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Religion / Sectes et satanisme

Démons et rituels d’exorcismes dans l’univers de l’hindouisme

Démons et rituels d’exorcismes dans l’univers de l’hindouisme

De Marion Duvauchel pour Le Salon beige :

A la question « faut-il croire au démon ? » les prêtres catholiques répondent le plus souvent qu’il faut surtout croire en Dieu (Père, Fils et Saint Esprit). Ce ne devrait être qu’un préalable, c’est
souvent une fin de non-recevoir. Quelques papes ont rappelé que Satan est « un être personnel » principalement occupé à détruire l’homme. La présence des exorcistes vient rappeler que l’affaire n’est pas à prendre à la légère, et que le démon attaque toujours, et de moins en moins dans l’ombre. L’anthropologie a ouvert un champ d’étude : la démonologie, champ d’étude délicat s’il en est, dont, Proust à l’appui, on a tenté de fonder la légitimité « scientifique » : « le mal seul fait apprendre et permet de décomposer les mécanismes que sans cela on ne connaîtrait pas ». C’est possible mais seulement dans une certaine lumière. Il est vrai que ramener la religion populaire à de la superstition engluée dans le folklore est insuffisant. Mais qui peut savoir si, en pénétrant dans les arcanes de pratiques qui sollicitent des puissances issues d’on ne sait quelles ténèbres, on n’espère pas voir se vérifier des connaissances occultes, pour lesquelles tous les Faust de la terre ont éprouvé une dangereuse fascination.

C’est l’univers des rituels, le monde de la religion à des fins pratique : monde inquiétant, celui de la magie (blanche et noire), de la sorcellerie, de la connaissance empirique, d’expériences ténébreuses. Les démons sont partout et les hommes en font un usage varié… Ils fournissent une explication à l’affliction, au malheur, aux calamités et à la maladie ; ils appartiennent à un univers cognitif commun du mal, de son étiologie et de sa thérapeutique. L’homme hindou (Inde et Tibet) se tient pour soumis à l’influence de toutes les forces ennemies de la nature visible et invisible : sorciers, maladies et la foule obscure des êtres malfaisants, souvent redoutables et intimement mêlées aux activités humaines quotidiennes. Sitôt apparues, elles s’évanouissent : la hantise qu’elles suscitent est proportionnelle au caractère soudain et sporadique de leur manifestation. Bien que situées au plus bas niveau de la structure hiérarchique du panthéon et considérées comme des puissances inférieures, ces créatures n’en sont pas moins redoutées car dotées d’une extraordinaire puissance de manifestation (et donc de nuisance). C’est ce foisonnement anarchique d’auxiliaires, cette société grouillante et mystérieuse, que l’on s’efforce d’apaiser, qui explique la multiplicité de sanctuaires en Asie.

Ces démons sont d’autant plus craints qu’ils vivent à proximité des hommes et qu’ils s’incarnent occasionnellement en eux. L’Hindou n’aime guère les évoquer. Qu’une de ces forces devienne visible et le malheur menace. Aucune ne saurait être tenue pour insignifiante ou considérée comme indifférente. Qu’elle revienne régulièrement et le malheur s’abattra. Instables, imprévisibles, d’humeur capricieuse, c’est apparemment de manière totalement arbitraire qu’interviennent ces forces. En réalité, bien que débarrassées de la pesanteur du corps, elles ont comme les hommes des besoins qui exigent d’être satisfaits, d’’où leur caractère lunatique et leur susceptibilité. Promptes à se sentir blessées ou insultées, elles se vengent en prenant possession de ceux qui les ignorent, les provoquent ou les agressent, fût-ce inconsciemment. N’’importe laquelle peut, à tout moment, connaître une montée en puissance, sanctionnant ici un manquement, là une transgression. Ne possédant ni durable identité ni caractères déterminés, ces puissances résistent, par définition, à toute appréhension. Leur insaisissabilité est d’autant plus redoutée que leur sphère d’intervention est vaste, comme est rapide leur puissance agissante.

Les yaksa sont des démons inférieurs, esprits des arbres ; les gandharvas des démons portés sur le sexe ; les nagas des divinités reptiliennes ; les rakshas, les yâtudhânas et les piçacas s’attaquent aux hommes, sont anthropophages, haïssent les sacrifices et les prières, écartent l’âme des défunts de l’offrande funéraire, prennent la forme de corps humains souvent monstrueux, mais le plus souvent, ils se laissent apercevoir sous forme de chiens, de vautours, de loups, de singes. Dans les textes, le dieu Agni chasse cette race de vampires et les dieux
punissent les sorciers qui les invoquent.

Les démons peuvent être aussi des « âmes » (preta), ou « fantômes » (pisaca), qui échappent à la figuration permanente comme à l’installation cultuelle. Ils diffèrent des « esprits » en ceci que ces derniers acquièrent, une fois terrassés et transformés en dévots (bhakta), la fonction martiale de gardiens, ce qui nécessite qu’on les matérialise et qu’on les immobilise dans des sanctuaires. Ainsi pacifiés, ils deviennent des démons divinisés qui s’intègrent à la société des dieux. Dans le bouddhisme, ils s’intègrent à la société bouddhiste : Jinas célestes,
boddhisattvas, ou tout simplement le Bouddha. C’est ce qu’on appelle les démons apprivoisés, ou domptés, ou subjugués.

« Les bhüta » (de la racine sanscrite bhü qui signifie « devenir ») sont une sorte d’esprits primitifs. Le plus craint de ces démons est Brahma-räksasa, noir cannibale hirsute, qui se déplace en portant des viscères et en buvant le sang dans les crânes ouverts. Il est réputé voler les vies de ceux qui s’égarent la nuit. Il ressemble étrangement  à Mahakala. Le « butha » porte un nom (ou est porté par lui) qu’on ne connaît pas nécessairement, l’anonymat signifiant seulement que nul n’est encore parvenu à les nommer. La malfaisance du démon résidant dans son
nom, l’efficacité de son action est proportionnelle à la faculté qu’il a de le tenir caché : le rituel consiste alors à le contraindre à se dévoiler, c’est-à-dire à communiquer son nom car la dénomination doit être scellée par l’aveu du démon. Il a plus d’un tour dans son sac : il peut avancer un faux nom pour préserver son anonymat, donc sa puissance d’action. Mais même une fois connu, le nom du démon peut être tenu secret par les quelques privilégiés qui accèdent à la connaissance de leur monde redouté, les « détenteurs des formules » (mantragara)
notamment. C’est que la connaissance du monde des démons et des rituels de « libération » se monnaie.

Dans la vie courante, les démons apparaissent furtivement pour sanctionner ou, la plupart du temps, pour se venger. Mais pour les Hindous leur présence tangible est continûment attestée par les symptômes et les maladies qui troublent les individus ou, plus rarement, les calamités qui affectent les communautés. Évidemment, tous les maux ne sont pas attribués aux démons, on dispose aussi d’autres types d’explications plus « naturalistes » assortie d’une ethnomédecine locale en conformité avec la médecine hindoue. C’est en fonction d’un ensemble de symptômes que l’exorciste reconnaît le mode d’intervention des « bhuta » et qu’il interprète la nature du mal. Il formule un diagnostic en distinguant d’une part les maladies dont la cause est interne (mauvais équilibre du corps, régime diététique, déséquilibre thermique, etc..) et celles dont l’origine externe implique une intervention spirituelle.

Les ethnologues ont pu distinguer trois types d’intervention : superficielle, profonde ou la possession. Dans le premier cas, l’esprit est éjecté par des moyens ponctuels et violents, symétriques de son mode d’intervention. Apparu pour faire une demande, si elle est exaucée, il disparaît et l’affection disparaît avec. Le procédé vise à rejeter le démon au dehors de manière définitive, tâche d’autant plus redoutable ou délicate que l’attaque a été impromptue et qu’une fois son forfait accompli, le démon disparaît. Impossible donc de déterminer son identité et de connaître son nom. Dans ce type de rituel, on ne peut « lier » le démon dans la mesure où il garde son anonymat.

Dans le deuxième cas, le corps est soudainement atteint et le démon s’en va tout aussi soudainement mais après l’avoir lésé : idiotie, confusion mentale, épilepsie, paralysie, cécité, mais aussi délire ou syncope… Plus ou moins durablement. Le procédé consiste à tenter d’apprivoiser le démon, à établir avec lui une sorte de « relation de travail » à partir du constat qu’il est impossible de l’expulser rapidement. C’est une négociation, quelque chose comme un contrat. Les descriptions de cultes de possession dont disposent les ethnographes montrent que cette expulsion ne s’obtient qu’à la condition d’avoir d’abord pactisé avec le démon. La stratégie consiste alors à l’utiliser en vue de réaliser un équilibre nouveau qui transforme l’esprit possesseur en esprit protecteur. Mais même lorsque le démon consent à quitter le patient, ce n’est que rarement un abandon. Si au bout de douze ans il est encore là, c’est qu’il cherche à faire mourir celui qu’il possède. C’est la période dite « patta ». Nombre d’esprits ont une durée de vie de deux patta. Il faut donc que l’exorciste entre coûte que coûte en contact avec le démon en vue de le contrôler. On commence par lui faire des excuses : « Baba, qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi es-tu mécontent ? Nous ne t’avons jamais désobéi ! Pardonne-nous si nous l’avons fait » ; puis on le
menace verbalement : « Vas-tu enfin t’en aller, oui ou non ? sinon je te frappe ! Va-t’en ! Va-t’en !» ; et on attend qu’il daigne faire connaître ses conditions : offrandes alimentaires carnées la plupart du temps. On espère surtout que de guerre lasse et satisfait le démon réponde : « Ne me bats pas, je m’en vais ! Mais désormais donne-moi à manger ».

Dans le troisième cas, celui de la possession, le démon se loge dans la personne et l’habite en permanence. Entré par effraction dans le corps, il y reste et se manifeste chroniquement lors de crises où il torture la victime en formulant ses volontés. On considère que l’intervention malfaisante résulte d’erreurs de la victime, avec la connotation de faute. La cause est le plus souvent recherchée du côté de la transgression des règles ou de l’offense envers une déité – qui peut être celle du clan, à laquelle s’agrègent les ancêtres. D’où les prières aux défunts qui visent essentiellement à les éloigner pour les empêcher de nuire. Avec le bouddhisme ésotérique, réservé aux initiés, on sort de l’univers proprement superstitieux pour entrer dans celui des sombres arcanes d’une connaissance ambigüe et des voies souterraines pour atteindre des pouvoirs supranormaux. Les rituels secrets organisent la relation à un démon haut placé dans la hiérarchie. C’est à cela que sert le « mandala », (ces dessins géométriques souvent fort complexes). Ces images ne sont pas seulement destinées à soutenir la méditation de l’adepte mais à déterminer la divinité de tutelle mobilisée et ce, à partir de signes distinctifs repérables sur le schéma et sur la place occupée par la divinité dans le mandala.

Lorsqu’au VIIIe siècle environ, le bouddhisme parvient au Tibet, il arrive dans des sociétés imprégnées de pensée magico-religieuse et de rituels magiques : là aussi on croit à l’efficacité d’une intervention des génies, des mauvais esprits, des dieux ou des bouddhas pour le bonheur et le malheur de ceux qui vivent sur la terre. Dans le Tibet ancien, dieux et démons, » lha et ‘dre », sont souvent associés. Leur ambiguïté foncière tient largement au fait qu’ils sont toujours prêts à revenir à leur ancien état incontrôlé et à se muer en divinités malignes. Autrement dit, ces démons » tenus en laisse » ou à distance, (démons apprivoisés), constituent toujours un danger, au moins potentiel.

Le détour par la démonologie hindouiste ou hindoue peut apporter un éclairage inédit sur des réalités ténébreuses. Ces pratiques de magie voire de sorcellerie ne sont pas dénuées d’une forme de rationalité. Les démons eux-mêmes ne peuvent pas ne pas obéir aux exigences de la raison. On peut faire l’hypothèse qu’en acculant ces esprits à la lumière de la raison (ne serait-ce qu’en obtenant leur carte d’identité) ils finissent par  préférer s’en retourner dans les lieux ténébreux qui leur sont affectés. La lutte contre le démon en clé hindouiste n’a rien d’un combat spirituel à mener. Il ne s’agit pas de libérer un esprit, – une âme – d’une emprise douloureuse et aliénante mais d’exercer une activité lucrative, contrairement aux exorcistes de l’Eglise qui
exercent un ministère qui requiert sagesse prudentielle et le don de force. La figure visible dans la contingence du monde de cette emprise mauvaise est le « lien ». La volonté ligotée ou orientée de manière perverse, l’intelligence ficelée, l’incapacité à décider librement, souvent de grandes souffrances et des déchirements, voilà les points de visibilité dans la personne « liée ». Le Moyen âge posait des crucifix dans les chambres des enfants pour les protéger du démon. Ça a l’air superstitieux. Ça n’en a que l’air. Cela faisait partie des réflexes prophylactiques d’une civilisation qui avait une connaissance comparable dans ce domaine à celle du monde hindou, mais dans un autre paradigme et par conséquent dans une autre inspiration. L’histoire de la
démonologie occidentale reste à écrire mais ce qui est à élaborer d’urgence, c’est une angélologie. Car si Proust n’a pas tout à fait tort, c’est d’abord dans la lumière des anges que l’on peut voir, comme en abîme, l’œuvre du démon. A cet égard, saint Bonaventure reste un maître.

Il est écrit (Matthieu, 16 ;19) : « Je te donnerai les clés du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la Terre aura été lié au ciel et ce que tu délieras sur la Terre aura été délié au ciel ». Il nous faut rendre grâce pour ces prêtres aux fonctions particulières, – les exorcistes – et prier pour eux qui affrontent des puissances obscures. Leur mission est une mission de libération. Ils ne se contentent pas de « lier » les démons, ils délient les âmes et les volontés aliénées par l’ange prévaricateur et ses soldats de la nuit. La vraie nuit.

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