Albert Moukheiber est un homme intelligent. Il suffit de l’écouter parler quelques minutes du cerveau, des biais cognitifs, de nos automatismes mentaux, de nos récits intérieurs, pour comprendre qu’on a affaire à quelqu’un de fin, de cultivé, de pédagogiquement doué. Il a ce talent rare de rendre clairs des mécanismes complexes sans les réduire à une soupe de développement personnel. Sur ce terrain-là, il est souvent excellent.
Le problème commence quand il quitte le cerveau pour parler de Dieu.
Dans une intervention récente, il explique qu’il est athée, puis raconte que ce qui l’aurait éloigné du « dieu monothéiste », c’est cette question : pourquoi préférer ce Dieu-là – celui du judaïsme, du christianisme et de l’islam, qu’il présente comme étant au fond le même – plutôt que Zeus, Baal ou d’autres divinités anciennes ?
La question peut sembler maligne. Elle est en réalité très révélatrice. Elle montre surtout qu’un esprit très compétent dans son domaine peut devenir étonnamment sommaire dès qu’il aborde la religion. Comme souvent, l’athéisme contemporain ne réfute pas tant le christianisme qu’une image très appauvrie du religieux : un marché des croyances où l’on choisirait entre Yahvé, Zeus, Baal, Thor ou Allah comme entre plusieurs marques de céréales spirituelles.
Or la foi biblique ne commence pas par une préférence tribale. Elle ne dit pas : « Nous avons choisi ce dieu plutôt qu’un autre parce qu’il nous plaisait davantage. » Elle dit tout autre chose : le Dieu d’Israël n’est pas un dieu parmi les dieux, mais Celui qui est, le Créateur, le Seigneur de l’histoire, Celui devant qui les idoles sont démasquées comme des puissances fabriquées, craintes ou imaginées par les hommes.
Zeus a une généalogie, des passions, des rivalités, un panthéon. Baal est lié à un monde cultuel, à la fécondité, à l’orage, aux puissances cananéennes. Le Dieu biblique, lui, n’appartient pas à cet ordre. Il n’est pas le plus fort des dieux locaux : il est d’une autre nature. Il n’est pas dans le monde comme une puissance parmi d’autres ; il est Celui par qui le monde existe.
Tout l’Ancien Testament est justement traversé par ce combat contre les faux dieux. Israël vit entouré de cultes concurrents. Il est tenté par eux, contaminé par eux, parfois fasciné par eux. Mais la pédagogie biblique consiste précisément à faire passer le peuple élu d’une compréhension encore imparfaite du type « notre Dieu nous protège » à une confession radicale : « le Seigneur seul est Dieu ». Les autres dieux ne sont pas seulement inférieurs ; ils ne sont pas Dieu.
C’est pourquoi la comparaison avec Zeus ou Baal ne tient pas. Elle suppose que la révélation biblique serait une mythologie parmi d’autres. Mais le christianisme ne repose pas sur le simple choix affectif d’une divinité. Il repose sur une histoire : Abraham, Moïse, les prophètes, l’attente messianique, puis l’Incarnation du Verbe en Jésus-Christ. On peut refuser cette histoire. On peut ne pas y croire. Mais on ne peut pas honnêtement la réduire à une préférence arbitraire entre plusieurs figures mythologiques.
Autre glissement révélateur : l’idée selon laquelle le judaïsme, le christianisme et l’islam adoreraient simplement « le même Dieu ». Cette formule peut être vraie dans un sens limité : ces traditions visent le Dieu unique, créateur, juge, Dieu d’Abraham. Mais elle devient fausse si elle signifie que les trois religions diraient substantiellement la même chose de Dieu.
Pour un chrétien, Dieu est Trinité. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas des options théologiques secondaires. Jésus-Christ n’est pas seulement un prophète, ni un maître moral, ni un envoyé parmi d’autres : il est le Verbe fait chair, vrai Dieu et vrai homme. L’islam nie précisément cela. Il refuse la Croix, la divinité du Christ, la filiation divine, la Trinité. Dire que « c’est le même Dieu » sans préciser cette différence fondamentale revient donc à écraser ce qui fait le cœur même de la foi chrétienne.
La formule juste serait plutôt celle-ci : les trois monothéismes ne parlent pas de trois divinités concurrentes comme Zeus, Baal ou Apollon ; mais ils ne connaissent pas Dieu de la même manière, et leurs affirmations sur Dieu sont parfois incompatibles.
Le fond de l’affaire est peut-être là. Beaucoup d’athées cultivés ne sont pas vraiment sortis d’une religion étudiée, méditée, comprise. Ils sont sortis d’une atmosphère religieuse. Ils ont rejeté un milieu, une pression sociale, une famille incapable de répondre, une société saturée de signes religieux, parfois une religion devenue politique, communautaire, conflictuelle. Dans certains pays comme le Liban, où les appartenances confessionnelles structurent si fortement la vie publique, ce réflexe peut être encore plus compréhensible. Mais il n’en devient pas plus profond pour autant.
On voit alors apparaître une sorte d’athéisme adolescent prolongé : brillant, ironique, rapide, sûr de lui, mais parlant de Dieu comme on parle d’un vieux catéchisme mal digéré. Ce n’est pas nécessairement de la malveillance. C’est souvent une fatigue. Une saturation. Une allergie au religieux avant même d’avoir rencontré la théologie.
Le paradoxe est cruel : celui qui sait si bien nous alerter sur les biais cognitifs semble parfois ne pas voir les siens dès qu’il parle de religion. Il sait que notre cerveau simplifie, reconstruit, sélectionne, caricature. Mais lorsqu’il aborde le christianisme, il tombe lui-même dans une simplification massive : Dieu devient une hypothèse parmi d’autres, les monothéismes deviennent interchangeables, la révélation devient une croyance collective, et la foi biblique se retrouve alignée sur Zeus ou Baal dans un musée imaginaire des divinités humaines.
Qu’Albert Moukheiber soit athée n’invalide pas ce qu’il dit sur le cerveau. Mais cela n’oblige pas non plus à recevoir ses propos sur Dieu comme s’ils relevaient de la même compétence. Quand il parle de neurosciences, il est dans son champ. Quand il parle de Dieu, il fait de la philosophie, souvent sans le dire. Et une philosophie implicite n’est pas une vérité scientifique.
Le christianisme n’a pas peur des questions. Il n’a pas peur qu’on lui demande pourquoi le Dieu d’Abraham plutôt que Baal. Mais il demande au moins qu’on comprenne ce qu’on critique. Car le Dieu chrétien n’est pas une idole plus réussie que les autres. Il est Celui qui entre dans l’histoire, parle à Israël, accomplit les Écritures, prend chair dans le sein de la Vierge Marie, meurt sur la Croix et ressuscite.
Ce n’est pas Zeus avec une morale plus sérieuse. Ce n’est pas Baal devenu respectable. Ce n’est pas une projection collective parmi d’autres.
C’est le Dieu vivant. Et c’est précisément cela que l’athéisme mondain, souvent très intelligent sur tout le reste, refuse encore trop souvent de regarder en face.
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