Auditionnée mardi 23 juin par la commission des pétitions du Parlement européen, Charlène, une Française à l’origine d’une pétition sur la protection de la maternité, a raconté le parcours qui l’a conduite à subir un avortement sous pression. Elle appelle désormais les institutions européennes à soutenir les femmes qui souhaitent poursuivre leur grossesse. Elle a été interrogée dans Valeurs Actuelles :
Pouvez-vous nous raconter votre histoire autour de l’avortement ?
Je suis tombée enceinte quand j’avais 26 ans. J’étais dans une relation sérieuse. Ce n’était pas vraiment un accident, plutôt une inconséquence. J’étais heureuse d’être enceinte. Mon conjoint, qui parlait pourtant beaucoup d’enfants, a complètement paniqué et m’a demandé d’avorter. J’ai toujours répondu que je ne voulais pas avorter. En même temps, je n’arrivais pas à mettre un terme à la discussion, parce que, pour lui, cette possibilité était totalement inaudible et inenvisageable. Je suis d’abord allée voir mon médecin traitant. Il m’a dit : « Au vu de ce que vous me dites, je sais que vous allez garder votre bébé. La question est de savoir si vous le ferez avec lui ou sans lui. »
Ensuite, sous la pression de mon conjoint, nous sommes allés consulter un autre médecin. Je lui ai dit que je ne voulais pas avorter. Il m’a posé une question qui m’a stupéfaite : « Vous êtes croyante ? » Je lui ai répondu : « Non, cela n’a rien à voir ». Je ne comprenais pas pourquoi le fait de vouloir garder son bébé devait forcément être associé à une conviction religieuse.
Nous avons ensuite été orientés vers une psychologue du Planning familial. J’y suis allée dans un véritable objectif de dialogue, parce qu’à la maison toute discussion était devenue impossible. Je cherchais un espace de médiation. Je lui ai dit très clairement que je ne voulais pas avorter. Je parlais de mon bébé. Elle m’a répondu : « Ce n’est qu’un tas de cellules. » Je me souviens lui avoir rétorqué : « Vous aussi, vous n’êtes qu’un tas de cellules. Nous le sommes tous. » Malgré mes refus répétés, elle m’a répondu : « On prend quand même les rendez-vous, au cas où. » Les consultations se sont alors enchaînées. À la maison, la pression continuait.
Lors d’un des derniers rendez-vous, j’ai demandé au médecin : « Si je prends un comprimé, est-ce que je peux revenir en arrière ? » Elle n’a manifestement pas compris le sens de ma question. Elle m’a simplement répondu : « Aujourd’hui ou dans deux jours, c’est la même chose. » La veille de l’intervention, je devais prendre un médicament destiné à la préparer. J’ai refusé. J’avais déjà deux heures de retard sur la prise lorsque mon conjoint m’a porté le comprimé à la bouche. J’ai fini par capituler. Le lendemain, il m’a emmenée à la clinique.
Vous avez lancé une pétition au Parlement européen. Quel est son objectif ?
L’objectif est de soutenir la maternité et les femmes enceintes qui souhaitent poursuivre leur grossesse, en essayant de les protéger des pressions qu’elles peuvent subir. Ma conviction est que de nombreuses IVG sont motivées par des contraintes extérieures, qu’elles soient économiques, familiales, psychologiques ou d’une autre nature.
L’an dernier, une initiative citoyenne européenne intitulée My Voice, My Choice visait à faciliter le recours à l’avortement dans un autre pays lorsque les délais étaient dépassés dans son propre État. Moi, je dis que My Voice, My Choice ne devrait pas concerner uniquement les femmes qui souhaitent avorter. Il faut aussi entendre la voix de celles qui veulent garder leur bébé mais rencontrent des obstacles, subissent des contraintes ou des pressions.
En France, j’ai le sentiment qu’une seule voix est véritablement entendue. Le consensus autour de l’avortement est tel que, lorsqu’une femme souhaite poursuivre sa grossesse malgré des difficultés, cette situation devient presque invisible. L’avortement est devenu tellement banal dans le débat public que plus personne ne voit le problème que peuvent rencontrer ces femmes.
Vous avez été auditionnée ce matin au Parlement européen. Comment avez-vous vécu cette audition ? Votre pétition a-t-elle été retenue ?
Charlène. Oui. La pétition a été déclarée recevable et elle poursuit désormais son parcours institutionnel. Elle aurait pu être classée si la commission avait estimé qu’elle ne relevait pas des compétences de l’Union européenne, mais ce n’est pas le cas. Elle va maintenant être transmise à plusieurs commissions compétentes, notamment celles chargées des droits des femmes et de la famille, qui examineront les suites à lui donner et les éventuelles recommandations.
Globalement, j’ai reçu beaucoup de soutien de la part des députés européens. La plupart ont compris ma démarche. Il existe un consensus sur le fait qu’il faut soutenir la maternité, notamment dans un contexte de déclin démographique. Certains ont d’ailleurs souligné que cette question concernait aussi l’avenir de notre système de retraite et notre équilibre démographique.
En revanche, une députée européenne française a frontalement attaqué ma démarche. Elle a présenté ma pétition comme une remise en cause du droit à l’avortement, alors que j’ai clairement expliqué que ce n’était pas son objet. Je demande simplement que, de la même manière que l’on défend le droit à l’avortement, on défende aussi les femmes qui souhaitent garder leur enfant. Il devrait y avoir une forme de symétrie. Aujourd’hui, en France, je ne la vois pas.
Elle m’a également accusée d’appartenir à des mouvements politiques, ce qui est faux. Faute d’arguments, c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour tenter de discréditer mon témoignage.
Que demandez-vous concrètement ?
Je demande que soit examinée la faisabilité d’actions menées au niveau de l’Union européenne afin de renforcer le soutien médical, psychologique et social apporté aux femmes enceintes.
Je demande également un réexamen des financements publics et des campagnes de communication afin de vérifier qu’ils prennent aussi en compte les besoins des femmes qui souhaitent poursuivre leur grossesse et qu’ils ne soient pas uniquement orientés vers l’avortement.
Enfin, je souhaite que, dans les domaines relevant des compétences de l’Union européenne, soit garanti un environnement favorable à l’exercice de tous les droits des femmes, y compris celui de mener leur grossesse à terme.
Beaucoup d’acteurs affirment défendre les droits des femmes. Le Planning familial, par exemple, est censé avoir cette mission. Or, ce que j’ai vécu ne correspond pas à cette réalité. Dans mon cas, la psychologue a pris le parti de mon conjoint et a relayé les pressions que je subissais.
