À l’occasion de la réédition de L’Isolée de René Bazin, nous avons rencontré son éditeur suisse, Xavier Meystre, afin d’évoquer la redécouverte d’un écrivain qui fut pourtant, de son vivant, l’un des auteurs français les plus lus et les plus admirés.
Avec ce roman publié au début du XXᵉ siècle sur fond de crise religieuse et de bouleversements politiques, les Éditions Meystre proposent de remettre à l’honneur une œuvre dont les préoccupations ne se limitent pas à son époque. Cette nouvelle édition est en outre accompagnée d’une importante préface de Roland Thévenet.
Pourquoi certains écrivains disparaissent-ils ainsi de notre mémoire ? Que reste-t-il de leur œuvre lorsque le monde qui les a vus naître s’est profondément transformé ? Et pourquoi faudrait-il encore lire René Bazin aujourd’hui ? Xavier Meystre revient sur ces questions et sur la place singulière de L’Isolée dans l’œuvre de l’académicien angevin.
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Comment expliquer que René Bazin, académicien admiré en son temps, ait presque disparu des bibliothèques françaises, tandis que son petit-neveu Hervé Bazin reste, lui, largement lu et étudié ?
Ce purgatoire littéraire tient à plusieurs causes conjuguées. D’abord une question de génération et de mémoire : le nom « Bazin » s’est déplacé vers Hervé, dont l’œuvre, plus rebelle et plus proche des sensibilités du second XXᵉ siècle, s’est imposée dans l’enseignement secondaire. Ensuite, et surtout, l’œuvre de René Bazin appartient à un monde — rural, catholique, enraciné — que l’école républicaine et la critique littéraire du siècle dernier ont eu tendance à congédier comme dépassé, voire réactionnaire. Un romancier qui défend ouvertement la terre, la paroisse et la tradition ne pouvait qu’être marginalisé par une critique longtemps encline à valoriser la rupture plutôt que l’enracinement.
Très modestement, nous pourrions dire que les Éditions Meystre se sont spécialisées dans la réédition des écrivains congédiés par la République.
L’Isolée est parfois présenté comme un « roman à thèse ». Est-ce une étiquette réductrice, ou Bazin assume-t-il pleinement de défendre sa vision du monde à travers la littérature ?
L’étiquette n’est pas fausse, mais elle est incomplète si on l’entend au sens péjoratif. Bazin ne dissimule rien de sa conviction : il écrit pour défendre une liberté de conscience et une civilisation qu’il voit menacées. Mais un roman à thèse n’est réducteur que lorsque la thèse écrase les personnages. Or Bazin reste avant tout un romancier — il observe, il campe des figures vivantes, il fait sentir le poids concret d’une persécution avant de la théoriser. La thèse habite le roman, elle ne le remplace pas. À mon sens, ce qui fait et définit réellement un écrivain est sa capacité à décrire son époque, c’est-à-dire le réel afin d’être au plus près de la vérité.
Peut-on dire que L’Isolée est, au fond, l’un des grands romans de la défense de la chrétienté, et non seulement de la « liberté religieuse » comme on l’entend parfois ?
C’est bien là le mouvement profond du livre. Ce qui commence comme le récit d’une religieuse chassée par les lois de laïcisation s’élargit peu à peu en une méditation sur ce qu’une civilisation perd lorsqu’elle arrache ses institutions à leurs racines spirituelles. Bazin ne plaide pas seulement pour un droit — celui de croire et de se consacrer à Dieu — il plaide pour une manière d’être au monde, façonnée par des siècles de foi, et dont la disparition laisse un vide que la République laïque, malgré toute sa générosité proclamée, ne comble pas. Si l’on juge un arbre à ses fruits, nous pourrions même dire que c’est tout le contraire.
L’on remarquera aussi que cette fameuse « liberté religieuse » est possible et accessible à tous sauf aux catholiques.
Le roman s’inscrit dans le contexte des lois anticléricales de la IIIᵉ République. Que nous apprend cette œuvre sur la nature de ce régime ?
L’Isolée est un document autant qu’une œuvre littéraire. Il montre comment une République qui se voulait l’héritière des Lumières et de la tolérance a pu, dans son application concrète — expulsions de congrégations, fermetures d’écoles, inventaires des biens ecclésiastiques —, se faire elle-même intolérante envers une partie de ses citoyens. Bazin met en lumière ce paradoxe : au nom de la liberté, on a persécuté des consciences. C’est une leçon qui dépasse son époque, sur la manière dont tout pouvoir, même animé des meilleures intentions théoriques, peut se retourner contre ceux qu’il prétend émanciper.
Plus d’un siècle après sa publication, ce roman conserve-t-il une véritable actualité ?
Sans forcer le parallèle, on ne peut nier une résonance : la question de la place de la foi dans l’espace public, la suspicion parfois portée aux convictions religieuses affichées, l’idée qu’une certaine orthodoxie laïque doive s’imposer à tous — ces tensions n’ont pas disparu. L’Isolée invite moins à établir des équivalences directes qu’à réfléchir, avec la distance du temps, sur la fragilité toujours possible de la liberté de conscience, quel que soit le régime qui prétend la garantir. Bazin et tous les écrivains que je réédite ont, je le crois, cette force de combattre et de dénoncer les problèmes de leur époque mais aussi de s’inscrire dans une intemporalité.
Bazin ne caricature pas les partisans de la laïcisation ; son roman laisse une large place aux nuances psychologiques. Est-ce là ce qui distingue un grand romancier d’un simple polémiste ?
C’est très exactement ce qui distingue Bazin d’un pamphlétaire. Ses adversaires — les partisans de la laïcisation, les fonctionnaires zélés, parfois même des figures hostiles à l’héroïne — ne sont pas réduits à des caricatures. Bazin leur prête des motivations compréhensibles, parfois même une sincérité. C’est cette générosité de regard, cette capacité à faire vivre l’autre camp sans le trahir ni l’épargner, qui fait de lui un romancier au sens plein, et non un simple porte-voix de ses idées. Il est, en effet, très loin des caricatures et a vraiment une analyse très fine de l’état de l’esprit d’antan.
Quel serait votre principal argument pour convaincre un jeune lecteur d’ouvrir ce livre plutôt qu’un roman contemporain ?
Je lui dirais ceci : la littérature contemporaine excelle souvent à décrire le doute, la fragmentation, l’absence de sens. L’Isolée offre l’inverse — une héroïne qui sait pourquoi elle vit, pourquoi elle souffre, et pour quoi elle est prête à tout perdre. Dans un monde saturé d’ironie et de relativisme, découvrir un personnage habité par une conviction aussi entière est presque une expérience dépaysante, et salutaire.
Et plus simplement, puisque nous sommes tous conditionnés au marketing et aux publicités, je lui poserais la simple question : Comment se fait-il que René Bazin soit mis de côté alors qu’il n’a jamais écrit une ligne polémique mais est toujours resté dans la mesure et la finesse ?
Outre L’Isolée, quels titres conseilleriez-vous à qui voudrait découvrir René Bazin ?
On pourra recommander La Terre qui meurt, qui prolonge cette méditation sur l’enracinement rural face à l’exode et à la modernité ; Les Oberlé, roman de l’Alsace annexée et de la fidélité à la patrie française ; et De toute son âme, qui aborde la question sociale avec la même exigence morale. Ces trois titres permettent de mesurer l’ampleur d’une œuvre où la terre, la foi et la patrie forment un même tissu.
Entretien mené par F. d’Oteghem
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