intérieur de ses propres frontières : c’est une lutte religieuse où s’affrontent le wahhabisme au pouvoir et le salafisme djihadiste. Cet affrontement se continue plus ou moins en se déplaçant au Yémen, au sud de l’Arabie saoudite.
L’Arabie saoudite : un vieux pays de Bédouins
Ce pays, cette région du monde, que l’on n’apprend pas ou peu à l’école de la République française, qui préfère éduquer nos enfants à certaines idéologies, à certains principes – pas tous nobles – de l’égalitarisme, de la non-discrimination, et du socialisme, pire au « gender » et à la sexualité dès la maternelle, alors qu’il faudrait en priorité leur apprendre la belle langue de Molières, les mathématiques et les sciences, l’histoire – la vraie – et la géographie, les langues et les civilisations, etc. Et, le savoir-vivre… Le savoir-vivre-ensemble !
D’ailleurs, faute de connaissance, et se baignant dans le lit de son ignorance, l’Occident face à l’Orient, face au Moyen-Orient, se comporte toujours comme une sorte d’aîné, de donneur de leçon, de maître, alors qu’il devrait commencer par apprendre, par connaître et par respecter cette civilisation qui a tout à nous apprendre.
Comment, vu de Paris, comprendre un Bédouin ? La question se pose d’autant plus qu’au 18e siècle, Georges-Louis Leclerc de Buffon, appelé plus courtement Buffon et qui a influencé Darwin, puisqu’il était biologiste, cosmologiste, mathématicien, naturaliste, philosophe et écrivain, Buffon, donc, les compare à des Tartares « durs et grossiers ». Heureusement que Lawrence d’Arabie est passé par là et qu’il leur a donné ses lettres de noblesse : « ils sont purs ». En 1911, il écrit même à sa mère ceci : « La vulgarité parfaitement désespérante de l’Arabe à moitié européanisé est effrayante. Plutôt mille fois l’Arabe intact ».
Comment apprécier ces clans, ces familles, ces tribus qui composent, telle une mosaïque, le pays de La Mecque, le pays du Prophète ? Comment apprécier ce vieux pays, dont les origines pré-islamiques remontent à 3 000 ans ? Voire plus, si l’on tient compte des récits biblique et coranique qui évoquent le Déluge et Noé, dont une partie de sa descendance a peuplé la Mésopotamie avant de se diriger vers l’Arabie.
L’ère pré-islamique et les premières tribus
Avant d’être un pays, l’Arabie est une péninsule, un territoire grand comme un tiers de l’Europe. Elle est un lieu de rencontre de la lithosphère, avec les plaques tectoniques arabique et africaine qui, en s’affrontant, ont crée à l’ouest la mer Rouge, puis, à l’est en s’entrechoquant avec les plaques eurasiatique et indienne, ont ouvert une nouvelle brèche navigable : celle du golfe arabique (ou persique), objet de toutes les convoitises, et du golfe d’Oman, plein sud, celui golfe d’Aden.
Les premières populations sont mésopotamiennes, en provenance d’Irak, de la vallée du Tigre et de l’Euphrate. Et, là, nous remontons au temps post-déluge. Et, certainement, jusqu’au Mont Ararat, jusqu’en Arménie !
Ainsi, les premiers ports de l’actuelle Arabie saoudite se trouvent sur sa côte ouest. Il faut attendre le 2e et le 1er millénaire avant J.C. pour que les ports de la mer Rouge, comme Djeddah où je me trouve, apparaissent. Les premières tribus portent des noms sortis tout droit de la Bible, du Coran, et du conte des Mille et Une Nuits : Adbeel, Duma, Kedar, Jethur, Quda’a, etc.
Plus tard, au 1er siècle avant J.C., Cicéron pro-consul évoque cette région d’Arabie en raison de sa proximité avec l’Égypte. Il parle des échanges commerciaux. Et, ce qui est certain, c’est qu’avec la Route de la soie maritime, les échanges se développent particulièrement au Moyen-Orient.
Puis, vers le 7e et 8e siècle, Djeddah, en raison de sa proximité avec La Mecque, port privilégié des Égyptiens, des Juifs et des Chrétiens, va devenir celui des Musulmans. C’est la Porte d’entrée de l’Islam…
Seconde partie de la trilogie Voyage en Arabie saoudite, en pleine guerre, à suivre…
De notre envoyé spécial Antoine BORDIER
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