Le livre d’Adrien Bouhours, Frédéric Lenoir, héritier, témoin et acteur de la diffusion d’un christianisme ésotérique, publié aux éditions du Cerf, est un ouvrage important. Important par son volume, d’abord : 866 pages. Important par son objet, ensuite : il ne s’agit pas d’un pamphlet, mais d’un travail issu d’une thèse d’histoire moderne et contemporaine soutenue en 2023. Important surtout par ce qu’il éclaire : la manière dont une certaine spiritualité contemporaine a recyclé le christianisme en sagesse universelle, en expérience intérieure, en matériau symbolique disponible pour l’homme moderne.
Frédéric Lenoir n’est pas un militant antichrétien. Il n’a jamais fait profession de haine envers Jésus. Il ne se présente pas comme l’ennemi de l’Évangile. C’est même ce qui rend son cas si intéressant. Il incarne une forme beaucoup plus douce, plus séduisante et plus efficace de sortie du catholicisme : non pas le rejet brutal du Christ, mais sa transformation en maître de sagesse parmi d’autres.
Bouhours montre précisément que Lenoir n’est pas un simple vulgarisateur sympathique. Ancien directeur du Monde des religions, auteur à succès, conférencier, essayiste, romancier, passeur médiatique des questions spirituelles, il a joué un rôle réel dans la recomposition religieuse française. Il a parlé de religion à un pays qui ne savait plus très bien quoi croire. Il a donné des mots, des images, des récits et des repères à une France déchristianisée mais pas complètement matérialiste. Une France qui ne voulait plus vraiment de l’Église, mais qui voulait encore du sens.
C’est là que le diagnostic devient passionnant. Lenoir ne vide pas le christianisme en le dénonçant ; il le vide en le réinterprétant. Il garde Jésus, mais il tend à l’arracher à l’Église. Il garde l’Évangile, mais il le transforme en sagesse de vie. Il garde l’amour, la compassion, l’intériorité, la liberté spirituelle, mais il laisse de côté ce qui oblige : le dogme, les sacrements, le péché, la grâce, la Croix, la Résurrection, le salut, l’autorité de l’Église.
Ce christianisme-là plaît énormément à notre époque. Il ne demande pas de conversion. Il ne demande pas de confession. Il ne demande pas d’entrer dans une tradition reçue. Il propose un Jésus aimable, ouvert, inspirant, pacifié, presque thérapeutique. Jésus devient un Socrate oriental, un Bouddha galiléen, un maître intérieur venu apprendre à chacun à mieux vivre avec soi-même et avec les autres. C’est charmant, mais ce n’est plus la foi catholique.
Le mot “ésotérique” utilisé par Bouhours ne doit pas être compris seulement au sens caricatural : grimoires, sociétés secrètes, tables tournantes et initiations obscures. L’ésotérisme moderne est souvent plus subtil. Il consiste à présenter les religions visibles, dogmatiques et institutionnelles comme des formes extérieures, dépassables, parfois grossières, d’une vérité plus profonde réservée aux esprits éveillés. Dans cette perspective, l’Église n’est plus la gardienne du dépôt révélé, mais une enveloppe historique. Le dogme n’est plus la protection de la vérité, mais une prison. La foi devient inférieure à l’expérience spirituelle personnelle.
Ce que Bouhours permet de comprendre, c’est que cette logique n’est pas marginale. Elle est devenue l’une des grandes tentations religieuses de l’Occident contemporain. Le catholicisme s’efface ; la spiritualité demeure. Les églises se vident ; les librairies se remplissent de rayons “sagesse”, “méditation”, “développement personnel”, “spiritualité”. On ne veut plus croire comme l’Église croit ; on veut composer son propre itinéraire intérieur. On ne veut plus recevoir une vérité ; on veut choisir des fragments de sens.
Frédéric Lenoir est l’un des grands noms de ce basculement. Son œuvre met volontiers en dialogue Jésus, Bouddha, Socrate, Jung, les spiritualités orientales, l’écologie, la sagesse universelle, l’humanisme moderne. Tout cela n’est pas nécessairement faux en bloc. Il serait injuste de nier qu’il dise parfois des choses justes sur l’intériorité, la compassion, la liberté ou le besoin de sens. Mais le problème est ailleurs : dans l’ensemble, le christianisme devient une matière première, non plus une révélation.
Or le christianisme n’est pas une sagesse parmi d’autres. Il contient une sagesse, bien sûr, mais il ne se réduit pas à elle. Il n’est pas d’abord une méthode pour mieux habiter son intériorité. Il est l’annonce d’un événement : Dieu s’est fait homme, Jésus-Christ est mort et ressuscité, le péché et la mort sont vaincus, l’homme est appelé au salut. Le christianisme n’est pas seulement une morale de l’amour ; il est la foi en un Sauveur.
C’est pourquoi le livre de Bouhours est précieux pour les catholiques. Il aide à nommer une confusion très répandue. Beaucoup croient encore aimer le christianisme parce qu’ils aiment Jésus comme figure de bonté, de sagesse ou de douceur. Mais aimer un Jésus reconstruit, désincarné, séparé de son Église, séparé de sa Croix, séparé de sa divinité, ce n’est pas encore recevoir le Christ. C’est parfois conserver une icône morale en refusant le Seigneur vivant.
L’enjeu dépasse donc largement Frédéric Lenoir. Son cas révèle une crise plus profonde : la difficulté du catholicisme français à transmettre sa propre foi comme une vérité belle, vivante, intelligente et exigeante. Quand la catéchèse devient floue, quand la prédication devient sociologique, quand la liturgie ne porte plus clairement le mystère, quand les catholiques eux-mêmes n’osent plus dire ce qu’ils croient, d’autres viennent proposer un christianisme de remplacement. Plus doux. Plus vague. Plus compatible avec l’esprit du temps.
Il ne suffit donc pas de critiquer les nouvelles spiritualités. Il faut comprendre pourquoi elles attirent. Elles répondent à une faim réelle : faim de sens, de silence, d’intériorité, de consolation, de beauté, de verticalité. Mais elles y répondent souvent en contournant la vérité chrétienne. Elles offrent la paix sans la conversion, la lumière sans la Croix, l’amour sans le jugement, l’intériorité sans l’Église, la spiritualité sans la foi.
Le grand mérite d’Adrien Bouhours est de montrer que ce phénomène a une histoire, des réseaux, des passeurs, des doctrines, des continuités. Il ne s’agit pas d’un simple brouillard spirituel apparu spontanément dans une société déchristianisée. Il y a là une recomposition active du religieux, dans laquelle Frédéric Lenoir occupe une place significative.
Son livre oblige donc les catholiques à ouvrir les yeux. Le christianisme n’est pas seulement attaqué par l’athéisme militant ou par les idéologies politiques hostiles. Il est aussi dissous par des spiritualités aimables qui en conservent les mots tout en en changeant le cœur. On garde Jésus, mais on ne veut plus du Christ. On garde l’amour, mais on ne veut plus de la vérité. On garde l’Évangile comme inspiration, mais on ne veut plus de l’Église comme mère et maîtresse.
Face à cela, la réponse catholique ne peut pas être seulement défensive. Elle doit être missionnaire. Il faut redire que la foi catholique n’est pas une spiritualité parmi d’autres, mais la rencontre du Dieu vivant. Il faut redire que le dogme n’étouffe pas le mystère, mais le protège. Il faut redire que les sacrements ne sont pas des symboles facultatifs, mais les lieux réels de la grâce. Il faut redire que le Christ n’est pas venu simplement nous apprendre à être plus sereins, mais nous sauver.
Le livre de Bouhours est donc plus qu’une étude sur Frédéric Lenoir. C’est une invitation à comprendre notre époque, et peut-être aussi un avertissement. Lorsque les catholiques cessent de transmettre toute la foi, d’autres se chargent d’en proposer une version soluble, aimable, spirituelle, mais amputée de l’essentiel.
Et l’essentiel, justement, n’est pas une “sagesse universelle”. L’essentiel est Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, mort et ressuscité, présent dans son Église jusqu’à la fin des temps.
Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.
Frédéric Lenoir, héritier, témoin et acteur de la diffusion d’un christianisme ésotérique

Montalte
Cet article est tout à fait pertinent et c’est ce que j’observe : ce qu’il décrit est devenu la religion dominante dans ce pays et sans doute en Occident. Non pas l’athéisme mais cette spiritualité hybride. C’est frappant sur le Chemin de Compostelle: plus on s’en rapproche, plus il y a de cours de yoga proposés et une faune pseudo hidouiste ou bouddhiste qui vous donne du “Namaste” sur la route, en tout cas beaucoup plus que de messes (ce qui pose la question du manque d’adaptation de la pastorale dans les diocèses traversés : annonce des messes dans les gîtes, horaires de messe le soir, plus adaptés aux pèlerins, qui par définition partent tôt le matin et ne vont pas attendre 11h pour la messe, bénédiction des pèlerins. C’est un peu mieux en Espagne mais catastrophique en France, même dans des soi-disant hauts lieux du pèlerinage : pas de messe du dimanche un samedi soir à Vézelay un 31 août, par exemple, sous prétexte que les prêtres étaient en vacances). Mais combien de monastères et centres de retraites spirituelles accueillent plus de cours de yoga que de retraitants en silence , Il devient difficile de pouvoir manger en silence car ça gène le service de cuisine, sans parler de la difficulté à rencontrer un accompagnateur ou une accompagnatrice. Bien sûr, c’est le manque de vocations religieuses qui en est une des causes, ce qui alimente le cercle vicieux de la déchristianisation. Manque de vocation que Frédéric Lenoir illustre de façon criante : n’était-il pas un ancien séminariste ?
La foi chrétienne se manifeste aussi par des gestes qui ont l’air anodin mais qui se perdent. Depuis la pandémie, on se retrouve avec des fidèles qui ont tellement intégré ce gloubi-boulga spirituel qu’ils vous souhaitent la paix du Christ les mains jointes en mode hindou… Ou des tradis qui vous laissent la main en l’air avec la plus grande grossièreté. Alors que le baiser de paix ou le serre-main sont, depuis l’Antiquité, la marque des chrétiens qui se saluaient ainsi pour manifester que leur fraternité surpassait la peur de la contagion.
LinkdeNova
Merci, ce que vous décrivez est bien triste et bien vrai. Une petite précision. Frédéric Lenoir, selon Bouhours, n’a pas été séminariste. En revanche, après avoir suivi à Fribourg les cours de philosophie du Père Marie-Dominique Philippe, il est entré dans la Communauté des Frères de Saint-Jean, dans la quelle il a passé quelques années au début des années 80. Il en est sorti avant de prononcer des vœux définitifs. Il semble être resté très attaché à ce dominicain (véritable électron libre de l’ordre des Frères Prêcheurs et mêlé à d’affreux scandales de moeurs), dont il a été le très fervent disciple et qu’il a interrogé à plusieurs reprises les années suivantes lorsqu’il est entré chez Fayard comme responsable de collection.
Montalte
Merci de cette précision car il faut en effet être rigoureux : être frère religieux, profès temporaire ou scolastique, ce n’est pas pareil que d’être séminariste. Toujours est-il qu’il a bien quitté les Ordres. Quant à sa “suivance” comme on dit en théologie, du P. Philippe, cela jette en effet une lumière plus qu’obscure sur son éthique.
LinkdeNova
Excellente recension d’un maître-ouvrage ! Bravo et merci ! Et bravo M. Bouhours ! L’appareil critique (notes de bas de page, bibliographie, index) est d’une très grande richesse. L’enquête d’Adrien Bouhours – livrée sur un ton toujours mesuré et équilibré – est extrêmement fine et rigoureuse, c’est un modèle du genre, qui nous éclaire sur bien des événements fâcheux et leurs “coulisses” ( le Concile Vatican II, les scandales qui ont entaché l’histoire pourtant récente des communautés dites nouvelles, en passant par l’explosion – avec la complicité des médias dominants et de pôles universitaires dédiés aux sciences humaines et surtout à l’histoire des religions – dans les nouvelles générations de conceptions gnostiques et ésotériques voulant faire croire que le visage de l’Eglise a été défiguré dès l’époque de l’empereur Constantin ! ). Cette lecture éclaire le lecteur et ne manque pas d’ouvrir des pistes (très nombreuses et à explorer absolument). Une lecture que tous ceux qui essaient encore de comprendre comment un petit nombre de gens très décidés, souvent des hommes d’église ayant eu souvent maille à partir avec l’Eglise catholique et se positionnant eux-mêmes dans leurs propres ouvrage à la gauche voire à l’extrême-gauche de l’Eglise, ont décidé de rester à tout prix dans l’Eglise pour la “réformer” et la transformer de l’intérieur, quoiqu’il en coûte. Une lecture époustouflante, que nous n’avons pas fini d’exploiter, et qui doit exciter notre désir ardent, malgré nos imperfections et celles des hommes d’Eglise, de manifester sans relâche et publiquement notre respect pour le Magistère y compris et surtout les enseignements des papes jusqu’à Pie XII, notre attachement au Souverain Pontife et notre foi indéfectible dans l’Eglise catholique, unique arche du salut. Votre (bonne) bibliothèque compte déjà Iota Unum (Romano Amerio), Pour qu’il Règne (Jean Ousset), Ils l’ont découronné (Mgr Lefèbvre) et Le Rhin se jette dans le Tibre (R. Wilgen), j’en passe beaucoup et des meilleurs ! Alors ajoutez-y vite ce livre d’Adrien Bouhours ! [ je ne connais pas ce dernier, j’ai acheté son livre après l’avoir entendu s’exprimer dans une émissionpassionnante diffusée récemment sur CNews (En quête d’Esprit) consacrée aux dangers de l’occultisme ].
Montalte
On ne peut pas être attaché à un Souverain Pontife et à la foi de l’Eglise en refusant son enseignement. Les dérives schismatiques des lefebvristes qui risquent – sauf miracle – de redevenir un schisme en juillet en sont la preuve. Prétendre le contraire n’est que de l’hypocrisie orgueilleuse.
BMN
F. Lenoir est un ancien de la Communauté St Jean, pas longtemps.
Michel
Le christianisme de Frédéric Lenoir semble sorti de Nostra Aetate et du “todos, todos, todos” bergoglien…
En effet, il inclut, sans prérequis ni condition, tout le monde, excepté bien sûr… les catholiques traditionalistes !…
julaurdine
« Le christianisme sans le Christ de l’Église »
Une secte comme une autre.
Lenoir se fiche pas mal du Christ, il s’en sert pourvu qu’on parle de lui et qu’il se fasse remarquer, il n’est pas le seul, du snobisme anti-catholique.
Trophyme
Excellente mise en perspective de Philippe.defranck, soulignant que l’importance de cet ouvrage déborde amplement son intitulé.
Addendum : l’illustration est-elle aussi de Philippe.defranck?
Collapsus
Nos évêques et prêtres sont-ils théologiquement et spirituellement armés pour lutter contre une telle dérive pernicieuse si conforme aux attentes de notre époque ? Leurs séminaires les ont-ils préparés pour ça ? Je n’en suis pas persuadé malheureusement. Cette tendance a infiltré les courants charismatiques très influents dans notre Eglise.
Montalte
on voit que vous n’avez pas mis les pieds dans un séminaire. ou alors il y a longtemps et que vous n’y êtes pas resté.
Collapsus
Vous confirmez donc mes propos : les séminaires d’il y a 20/30 ans qui ont formé l’essentiel de nos évêques et prêtres actifs aujourd’hui étaient sous cette influence délétère. Ravi que nous soyons d’accord.
julaurdine
Merci, Collapsus, c’est le moins qu’on puisse dire, sous Influence délétère confirmée … et développée sous le pontificat de Bergoglio ce que l’Église continue de subir.
Montalte
On voit que vous n’avez pas mis les pieds dans les séminaires du pontificat de François non plus. Ou que, vous non plus, vous n’y êtes pas resté. D’ailleurs pas mis les pieds à l’Eglise catholique non plus, sinon vous appelleriez le Pape par son nom. Bref, comme Lenoir, donc.
Montalte
Vous confirmez donc que votre logiciel mental est bloqué au siècle dernier et que vous parlez de l’Eglise actuelle sans rien y connaitre; Il n’y a pas pire que les incompétents qui critiquent sans savoir.
Collapsus
Votre agressivité coutumière à l’égard de la plupart des contributeurs des forums du SB est assez révélatrice de votre état d’esprit et votre charité vis-à-vis de vos frères catholiques. On reconnaît là la patte de ces progressistes qui sentent avec hargne et dépit le retournement de l’opinion catholique à propos des errements de Vatican II et se retrouvent sur la touche.
Je prie pour que l’Esprit Saint vous console et vous éclaire.
Montalte
“Agressivité coutumière” ? Parce que vos posts sont bienveillants et charitables à l’égard de du Pape, des évêques, des séminaristes ? Et depuis quand vous nous considérez comme “catholiques” après avoir dit à longueur de temps que nous étions tous des hérétiques ? Mais si vous vous vous mettez à considérer le Pape François et Léon XIV comme des “catholiques”, alors, comme disait la Petite Thérèse, “tout est grâce”