Dans le n°176 de Sedes Sapientiae, le père Louis-Marie de Blignières revient sur le séparatisme provoqué par les sacres annoncés au sein de la FSSPX. Extrait :
[…] Pour justifier les sacres annoncés, la FSSPX et ses sympathisants avancent aussi que « seule la FSSPX dénonce les erreurs ». C’est faux. Notons en particulier les cardinaux Brandmüller, Burke, Caffara, Müller, Sarah et Zen ; Mgrs Schneider, Mutsaerts et Eijk, et, pour Fiducia supplicans, tout l’épiscopat africain, ont fermement dénoncé certaines déclarations du pape François.
Les prêtres et les fidèles des Instituts ex-Ecclesia Dei (et d’autres prêtres) dénoncent des erreurs. Ils le font plutôt dans des articles argumentés que par des affirmations à l’emporte-pièce du haut de la chaire. Et ils s’efforcent de garder le ton qui convient à des théologiens ou à des laïcs cultivés s’adressant aux autorités de l’Église, comme des fils s’adressent à leur père, avec « la révérence due aux pasteurs », selon la recommandation du droit canonique lui-même [35].
Ce combat contre les erreurs, ils le mènent plus complètement que la FSSPX. Sur un point essentiel, la mouvance ex-Ecclesia Dei ne mutile pas la tradition, comme le font la FSSPX et les fidèles ou communautés qui la suivent. Il est en effet une partie fondamentale de la tradition catholique qui n’est plus honorée dans la position et l’action de ces derniers : l’union à la hiérarchie catholique. Le combat de la mouvance ex-Ecclesia Dei tient ensemble deux éléments inséparables : la continuité dans le temps de ce qui vient (en matière de doctrine et de sacrements) des apôtres, et l’union avec leurs successeurs.
Sur ce point, je récuse l’accusation de « silence » qui nous est parfois faite. Pour la seule revue Sedes Sapientiæ, je relève des contributions critiques sur la réforme liturgique (nn° 40, 45, 49, 56, 84, 93, 107, 158, 163, 167), sur la vie religieuse dans le Code de droit canonique (n° 49), sur la pseudo-obligation de la concélébration (nn° 68, 113, 158, 159, 172, 174), sur la repentance (nn° 74, 80 et 100), sur Assise (n° 80), sur Amoris lætitia (nn° 136, 137, 140, 166), sur Cor orans (n° 149), sur Traditionis custodes (n°159, 160, 167), sur l’homosexualité (n° 165), sur la conception moderne du droit (nn° 163, 167, 171), sur le texte du DDF sur la corédemption (n° 174).
Des publicistes ou des personnalités laïques qui n’ont pas accepté les sacres de 1988 – notamment Jean Madiran et Bernard Antony – sont restés aussi très actifs dans le domaine de la controverse doctrinale. Il suffit pour s’en convaincre de lire ce que Madiran écrivait dans Itinéraires, puis dans Présent, jusqu’à sa mort en 2013, et ce qu’Antony a écrit dans les revues ou sur les sites où il s’est exprimé depuis 1988 jusqu’à aujourd’hui.
L’argument : « Il faut faire des sacres pour dénoncer les erreurs, car seule la FSSPX le fait » est donc faux. Il arrive malheureusement à des responsables de la FSSPX d’énoncer en ce domaine des contre-vérités. En des colloques publics ou en chaire, ils soutiennent, par exemple, le fait que les Supérieurs Ecclesia Dei auraient tous concélébré dans le nouveau rite, ou qu’ils n’auraient pas réagi au récent document du DDF sur la corédemption. Mais ils ne publient aucune rectification après avoir été informés de leur erreur.
Quelle est la crédibilité des dénonciations de la Fraternité Saint-Pie X ?
Certes, la FSSPX dénonce des erreurs, mais est-elle toujours crédible quand elle le fait, s’étant séparée et mise à l’abri de tout contrôle ? L’outrance des propos, qui est parfois flagrante, ne plaide pas pour leur objectivité. L’argumentation n’est pas non plus toujours convaincante, du fait que la FSSPX est dans un crescendo de critiques vis-à-vis de la hiérarchie, et qu’elle donne l’impression de forcer la note, afin de justifier sa séparation.
On est frappé du caractère parfois simpliste et univoque de l’argumentation de prêtres et de sympathisants de la FSSPX, du passage du raisonnement théologique à la rhétorique – l’Église est un bateau qui coule ou une maison qui brûle, les « bons » enseignements postconciliaires sont en fait des gâteaux empoisonnés –, et parfois de l’arrogance du ton. C’est assez déplorable pour des personnes qui se veulent catholiques et qui s’adressent à la hiérarchie de l’Église. Donnons un exemple récent tiré d’un texte de l’abbé Jean-Michel Gleize, théologien influent et quasi officiel de la FSSPX.
En toute réalité, il y a : 1° une autorité gravement défaillante à Rome, au point de scandaliser gravement les âmes ; […] Toute la question est de savoir si on admet le 1°. Si on ne l’admet pas, si la Nouvelle Messe n’est pas un buisson rempli de reptiles venimeux, si le concile Vatican II ne met pas la foi en péril, si la liberté religieuse n’est pas contraire aux enseignements de Pie IX, si l’œcuménisme ne remet pas en cause le dogme de l’unicité de la valeur salvifique de l’Église catholique, si la Collégialité ne remet pas en cause le dogme de l’unicité du sujet du Primat, alors « tout va bien » et le Supérieur Général est un halluciné et toute la Fraternité avec lui [36].
Ce texte manifeste une vision binaire. Pour l’abbé Gleize, soit le magistère est hérétique (Vatican II est plein d’erreurs contraires à la foi, la liturgie réformée est pleine de « reptiles venimeux » [sic !]), soit il n’y a pas de crise dans l’Église (tout va bien). Il n’y a pas d’entre-deux.
Mais la réalité est plus nuancée. Si on voulait esquisser les grandes lignes de cette grave crise que l’Église traverse depuis soixante ans, sans complaisance, mais sans forcer le trait, on pourrait retenir trois points.
- Il y a une certaine faiblesse des Actes de Vatican II, comme l’explique l’abbé Berto dans sa lettre à l’abbé de Nantes citée plus haut. Et il y a des ambiguïtés sur certains passages [37], que le mouvement progressiste a mises à profit pour diffuser des erreurs dans l’Église.
- Durant de longues années, la hiérarchie a été trop faible pour arrêter ce mouvement subversif, elle n’a guère encouragé ceux qui s’efforçaient de l’endiguer [38], et elle les a même en certains cas durement combattus.
- La réforme de la liturgie, par ses déficiences (quoique les sacrements soient valides et donc de soi sanctifiants), a contribué à déstabiliser la vie chrétienne des fidèles.
Juger l’arbre à ses fruits ?
Enfin, le critère, avancé par certains des responsables ou des sympathisants de la FSSPX, de « juger un arbre à ses fruits », est mis en œuvre de façon parfois grossière. « Il y a plein d’enfants et de familles dans nos assemblées, nous avons beaucoup de vocations et nous ouvrons régulièrement de nouveaux lieux de culte. » Oui, mais l’argument ne prouve pas en faveur de la seule FSSPX, car c’est le cas aussi chez les ex-Ecclesia Dei, comme en plusieurs instituts « non tradis » qui connaissent un fleurissement de vocations… On observe aussi un vrai dynamisme chez les orthodoxes [39], et parmi les chrétiens évangéliques. Cela ne suffit pas pour affirmer que ces arbres sont bons à tous les points de vue.
Ce critère est aussi employé de façon sélective, car il faudrait tenir compte de tous les fruits, les bons et les mauvais.
La division du mouvement traditionaliste, par exemple, est aussi un fruit des sacres de 1988. Si Mgr Lefebvre, au lieu de sacrer illégalement, avait persévéré dans l’accord signé, nous aurions aujourd’hui des évêques traditionalistes en situation régulière. Probablement, la diffusion des pédagogies traditionnelles de la foi aurait été renforcée dans les structures visibles de l’Église, acquérant légitimité et appui, au lieu d’être en partie reléguée à l’extérieur. La crise n’aurait-elle pas été ainsi plus efficacement combattue ? Mgr Richard Williamson, et la douzaine d’évêques qu’il a sacrés, sont aussi un fruit des sacres de 1988. En sacrant des évêques le 1er juillet 2026, la FSSPX prendra le risque de voir se fonder de nouvelles lignées épiscopales de plus en plus « sauvages », comme cela s’est historiquement passé dans tous les cas de sacres en dehors et contre la hiérarchie catholique.
Les torts de la hiérarchie
Des sacres de 1988 à ceux de 2026, le Saint-Siège, à diverses reprises, a tenté de faire face, sous les papes successifs, à la dissidence qui s’installait dans le temps. Elle a proposé des rencontres aux responsables de la FSSPX, notamment en 2001, puis en 2010-2012 à Mgr Fellay, et tout récemment (trop tardivement), à l’abbé Pagliarani. Il y a plusieurs raisons à l’échec de ces propositions. J’en ai évoqué quelques-unes ci-dessus, à charge de la FSSPX.
Mais il est juste de mentionner une autre importante raison de ces échecs, où les torts sont, me semble‑t-il, du côté de la hiérarchie : la perte de confiance.
Tout d’abord, en dépit de louables efforts de plusieurs cardinaux présidents d’Ecclesia Dei, le Saint-Siège n’a pas pu faire respecter par les évêques, lorsqu’ils étaient mal disposés (ce fut souvent le cas en France), les dispositions prévues par le motu proprio Ecclesia Dei du 2 juillet 1988 pour les « fidèles catholiques qui se sentent attachés à certaines formes liturgiques et disciplinaires antérieures de la tradition latine [40] ». Ainsi Mgr Fellay disait en 2001 :
« Il faut que les fidèles qui désirent suivre l’ancienne messe puissent le faire sans brimade. La solution qui a été accordée à la Fraternité Saint-Pierre est invivable : on laisse les évêques locaux tout décider, eux qui sont pour la plupart radicalement opposés à la tradition [41]. »
Le Saint-Siège n’a pas non plus fait appliquer complètement ce qui était légitimement demandé pour que le motu proprio soit efficacement appliqué. Ainsi l’ordination d’évêques issus des rangs de la mouvance, demandée par les Instituts [42] et les fidèles [43], n’a pas été mise en œuvre. Elle aurait pourtant constitué un argument de crédibilité de poids pour la FSSPX. Par ailleurs, lors d’une crise interne importante qui menaçait l’identité de la Fraternité Saint-Pierre (1998-2006), celle-ci n’a pas reçu du Saint-Siège la protection qu’elle était en droit d’attendre, alors que les éléments perturbateurs étaient encouragés. Cela a créé chez les responsables de la FSSPX une défiance compréhensible vis-à-vis des promesses qu’on leur faisait.
Il est normal qu’il y ait une méfiance en voyant ce qui se passe, […] en voyant ce qui vient de se produire à la Fraternité Saint-Pierre. On peut légitimement se demander s’il ne s’agit pas d’un piège pour nous casser, pour créer par exemple une dissension entre ceux qui voudraient accepter telle ou telle proposition romaine et ceux qui ne le voudraient pas. Il est donc évident qu’il y a une méfiance, cela ne peut pas être autrement [44].
Ensuite, en 2021, le motu proprio Traditionis custodes, programmant en droit la disparition des rites anciens dans l’Église, a donné un aliment substantiel à la méfiance au sein de la FSSPX et au refus de toute tentative de rapprochement avec le Saint-Siège.
Par ailleurs, dans les négociations avec Mgr Fellay puis avec l’abbé Pagliarani, le fait de ne pas s’en être tenu aux termes du Protocole du 5 mai 1988 a constitué une grave maladresse. Certes, il y avait eu une « surenchère anti-Vatican II » de la FSSPX, qui expliquait en partie la crainte du Saint-Siège, mais le texte du Protocole offrait la seule garantie acceptable par la FSSPX. La FSSPX a eu l’impression en 2012 que ce texte était considéré comme dépassé, et que le Saint-Siège demandait un alignement complet sur les éléments nouveaux qui justement lui posaient problème.
En 2026, les propositions du DDF étaient plus larges, mais elles étaient formulées, après plusieurs années de silence, sous la perspective de l’annonce des sacres et la confiance s’était évanouie.
Comme me le disait le cardinal Ratzinger en 1988, dans un schisme, les torts sont malheureusement partagés.
Sauver la tradition ?
Si les torts de la hiérarchie sont bien réels, est-ce que cela justifie d’affirmer que « la Tradition » ne peut être concrètement maintenue et vécue qu’en dehors de la hiérarchie catholique ? Non, ce serait une position fondamentalement non traditionnelle, et finalement non catholique. On ne sauve pas la tradition par des moyens anti-traditionnels, comme l’avait fait observer en son temps Jean Madiran.
« Je n’ai pas de doctrine personnelle, disait Mgr Lefebvre. Je me suis tenu toute ma vie à ce qu’on m’a enseigné sur les bancs du séminaire français de Rome. Je n’ai rien inventé de nouveau. Nous ne pouvons pas nous tromper en nous attachant à ce que l’Église a enseigné pendant deux mille ans. Je fais ce que les évêques ont fait pendant des siècles et des siècles, je n’ai pas fait autre chose. »
Mais voici précisément que Mgr Lefebvre, le 30 juin 1988, fait autre chose ; il fait quelque chose de nouveau : il consacre des évêques contre la volonté expressément notifiée du pape. On ne peut pas dire cette fois que les évêques ont fait cela pendant des siècles et des siècles. L’Église n’a enseigné, ni pendant deux mille ans, ni sur les bancs du séminaire français de Rome, qu’on peut passer outre à une interdiction formelle du Souverain Pontife concernant la consécration de nouveaux évêques.
Pour cet acte-là, voici que la garantie de s’en tenir à ce que l’Église a toujours fait vient de disparaître. Mgr Lefebvre est sorti du domaine où « nous ne pouvons pas nous tromper [45] ».
Méditons en terminant les beaux reproches d’un père de la primitive Église à un fauteur de schisme :
« Il fallait en effet tout supporter plutôt que de déchirer l’Église de Dieu – écrivait saint Denys d’Alexandrie à Novatien – et il n’est pas plus glorieux de rendre témoignage pour ne pas adorer les idoles que pour ne pas faire de schisme ; ceci est, selon moi, plus grand encore ; car dans ce premier cas on est martyr pour son âme seule, et dans l’autre on l’est pour toute l’Église [46]. »
