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Histoire du christianisme

Christianisation et islamisation de l’Afrique du Nord

Christianisation et islamisation de l’Afrique du Nord

A l’occasion de la visite du pape en Algérie, le numéro d’avril d’Afrique réelle revient sur la christianisation et la déchristianisation de l’Afrique du Nord.

Ce fut la romanité qui ouvrit la voie à la christianisation des Berbères laquelle épousa les limites de l’Empire. Dans toute la Berbérie, à l’exception de la Maurétanie Tingitane, (l’actuel Maroc), la chrétienté fut florissante. Du Ier au VIIe siècle, 175 localités de l’actuelle Algérie et 141 de l’actuelle Tunisie – mais seulement 2 dans l’actuel Maroc -, étaient des sièges épiscopaux. Dans la seule Maurétanie Césarienne, l’actuelle Algérie centrale et occidentale, en 484, il y avait 120 évêques catholiques.

Après la conquête musulmane, au VIIe siècle, en Egypte, en Syrie, au Liban, en Irak, en Jordanie et en Iran, les chrétiens devenus minoritaires et même ultra-minoritaires ont réussi à maintenir leur identité. Rien de tel dans l’actuel Maghreb.

Le RP Cuoq écrivait que :

« (…) dans l’islam importé par les envahisseurs, les chrétiens d’alors voyaient moins une religion nouvelle qu’une hérésie de plus, à l’instar de l’arianisme, du monophysisme ou du donatisme. Un saint Jean Damascène, fonctionnaire chrétien du calife de Damas et Père de l’Eglise, ne considérait-il pas la religion des nouveaux maîtres de l’Orient comme une hérésie chrétienne ? On comprend mieux, dans ces conditions, que des chrétiens berbères aient passé à l’Islam » (Cuoq, 1984 : 118).

La question de l’islamisation des Berbères débouche sur la réalité de la christianisation de l’Afrique du Nord.

Le débat qui est ancien a été relancé par Marcel Bénabou (1976 et 1978), par Yvon Thébert (1978) et par Mériem Sebaï (2005). Un débat que Gabriel Camps résumait parfaitement à travers la question suivante : « Comment l’Afrique du Nord, peuplée de Berbères en partie romanisés, en partie christianisés, est-elle devenue en quelques siècles un ensemble de pays entièrement musulmans et très largement arabisés, au point que la majeure partie de la population se dit et se croit d’origine arabe ? » (…) « Comment expliquer que l’Africa, la Numidie et même les Maurétanies, qui avaient été évangélisées au même rythme que les autres provinces de l’Empire et qui possédaient des églises vigoureuses, aient été entièrement islamisées alors qu’aux portes mêmes de l’Arabie ont subsisté des populations chrétiennes : Coptes des pays du Nil, Maronites du Liban, Nestoriens et Jacobites de Syrie et d’Iraq ? » (Camps, 1987 : 132).

A ces questions, François Decret a donné les éléments de réponse suivants : « (…) la christianisation s’était faite exclusivement à travers la langue latine, qui n’était pas seulement la langue des villes, mais s’était développée dans les régions rurales en relation avec les cités pour le commerce et les marchés. Il reste que, dans bien des zones forestières et montagneuses isolées, le petit peuple utilisait les anciens parlers punique ou libyque et n’avait donc pas accès à la prédication chrétienne. Ainsi, à Fussala, à quarante milles d’Hippone, où la population ne parlait que le punique, Augustin eut la plus grande peine à trouver un clerc pour diriger ce nouveau diocèse. Il en allait tout autrement en Orient où le christianisme s’implanta à travers le copte, le syriaque, l’arménien et autres langues locales. Pour leur part, les Africains (lire Berbères) rejetant Rome et la latinité s’effaçant, le christianisme qui en était tributaire perdait naturellement son support » (Decret, 2002 : 3).

Néanmoins, le christianisme ne disparût pas immédiatement après 647-709, dates de la conquête musulmane du Maghreb.

Les sources latines et arabes montrent ainsi que des communautés chrétiennes de plus en plus réduites subsistèrent dans certaines villes (Carthage, Kairouan, Tlemcen, et certaines cités de l’Aurès). Et cela, même si les chrétiens des villes avaient très majoritairement rejoint l’islam. Ne perdons pas de vue que les citadins avaient le souvenir des circoncellions qui, au IVe siècle, avaient mis toute la région à feu et à sang. Dans le désordre de ces temps de la conquête, les nouveaux venus leur seraient peut-être apparus, dans une certaine mesure, comme des protecteurs.

Les papes continuent d’entretenir des contacts sporadiques avec l’Afrique du Nord, et des évêques africains sont encore mentionnés jusqu’au Xe siècle, bien que de manière de plus en plus rare. Dominique Valérian a montré que les sources latines, bien que très fragmentaires, confirment une survie réelle mais difficile à quantifier du christianisme maghrébin après la conquête. L’érosion progressive s’est faite à partir du statut de dhimmi dans lequel les chrétiens étaient certes « protégés », mais leur soumission aux impositions, aux vexations et aux restrictions, a fini par venir à bout de l’esprit de résistance. L’islamisation qui fut donc administrative entraîna une conversion progressive qui se fit pour des raisons fiscales, sociales ou politiques. Et comme les chrétiens n’eurent plus le droit de construire ou simplement d’entretenir l’extérieur des églises, la dégradation des bâtiments cultuels devint irréversible.

Chronologiquement, l’érosion se produisit dès les VIIe-VIIIe siècles avec l’affaiblissement des communautés chrétiennes. Au IXe siècle nous notons la raréfaction des évêques, mais une présence chrétienne encore attestée. Les Xe-XIe siècles voient la généralisation des conversions à l‘islam, le christianisme ne semblant plus survivre que dans isolats. Au Xe siècle, à Carthage, nous avons la preuve qu’existait encore une communauté chrétienne. Quelle était son importance ? Nous l’ignorons. En 1053, nous disposons de deux lettres du pape Léon IX adressées à Thomas évêque de Carthage et une autre aux évêques Jean et Pierre. D’où ces derniers étaient-ils les évêques ? Nous l’ignorons, mais il est possible que l’un d’entre eux l’ait été à Tlemcen où El Bekri évoque l’existence de chrétiens et d’une église très fréquentée.

Dans l’actuelle Tunisie, il semblerait que la majorité des derniers chrétiens ait profité de la campagne normande (1146–1153) pour migrer vers la Sicile. Bien leur en prit car, en 1159 quand les Almohades prirent Tunis et les autres villes de la région, les Juifs et les chrétiens eurent le choix entre la mort ou la conversion. Ce fut alors la fin des dernières communautés d’Afrique du Nord. Ensuite, le christianisme disparu quasiment même si, selon Ibn Khaldoun au XIVe il y avait encore des villages chrétiens dans la région de Gafsa dans l’actuelle Tunisie. […]

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