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L'Eglise : Vie de l'Eglise

Il ne s’agit pas d’une question d’intentions, mais de clarté doctrinale élémentaire et de stabilité à long terme

Il ne s’agit pas d’une question d’intentions, mais de clarté doctrinale élémentaire et de stabilité à long terme

Mgr Schneider a publié un  Appel fraternel au pape Léon XIV pour construire un pont avec la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, le 24 février. Le père Cyrille, de l’abbaye du Barroux, a tenu à lui répondre et à revenir méthodiquement sur certains arguments avancés, qui lui semblent problématiques. Extrait de l’article publié dans La Nef :

[…] L’exemple de saint Athanase, souvent invoqué, doit, de ce point de vue, être manié avec prudence : patriarche d’Alexandrie, il a affronté une pression impériale et ecclésiale considérable dans une crise doctrinale complexe, où bien des positions furent adoptées sous contrainte et par manque de clarté dans le vocabulaire utilisé. Le concile de Nicée, si justement vénéré, n’échappe pas à certaines critiques quant à des incompréhensions de vocabulaire qu’il a fallu lever. Ce fut tout le mérite de saint Basile de parvenir à clarifier le sens des mots. Le Credo que nous chantons à la messe est la formule du concile de Constantinople (381) : il ne se contente pas de compléter le symbole de Nicée, il le perfectionne sur plusieurs points.

Peut-être importe-t-il de rappeler aussi que le pape Libère, après une résistance courageuse et l’épreuve de l’exil, a signé, sous forte pression du pouvoir impérial, une formule théologiquement imparfaite mais non explicitement hérétique (357), tandis qu’Athanase entendait demeurer fidèle à Nicée. La parfaite orthodoxie du pape Libère a été étudiée de très près en 1870. Si un pape avait pu ainsi errer officiellement dans la foi cela remettait en cause la doctrine de l’infaillibilité pontificale.

L’idée qu’Athanase aurait désobéi à un ordre explicite de Libère lui imposant une communion hiérarchique avec une majorité alors arienne ou semi-arienne paraît anachronique, dans le contexte de l’époque. Les relations d’usage au IVe siècle entre Rome et un patriarcat majeur s’y prêtaient mal. De même, l’affirmation d’une excommunication pontificale formelle d’Athanase par le pape n’est pas conforme aux faits. Les condamnations contre Athanase sont venues des synodes orientaux sous influence impériale. L’attitude du pape fut certes trop hésitante dans son soutien d’Athanase – ce qu’on appelle la faute de Libère – elle ne se traduisit pas par une excommunication. Le cas illustre plutôt une crise de gouvernement qu’une rupture doctrinale. Il semble donc peu juste de prétendre qu’Athanase ait résisté « contre Rome », sauf le respect dû à l’auteur.

D’ailleurs, même si par hypothèse, l’on admettait une désobéissance directe, l’exemple d’Athanase ne saurait être généralisé pour légitimer toute désobéissance grave : chaque crise a sa singularité. Le recours au passé invite plus à la prudence dans les jugements qu’il ne fournit des armes pour justifier telle ou telle position actuelle. L’anachronisme est un réel danger en histoire.

Au cours du premier millénaire de l’histoire de l’Église, les consécrations épiscopales se faisaient généralement sans autorisation papale formelle, et les candidats n’étaient pas tenus d’obtenir l’approbation du pape. Le premier règlement canonique sur les consécrations épiscopales, édicté par un concile œcuménique, fut celui de Nicée en 325, qui exigeait qu’un nouvel évêque soit consacré avec le consentement de la majorité des évêques de la province. Peu avant sa mort, durant une période de confusion doctrinale, saint Athanase choisit et consacra personnellement son successeur, saint Pierre d’Alexandrie, afin de s’assurer qu’aucun candidat inapte ou faible n’accède à l’épiscopat. De même, en 1977, le Serviteur de Dieu, le cardinal Josyf Slipyj, consacra secrètement trois évêques à Rome sans l’approbation du pape Paul VI, pleinement conscient que ce dernier ne le permettrait pas en raison de l’Ostpolitik alors en vigueur au Vatican. Lorsque Rome eut connaissance de ces consécrations secrètes, la peine d’excommunication ne fut cependant pas appliquée.

Mgr Schneider a parfaitement raison. Nicée est le premier texte conciliaire œcuménique normatif sur la consécration des évêques et il exige la consécration par les évêques de la province, avec le rôle déterminant du métropolitain. Il n’y est pas question de l’évêque de Rome. La raison est indiquée à Nicée quand on précise que le recours au métropolitain pourra être suppléé s’il est trop éloigné. Il eût été impossible, dans les conditions de communication de l’époque, que l’évêque de Rome donne une mission canonique aux évêques éloignés de lui. L’Église s’était donc structurée concrètement d’une manière différente d’aujourd’hui.

Mais, même si l’évêque de Rome n’intervenait pas, il n’en demeurait pas moins la source de qui émanait l’unité de l’épiscopat – « Ubi Petrus, ibi Ecclesia », disait saint Ambroise – dans la mesure où les nominations d’évêques et leur institution canonique se faisaient avec son accord tacite.

Même à l’époque, le pape se réservait d’ailleurs, comme le rappelleront les canons du concile de Sardique (343) le droit ultime de juger les appels contre les évêques, de casser une déposition d’évêque ou de destituer un évêque défaillant. Ces clauses prouvent que même si le pape ne nommait pas directement les évêques, il restait la tête de l’épiscopat et seul juge en la matière. L’absence d’opposition romaine équivalait donc à une autorisation indirecte, fondée non sur un mandat formel, mais sur l’intégration effective de l’évêque dans la communion de l’Église universelle. L’autorité pontificale s’exerçait ainsi principalement a posteriori, comme instance de recours et de régulation, et non a priori comme pouvoir décisionnaire centralisé.

La pratique moderne de l’autorisation papale préalable, à partir de la Réforme grégorienne[2], constitue dès lors un développement disciplinaire ultérieur homogène, compatible avec la tradition, même s’il change la pratique du premier millénaire.

Il semble aussi que vivant dans un contexte de confusion doctrinale extrême, Athanase a pesé de tout son poids pour s’assurer une succession correcte – celle de son frère Pierre. Mais l’a-t-il vraiment consacré comme évêque ? Les sources indiquent, semble-t-il, que celui-ci fut consacré selon les usages de l’époque, après la mort d’Athanase. Rien en cela d’irrégulier. […]

L’histoire récente montre combien le risque est grand, même avec les meilleures intentions du monde, de glisser d’une critique légitime vers une logique d’isolement, puis de rupture, au nom d’un bien que l’on croit devoir sauver seul. Trop souvent nous oublions tous ceux qui œuvrent avec nous pour le salut des âmes. Simplement parce qu’ils se trouvent en dehors de nos petits univers familiers. Nous nous replions entre personnes de même horizon et jugeons les autres de haut. Cet état d’esprit peut conduire au pire, ne l’oublions pas !

Relire les textes des heures douloureuses de 1988, les confronter aux prises de position actuelles et en tirer des enseignements n’a d’autre but que d’aider au discernement, en particulier pour les fidèles troublés qui cherchent des repères sûrs. Puissent ces débats, parfois vifs mais nécessaires, ne jamais perdre de vue la prière du Christ « afin que tous soient un », ni se détacher du cadre humble et patient dans lequel l’Église, assistée par l’Esprit Saint, traverse les crises de son histoire. […]

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