Troisième et dernière partie de la trilogie journalistique réalisée par Antoine Bordier, auteur, biographe et consultant
Nous sommes le 28 février 2026, je suis arrivé à Djeddah, hier, la veille du déclenchement des opérations militaires israélo-américaine contre l’Iran. Cette ville est une capitale à elle toute seule, peuplée de 4 millions d’habitants, dont la superficie tentaculaire fait 52 fois celle de Paris. Elle embrasse de ses longs bras la moitié de l’Ile de France. C’est dire !
Elle est une ville portuaire incontournable depuis l’Antiquité. C’est là que le prince héritier, Mohammed ben Salmane, reçoit ses hôtes prestigieux, loin des bruits et des regards de la capitale. La guerre change la donne et renforce le rôle stratégique de cette grande ville, qui pourrait voir ses investissements être multipliés par deux dans les 10 prochaines années. La guerre n’explique pas tout. Mais il est vrai que, pendant la semaine où je vais y résider les bruits de guerre resteront cantonnés à l’est du pays, au Golfe Persique, à 1 400 km de là.
Reportage sur cette ville que l’on appelle, aussi, « la porte sainte » de La Mecque.
Je n’ai jamais vu un aéroport d’une telle couleur : orange. C’est celui de Djeddah, le King Abdulaziz International Airport. J’ai l’impression d’être sur une autre planète, au milieu du désert. Vue du ciel, sa silhouette architecturale fait penser à un mollusque échoué sur le sable ou aux pinces d’un crabe. Sa conception architecturale est française.
La climatisation tourne à plein régime en cette période hivernale où les températures avoisinent les 30°C. Dehors, outre les autres passagers qui se rendent à La Mecque pour le Ramadan, il n’y a presque personne. C’est la première fois que je vois des musulmans habillés dans leur tenue religieuse traditionnelle : celle d’Ihram, qui est composée de deux pièces de tissu en coton blanc. L’épaule et le bras droit sont dégagés.
Ce blanc m’intrigue, j’y décèle – ce qui est le cas – plus qu’un simple symbole de pureté. Une nécessaire volonté de se purifier, car c’est cela finalement le pèlerinage à La Mecque : un temps de purification. Je remarque que les enfants portent aussi la même tenue. Ce qui n’est pas le cas des femmes devant uniquement porter une tenue pudique.
Son port illustre
Aujourd’hui, c’est ici qu’accostent les 69% des marchandises importées qui seront distribuées, par la suite, dans une grande partie du pays, et principalement dans la région du Hedjaz, La Mecque et Médine.
Avant l’avènement de l’islam, Djeddah a fait l’objet de nombreuses conquêtes, comme celles des Egyptiens au 10e siècle, et avant eux les Romains. Le port est un passage obligé, un carrefour entre la mer et les océans, et la route de la soie, celle de l’encens et des épices, celle du bois et de la bière, celle du vin.
Son existence daterait de 2 500 ans. Mais, bien avant, selon la légende, c’est là qu’Eve, la première femme de l’humanité aurait terminé ses jours. C’est, d’ailleurs, pour cela qu’elle s’appellerait ainsi : Djeddah (Jida en arabe). Cela signifie « grand-mère ».
Le petit village de pêcheurs a bien changé. Leurs cabanes sont devenues des palaces des Mille et Une Nuits.
Aujourd’hui, dans la matinée, il est difficile de voir des pêcheurs. Car, ils sont de moins en moins nombreux et la pêche est devenue industrielle. Les petits pêcheurs ont troqué leur barque pour une voiture ou un mini-bus dans lequel ils baladent les touristes. Certains anciens, des nostalgiques, continue à l’appeler « la fiancée de la mer Rouge ». Formule que reprend Ludovic Pouille, Envoyé spécial pour la reconstruction au Moyen-Orient, auprès du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

« La porte » des lieux saints
Depuis l’avènement de l’islam au 7e siècle, depuis Mahomet, Djeddah se situe à l’avant-poste de La Mecque. Il faut mettre près d’une heure en voiture pour parcourir les 80 km plein est qui séparent les deux villes. Pour des millions de musulmans venus du monde entier – ceux que j’ai rencontrés venaient d’Egypte, du Pakistan, du Turkménistan – Djeddah est, donc, la dernière étape, la dernière porte pour entrer dans la Ville Sainte.
Par nature une porte, s’ouvre et se ferme, indique un lieu, un passage, une pièce. Ici, la porte de Djeddah est grande ouverte pour les musulmans et les autres. Mais en arrivant à La Mecque, toutes les portes d’entrée se referment pour les non-musulmans. La raison ? C’est la loi islamique, la charia, qui commande et des mesures restrictives du gouvernement qui la mettent en œuvre.

Djeddah, la belle
Pour ma part, j’ai aimé pendant toute cette semaine me promener le long de ses rivages baignés de soleil. Il y règne une réelle insouciance, comme si vous étiez hors du temps, loin des bruits de la guerre, des missiles et des drones. La mer Rouge est là, belle dans son innocence, silencieuse dans son étendue, tragique dans son histoire lorsqu’elle fut le lit de nombreux combats.
Aujourd’hui, depuis l’Egypte, les pèlerins, par bateaux entiers, arrivent en masse. Ils passent la porte de Djeddah et continuent jusqu’à La Mecque. Ne pas s’arrêter à Djeddah est une erreur. Car le soir, la Fiancée de la mer Rouge y dévoile toute sa beauté. Oui, elle est belle le soir, lorsque la princesse de la nuit fait briller ses milliards d’étoiles au-dessus de ses eaux. Le conte des Mille et Une Nuits s’y miroite, alors qu’au-dessus déambulent dans l’insouciance la plus totale, tout le long de la corniche, les familles qui y grapillent la fraîcheur et les ombres. Les enfants mangent des glaces, vendues dans des petits cabanons en bois tout le long de la corniche.
Du côté du quartier d’AlHamra, au nord de la ville, au Hyatt Park Hotel, des Saoudiens et des Français travaillant au Consulat général ont pris place au bord de l’eau, non loin de la célèbre fontaine du roi Fahad, dont le jet d’eau est projeté à une hauteur qui dépasse celle du jet d’eau de Genève en Suisse. Sultan est là, attablé avec ses amis qui vont rompre le Ramadan, après le coucher du soleil. Ils discutent de la situation, de la guerre. Ils sont sereins. Khaled est un peu plus inquiet. Ahmed, quant à lui, a les yeux tournés vers La Mecque. Tous les deux sont des comptables, Sultan travaillant comme nutritionniste dans l’armée. Le restaurant est en plein air. Au-dessus de nos têtes, des lanternes se balancent au grès du vent, comme une traîne d’étoiles filantes. La lumière tamisée danse tout autour de nous avant de se jeter dans la mer Rouge. Ses embruns presque imprescriptibles caressent nos visages et les adoucissent de leurs vents venus du nord. Nous partageons le seul repas de la journée. Quel moment formidable, moment qui célèbre la rencontre, l’échange et l’amitié naissante.
Après le repas, Sultan nous emmène visiter Djeddah, la nuit. Direction la Trump Tower.

Trump, CMA CGM et le business
Alors qu’il fait la guerre à l’Iran, ici en Arabie et là à Djeddah, le président américain, via sa Trump Organization, investit à tour de bras. Ici, Trump Tower sera plus qu’une tour. Elle sera une résidence, un hôtel, un mall, des boutiques, des clubs sportifs, des restaurants gastronomiques, des parkings VIP. Une ville dans la ville. La fin des travaux est prévue en décembre 2029. Pour acquérir un appartement, il faut pouvoir débourser 450 000 euros pour un appartement avec une seule chambre. La guerre n’y a pas mis de terme. Les travaux continuent.
De son côté, il y a quelques semaines, CMA CGM et Red Sea Gateway Terminal (RSTG) ont signé un protocole d’accord pour créer une co-entreprise, une joint-venture, qui permettra la construction et l’exploitation du Terminal 4. Les travaux sont, déjà, en cours. Rodolphe Saadé s’est réjoui
« de ce partenariat avec RSGT, qui marque une nouvelle étape dans le développement du port de Djeddah et soutient la Vision 2030 de l’Arabie saoudite. En combinant l’expertise mondiale de CMA CGM à la force locale de RSGT, nous contribuerons à faire de Djeddah une porte logistique majeure sur la mer Rouge. Cet investissement reflète notre confiance dans les ambitions à long terme du Royaume et notre engagement à soutenir sa transformation économique. »
Al-Balad, l’histoire avec un grand H
Le quartier d’Al-Balad est quasiment désert dans la journée. Seuls y déambulent les chats et les ouvriers qui vont et viennent, travaillant à la restauration du plus vieux quartier de Djeddah, qui se situe près du musée de la mer Rouge, à trois jets de pierre du vieux port. Al-Balad, c’est un trésor architectural à ciel ouvert, à tel point que l’Etat, via son ministère de la culture, a mis sur la table plusieurs millions de dollars pour restaurer les vieux immeubles, les vieilles maisons de maître qui datent pour la plupart du 19e siècle.
Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, ses ruelles se croisent et s’entrecroisent, formant des parcelles résidentielles et des petites placettes où il fait bon s’arrêter à l’ombre de ses grands arbres centenaires. Au rez-de-chaussée des bâtisses encore debout se trouvent des échoppes, des boutiques artisanales, des cafés, des coiffeurs, des petites galeries d’art. La plupart des façades sont embellies par les moucharabiehs, des panneaux sculptés en bois, de véritables œuvres d’art qui forment une sorte de caisson, de paravent fixe devant les fenêtres, ou devant des arcades. L’intérêt de cette structure qui vient habiller la façade est de filtrer les rayons du soleil tout en laissant passer l’air, qui se rafraichit en passant de la lumière à l’ombre.
Les ouvriers que j’interroge viennent d’Asie, d’Egypte, du Pakistan. Ils sont heureux de participer à la reconstruction du quartier. Ils se promènent de chantier en chantier en voiturette électrique.
Dans la soirée, le quartier se réveille enfin et se met à vivre paré de ses atours lumineux et de ses nombreux invités. On dirait un bal, une fête populaire. Nous vivons le moment de la rupture du jeûne, où tous les cafés sont pris d’assaut par les hommes, mais également par les femmes. Y sont servis des boissons non-alcoolisés. Plus loin, il faut marcher une dizaine de minutes pour se retrouver dans le quartier de l’or, c’est l’effervescence. Tout Djeddah s’est donné rendez-vous, et semble ne pas vouloir sommeiller.
Je dois partir. Sultan me fait rencontrer ses amis, dont un vit à Taïf. Hier, je le recontacte pour lui dire que je termine, enfin, ma trilogie journalistique sur l’Arabie saoudite. Et, il me donne quelques nouvelles : « Il n’y pas la guerre ici. L’Arabie saoudite est très sûre. Nous sommes en sécurité et tout va bien. »
Sur le chemin du retour, nous croisons Mutlaq qui nous vient du Qatar… Ici, tous sont des Bédouins !
Je décolle de Djeddah pour le… Liban. Je suis quasiment seul dans l’avion, guerres obligent !

Retrouvez la première partie de notre trilogie ici :
https://lesalonbeige.fr/voyage-en-arabie-saoudite-sous-les-bombes/
Et la seconde :
https://lesalonbeige.fr/a-lombre-des-jardins-de-riyad-et-de-larabie-historique/
De notre envoyé spécial Antoine BORDIER
Copyright des photos et montage A. Bordier
