Partager cet article

Culture

« La douleur est un suppléant de l’amour » : entretien sur Antoine Blanc de Saint-Bonnet avec l’éditeur Xavier Meystre

« La douleur est un suppléant de l’amour » : entretien sur Antoine Blanc de Saint-Bonnet avec l’éditeur Xavier Meystre

À l’occasion de la réédition de La Douleur d’Antoine Blanc de Saint-Bonnet, nous avons rencontré son éditeur suisse, Xavier Meystre, afin d’évoquer la pensée singulière de cet auteur longtemps relégué aux marges du canon littéraire et philosophique.

Dans un monde obsédé par le confort, la performance et l’abolition de toute souffrance — jusqu’à voir se banaliser l’euthanasie au nom du refus de la douleur, voire de la simple possibilité de souffrir —, l’œuvre de Blanc de Saint-Bonnet réapparaît comme une méditation radicale sur le sens spirituel de l’épreuve, du travail, du sacrifice et du salut.

Entre critique de l’individualisme contemporain, dénonciation du culte moderne de la sécurité et défense d’une vision catholique de l’existence, cet entretien revient sur l’actualité brûlante d’un penseur que Jules Barbey d’Aurevilly qualifiait déjà de « prophète du passé  » [Jules Barbey d’Aurevilly (préf. Pierre Glaudes), Les Prophètes du passé, La Onzième Heure éd., 2025].

Pour commencer, dès sa préface, Antoine Blanc de Saint-Bonnet critique très sévèrement la démocratisation de la lecture, qu’il considère comme l’une des causes du déclin des mœurs. N’est-il pas suicidaire, pour un écrivain, d’écrire une telle chose — et, pour vous, de le rééditer aujourd’hui ?

Au vu de la situation actuelle, éditer de nos jours, n’est-il pas, en soi, suicidaire ?

Dans son ouvrage La vie intellectuelle [R. P. Antonin-Dalmace Sertillanges, La vie intellectuelle, éd. Meystre, 2026, présentation en ligne], que nous avons aussi réédité, le R. P. Sertillanges distingue quatre espèces de lecture : des lectures de fond, des lectures d’occasion, des lectures d’entraînement ou d’édification, des lectures de détente. Blanc de Saint-Bonnet dénonce évidemment la dernière, celle de la détente et plus largement du divertissement dont Pascal fit le procès au XVII e siècle. C’est, en effet, celle-ci, que la démocratisation de la lecture a engendrée, qui est la cause principale du déclin des mœurs.

De plus, il nous semble essentiel de témoigner de ce fait historique que fut la propagation des mauvais livres et de leur condamnation par les moralistes catholiques que nous souhaitons réhabiliter.

Ce qui serait commun, au contraire, c’est d’éditer, comme tout le monde, des romans érotiques ou de la littérature de divertissement contemporaine.

Ce qui frappe dès le sommaire, c’est le mélange harmonieux que l’auteur opère entre philosophie, métaphysique, psychologie, sociologie, etc. La pensée de Blanc de Saint-Bonnet échappe-t-elle à toutes les catégories ?

Au contraire, puisque Blanc de Saint-Bonnet est catholique, il est légitime qu’il s’intéresse à tous ces domaines. Dans sa pensée, il ne s’agit pas d’une catégorie, mais d’une réflexion cohérente qui conjugue toutes ces disciplines en accord avec la doctrine de l’Église. C’est un regard contre-révolutionnaire qui surplombe l’ensemble des problèmes que la Révolution a infligés à la société de son temps.

Selon les propres mots de Blanc de Saint-Bonnet, son livre La Douleur est écrit avant tout pour « les âmes qui cherchent encore Dieu, ou qui, par moments, croient Le voir disparaître derrière les infortunes et les afflictions de la vie ». Ce livre touche-t-il néanmoins à quelque chose d’universel dans l’expérience humaine, ou faut-il forcément être catholique — et traversé par le doute — pour entrer dans cette œuvre ?

Pourquoi vouloir opposer catholique et universel ? Les deux mots ne sont-ils pas synonymes ? La douleur touche évidemment tout le monde, qu’elle soit physique, affective ou morale, mais elle ne prend tout son sens spirituel que dans un prisme catholique. Et c’est uniquement par la douleur que l’on se rapproche de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Comme le rappelle très bien Blanc de Saint-Bonnet : « La douleur sait toujours à qui elle a affaire ». Cette citation éclaire bien le projet que Dieu a pour toutes les âmes en leur proposant un chemin de douleur.

Pour Blanc de Saint-Bonnet, la béatitude éternelle n’est jamais une dissolution de la personne dans un absolu indistinct ; au contraire, la douleur contribue à forger en chacun une âme singulière, capable précisément de ne pas se dissoudre dans l’Infini. C’est sublime ! D’autres auteurs avaient-ils déjà formulé une telle conception, ou est-elle propre à Blanc de Saint-Bonnet ?

Il y a nécessairement d’autres auteurs qui ont traité de la douleur au vu de la place centrale qu’occupe la Passion de Notre-Seigneur pour la rédemption des hommes. Ce qui est propre à Blanc de Saint-Bonnet et à sa génération contre-révolutionnaire c’est de l’envisager dans un cadre historique post-révolutionnaire. Un autre Lyonnais, Ballanche, a traité de cette question en rapport avec la Révolution française et la mort de Louis XVI. Le besoin d’expiation est une question proprement générationnelle, que notre temps qui parachève le cycle de la Révolution pousse à son paroxysme mais personne ne veut le voir ou n’ose le dire, d’où la nécessité de lire ce livre.

Les bienfaits de la douleur sont-ils, selon lui, uniquement spirituels ?

Non, le mot « douleur » n’est pas qu’à prendre dans un sens spirituel mais d’une manière plus globale. C’est la conséquence directe du péché originel. Ressentir la douleur est nécessaire pour se mettre en marche vers l’Infini, vers Dieu qui est la seule voie pour échapper à ses conséquences. Comme l’écrit très bien l’auteur : « L’homme est fait pour l’Infini. S’il avait montré, premièrement, assez de volonté pour s’imposer de lui-même les efforts nécessaires à la formation de sa personnalité, et, secondement, assez de cœur pour s’imposer de lui-même les sacrifices nécessaires à la formation de son amour, la douleur n’eût pas existé. La douleur est un remplaçant du travail et un suppléant de l’amour. »

La douleur apparaît en effet chez Saint-Bonnet comme un « remplaçant du travail », l’homme libre et déchu n’étant pas capable de fournir de lui-même l’effort nécessaire à son accomplissement moral et spirituel. Cela nous amène à une question plus contemporaine : que nous dit cette pensée du travail aujourd’hui, dans une société fascinée par les figures d’influenceurs millionnaires, par les promesses d’enrichissement sans effort, ou encore par l’idéal d’un revenu universel détaché de toute nécessité de produire ?

Car l’on veut supprimer toute conception chrétienne du travail qui nous dit que l’« on gagnera son pain à la sueur de son front » (Gen 3:19), en réparation du péché originel. De plus, il est essentiel de rappeler que le revenu de base inconditionnel, comme voté en Suisse en 2016, s’inscrit dans cette conception égalitariste et transhumaniste vantée par Elon Musk. Cette vision contemporaine ignore complètement la notion de salut de l’âme et ne se concentre que sur une conception hédoniste de la vie sur terre : jouir sans entraves comme le rappellent les huitards.

Enfin, les influenceurs que vous citez sont, pour la plupart, des escrocs car ils vendent des formules fast-food et complètement illusoires qu’ils n’ont pas toujours pratiquées eux-mêmes.

Au regard de tous les effets bénéfiques qu’il attribue à la souffrance, Blanc de Saint-Bonnet finit-il par considérer la douleur comme un bien en soi ?

Je laisse Antoine Blanc de Saint-Bonnet répondre à ma place :

« Ne redoutons pas les ravages de la douleur. Quelquefois elle vide entièrement l’âme, mais lorsqu’elle a passé, Dieu s’y précipite pour la remplir. Les joies du ciel descendraient-elles avec leur suavité dans toute l’âme humaine, si l’amertume de la douleur n’y avait partout éveillé une faim sacrée ? La joie se fait sa place quand le cœur s’agrandit ; c’est dans le vase de la douleur que se répandra la Félicité. »

Jules Barbey d’Aurevilly qualifiait Blanc de Saint-Bonnet de « prophète du passé ». Or celui-ci dénonce à de nombreuses reprises l’orgueil, le culte du confort et l’égoïsme modernes. Doiton lire La Douleur comme une critique anticipée de l’individualisme contemporain ? N’avait-il pas, au fond, tout compris avant tout le monde ?

La lecture de La Douleur doit être comprise comme une condamnation de l’individualisme contemporain, du confort et de l’égoïsme, qui sont des conséquences directes du refus de la douleur. Souvenons-nous du pitoyable épisode du Covid-19 où l’argument de la santé primait sur tout autre raisonnement. Dans un autre registre, je vous recommande la lecture du tract d’Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie, publié chez Gallimard, qui permet de comprendre dans un esprit contemporain comment la préservation de la vie a fini par primer sur toute autre considération. Ce qui fait de Blanc de Saint-Bonnet « un prophète du passé », c’est qu’il fonde sur la nécessité du salut des âmes sa critique de la modernité.

Blanc de Saint-Bonnet est aussi un véritable styliste. Sa plume est magnifique, mais dense, parfois lyrique. Conseilleriez-vous cet ouvrage à tous les publics ? N’avez-vous pas été tenté de moderniser sa langue pour le rendre accessible au plus grand nombre ?

À titre personnel, j’ai horreur que l’on interprète la pensée d’un auteur ou que l’on modifie son texte pour le rendre prétendument plus accessible. Cela contribue à un nivellement par le bas et à l’affaissement des intelligences. Il faut faire confiance à l’intelligence du lecteur, même modeste, et tout faire pour contribuer à son élévation morale et intellectuelle. Blanc de Saint-Bonnet n’utilise aucun terme abstrait, abscons ou compliqué mais un français effectivement classique, lyrique et surtout très accessible. C’est d’ailleurs cela qui fait la force de la littérature authentique et constitue mon principal intérêt en tant qu’éditeur.

Malgré ses immenses qualités, le nom d’Antoine Blanc de Saint-Bonnet a été largement oublié et demeure moins célèbre que ceux de Pascal, Maistre ou même Bonald. Comment l’expliquez-vous ?

La survie des auteurs dépend essentiellement des travaux universitaires qu’ils suscitent et l’on sait bien que l’Université est complètement acquise à l’esprit de la Révolution. D’ailleurs de Maistre et de Bonald en sont aussi partiellement écartés. Pascal, en revanche, qui est un classique, ayant déjà suscité de nombreuses recherches littéraires, survit mieux. Son étude était naguère courante dans le secondaire mais elle est devenue dorénavant très facultative… C’est d’ailleurs le cas pour la plupart des auteurs que nous rééditons.

Je me fais l’avocat du diable : l’ouvrage La Douleur n’est-il pas totalement périmé à une époque où la science semble avoir réduit une grande partie des souffrances humaines, et où se profile une possible révolution transhumaniste ?

La révolution transhumaniste ne prend aucunement en compte le salut des âmes, qui est une question éternelle que chacun doit se poser, quelle que soit l’époque où il vit et peut-être même davantage dans cette ère transhumaniste. Face à l’IA, Blanc de Saint-Bonnet incarne bien plus une solution aux problèmes contemporains qu’Elon Musk. On a souvent vu des auteurs « périmés » à un moment devenir, l’instant d’après, des auteurs d’avant-garde. Nous sommes très attachés à rééditer des intemporels, comme Bazin, Béraud, Bloy, Bourget, Daudet, de Reynold et, parmi tant d’autres, Blanc de Saint-Bonnet…

Pour terminer, conseilleriez-vous à nos lecteurs d’autres ouvrages de Blanc de Saint-Bonnet ? Et avez-vous, de votre côté, le projet d’éditer d’autres textes de cet auteur à l’avenir ?

Bien que différents ouvrages soient en précommandes tels que les Récits et souvenirs autobiographiques et les principaux romans d’Henri Béraud (La Conquête du pain), tous deux préfacés par Roland Thévenet [Roland Thévenet n’a pas préfacé La Douleur de Saint-Bonnet, mais il s’est néanmoins intéressé de très près à l’ouvrage, qu’il présente dans cette longue vidéo d’analyse publiée par Xavier Meystre : https://www.youtube.com/watch?v=p3TiHvCx0QY], je peux recommander l’ouvrage De l’affaiblissement de la raison et de la décadence en Europe. Celui-ci sera très certainement réédité en 2026 mais je n’ai, à ce jour, pas une date de sortie précise à communiquer. En revanche, l’ouvrage de Paul Bourget, Le Disciple, préfacé par Eddy Hanquier est d’ores et déjà disponible. Tous ces auteurs et ouvrages mériteraient aussi l’attention du public car, comme vous le rappelez pour Blanc de Saint-Bonnet, ils sont, aux yeux du monde, « périmés. »

Entretien mené par F. d’Oteghem

Dès à présent, les lecteurs du Salon Beige pourront obtenir une réduction de 20 % sur tous les coffrets des éditions Meystre via ce lien : https://editionsmeystre.ch/discount/SALON20 ou ce code promo : SALON20. Offre valable jusqu’au 30 juin, 23 h 59.

Partager cet article

Nous utilisons des cookies pour vous offrir la meilleure expérience en ligne. En acceptant, vous acceptez l'utilisation de cookies conformément à notre politique de confidentialité des cookies.

Paramètres de confidentialité sauvegardés !
Paramètres de confidentialité

Lorsque vous visitez un site Web, il peut stocker ou récupérer des informations sur votre navigateur, principalement sous la forme de cookies. Contrôlez vos services de cookies personnels ici.


Le Salon Beige a choisi de n'afficher uniquement de la publicité à des sites partenaires !

Refuser tous les services
Accepter tous les services