Ancien militant progressiste devenu juriste à Rome, essayiste et poète, Luigi Trisolino, né le 11 octobre 1989, incarne un parcours intellectuel hors norme. Alors que la Belgique et l’Europe du Nord traversent une crise d’identité et de repères, ce converti de 35 ans livre en exclusivité pour Diakonos.be un entretien sans filtre. Bioéthique, combat contre la sécularisation, critique du centre mou et défense du droit naturel : un regard romain tranchant, adressé directement à une jeunesse en quête d’enracinement et d’espérance.
Maître Trisolino, vous naviguez professionnellement entre les arcanes de la bureaucratie romaine et la rigueur du droit public, tout en cultivant la sensibilité du poète et la radicalité du converti. Ne serait-ce pas la définition parfaite d’un équilibriste… ou d’un incorrigible romantique qui cherche encore des lois immuables dans un monde qui change d’avis toutes les cinq minutes ?
— « N’est ce pas avec la même ardeur laborieuse que les fourmis transportent les grains de sable, déplacent des carcasses d’insectes et creusent la terre ? Et les aigles ne dominent-ils pas les hauteurs avec la même force ailée, qu’ils construisent leurs nids au sommet des montagnes ou qu’ils y rapportent des proies pour nourrir leurs petits ? Dès lors, quelque soit le contexte ou le matériau à concevoir, façonner ou transporter — qu’il soit juridique, journalistique, poétique, politique ou théologique —, je demeure le même homme, mû et éclairé par la même conversion au Christ dans la tradition pétrinienne.
Mon secret pour préserver mon intégrité, sans devoir faire le grand écart ni tomber dans le romantisme, c’est de rester hors de ma zone de confort. En premier lieu intérieurement, par rapport à moi-même, en veillant chrétiennement tel un guetteur pour me tenir prêt, au cas où je devrais affronter davantage d’inconfort encore à l’extérieur, par exemple politiquement, au milieu des autres. Ma conversion a été un long chemin de croix. Mais en luttant, à mon échelle, contre les idéologies mondialistes du genre et du wokisme, je commence déjà à déranger ces progressistes dont mes convictions catholiques m’ont définitivement éloigné.
Mais j’espère être une source constructive d’inconfort, notamment parmi ces conservateurs fatigués qui, dans leurs discours et leurs actions socioculturelles, se confondent désormais pratiquement avec les figures de cette antichambre du progressisme qu’est devenu le centre mou. Même ma poésie dérange quand elle aborde des thèmes sociaux. C’est qu’elle tranche avec ces poètes aliénés qui alternent entre démission politique et postures civiques de façade, soumis au discours progressiste dominant, au matérialisme et à un néo-pacifisme de circonstance.
Journalistes et juristes ne sont pas en reste dans ce processus d’auto-destruction intellectuelle et de liquidation des consciences qui s’ensuit. Pour un converti nourri de la tradition catholique, riche de talents qu’il se doit de fructifier, l’engagement doit être total : une présence énergique, déployée partout où il est possible de rendre témoignage. Aujourd’hui, seuls les faux prophètes font consensus. Ce sont eux qu’il nous faut combattre, en affirmant la nécessité vitale, humaine et politique d’enraciner nos identités, nos lois et nos traités dans le droit naturel le plus accompli : celui issu de nos racines chrétiennes.
Qu’est-ce qui, dans votre parcours de juriste plongé au quotidien dans la rationalité des institutions publiques à Rome, a ouvert la brèche vers la conversion au catholicisme ? La foi a‑t-elle été pour vous une rupture ou l’aboutissement logique d’une quête de vérité ?
— J’ai pris la réalité à bras le corps pour la regarder en face, dépouillé des filtres relativistes de mon ancien milieu. Et la réalité cette, dans ce qu’elle a de plus essentiel, a accueilli celui qui tentait de la contourner. En dépassant le juridisme qui étouffe si souvent l’État de droit, je me suis également affranchi des fables sur l’être humain que le marxisme néo-trotskyste et le progressisme libéral m’avaient inculqué. La simple curiosité intellectuelle du dilettante sur l’être humain ne me suffisait plus ; je me suis donc engagé dans une quête authentique de la vérité.
De mon adolescence jusqu’à mes 34 – 35 ans, je n’ai cessé en effet d’explorer différentes chapelles et systèmes de pensée, tel un Ulysse avide de connaître le moindre des îlots le séparant d’Ithaque, sa véritable patrie. Devant la réalité des changements sociétaux, à l’époque du Christ comme aujourd’hui, certaines valeurs naturelles restent non négociables. Je l’ai toujours su mais je m’obstinais à vouloir tout concilier, aveuglé par des lectures dévoyées de la laïcité, de la fraternité et de la diversité culturelle.
Si la connaissance reste fondamentale, chaque homme parvient un jour à ce carrefour de son existence où s’impose la responsabilité du verbe évangélique : que votre « oui » soit un « oui », que votre « non » soit un « non ». C’est le pas que j’ai franchi en entamant un parcours pastoral en compagnie d’autres jeunes hommes et jeunes femmes, à raison d’un week-end par mois pendant plus de six mois, au couvent franciscain de Saint-Bonaventure au Palatin, un havre de paix niché au cœur de Rome, simple et suspendu au-dessus d’un jardin somptueux qui domine le Colisée. C’est là que la certitude m’est apparue : la vérité existe, et tous les compromis idéologiques sur la cité ne sont que des arrangements personnels, sociaux ou étatiques. Aucun d’eux ne touche à la vérité de l’être.
J’ai toisé la réalité et j’ai cherché la vérité de manière enfin authentique. Je ne pouvais plus assumer cet ultra-progressisme provocateur pour lequel je militais au lycée, quand, à dix-sept ans à peine, avec quelques camarades militants, j’avais fait circuler sous le manteau un tract — allant jusqu’à l’afficher sur une porte latérale de ma paroisse natale dans les Pouilles — pour faire scandale en réclamant la légalisation des mariages collectifs et des adoptions par des familles polygames, alors que ma propre vie privée avait toujours été monogame.
J’ai regardé la réalité naturelle en face, et j’ai également abandonné le progressisme libéral que j’affectionnais pourtant vers mes 33 – 34 ans. Quand le Christ, depuis le tabernacle, a frappé à la porte de ma conscience politiquement engagée pour l’ajuster à ce que mon cœur avait toujours nourri au plus intime, je n’ai pas voulu la lui ouvrir à moitié, je l’ai ouverte en grand. Il aurait été hypocrite de ma part d’ouvrir à moitié, et je déteste l’hypocrisie. Pour moi, dans la perspective de la tradition catholique, la foi a été un aboutissement empirique, intime et partagé, fait de rencontres, de visages, de vie et de temps. Mais les répercussions que la foi catholique a entraînées dans ma vie de militant des droits et des libertés ont consommé une rupture politique, suivie d’une découverte rationnelle, cohérente et consécutive de la droite divine, conservatrice, fondée sur les droits naturels, sur la chrétienté culturelle et le libre arbitre respectueux de la vie, de la conception jusqu’à la mort naturelle.
Le bon démocrate libéral que j’étais — pro-vie dans la seule intimité de son âme — a cédé la place à un catholique engagé. Un homme qui revendique publiquement, sans demi-mesure et par les moyens de la démocratie, le droit à la vie comme la condition logique et empirique de la liberté elle-même.
Le caractère sacré de la vie supplante l’autodétermination libertine. Il s’agit pour moi d’un véritable retour aux sources : retrouver la foi intacte de mon enfance, nourrie des sept dons du Saint-Esprit et fidèle sans réserve au magistère de l’Église, notamment en matière de bioéthique.
Tel a été le point de départ de mon Odyssée, ce Luigi Trisolino adolescent qui pour se rebeller contre le carcan petit-bourgeois de sa province des Pouilles des années 2004 – 2007 fondait des cercles de poésies et de politique révolutionnaires, avant de s’en aller vivre à Rome fin 2008 et d’épouser, dans ce creuset cosmopolite, le socialisme humaniste puis le libéralisme progressiste.
Cette reconversion a jailli avec l’allégresse d’une source gonflant en fleuve, donnant son fruit de renaissance en 2025. Ce fut mon retour à Ithaque, à ma patrie véritable, le Christ, dans les pas de Pierre, le pêcheur d’hommes. Un retour au magistère catholique pleinement assumé, plus lucide et surtout plus mûr que la foi de mon enfance. En philosophie, on pourrait comparer la dialectique de ma foi — et des choix bioéthiques et politiques qui en découlent — à la dialectique de la droite hégélienne où la thèse serait mon âge d’or enfantin, l’antithèse serait incarnée par mon adolescence et mes années de jeunesse, et dont la synthèse serait ma vie présente transfigurée par la reconversion, accomplissant de manière plus aboutie la racine catholique de ma thèse originelle.
Souvent, le cheminement intellectuel vers la foi a besoin d’une incarnation. Quel a été le rôle précis de la liturgie et des sacrements dans votre propre conversion ? Est-ce la beauté, le silence ou la sacralité du rite qui a achevé de convaincre votre raison de juriste et de bouleverser votre cœur de poète ?
— Sur le Palatin, j’ai dépouillé mon intellect de sa carapace idéologique, j’ai confié ma vie à l’Esprit Saint dans le silence des adorations eucharistiques, et j’ai vu éclore des vocations à la vie religieuse franciscaine chez quatre jeunes hommes, dont l’un était mon aîné.
J’ai vu le Logos divin terrasser le rationalisme d’un ami, professeur de mathématiques à La Sapienza, venu suivre mes pas à Saint-Bonaventure. Lorsqu’il s’est tourné vers moi, l’Esprit Saint a scellé ce que je pressentais depuis toujours : ma vocation est laïque, irréductible aux sacristies et aux ornements sacrés. Il a placé entre mes mains des armes modestes, mais redoutables : la politique, le droit et, par-dessus tout, la poésie. Des armes que j’ai toutes offertes à Dieu.
C’est ainsi que j’ai sacrifié sur l’autel de la vie une possible carrière d’activiste, pour conserver et raviver la Bonne Nouvelle du Seigneur à travers une raison humaine naturelle capable de ne pas se fermer hermétiquement par rapport à la foi.
Sur le plan liturgique, j’aime le silence des célébrations face à la transsubstantiation du pain et du vin au Corps et au Sang du Christ. C’est dans cette même disposition que j’ai éprouvé Dieu : à quatorze ans à travers le soleil, lors d’un camp de l’Action catholique en Calabre ; puis à dix-sept ans à travers le vent, au balcon de ma maison natale dans les Pouilles.
À présent, je pourrais en goûter la présence dans l’espace infini qui s’ouvre en mon âme, dès que je laisse monter ce silence habité — véritable patrie retrouvée au cœur du monde. Fin juillet 2026 est paru « Carnànima – Madrepoesìa patria e pellegrina », mon recueil de cinquante poèmes christiques, pèlerins et patriotiques. Une œuvre façonnée en 2025 au fil de mes pérégrinations : de Tivoli à Rome, du désert du Fayoum au Caire, de la Galice à Milan, en passant par la Sicile et les terres de mes Pouilles natales. Ces poèmes se font l’écho de ma conversion. Ce recueil, que j’ai présenté le 12 et le 13 septembre 2026 au Salon du Livre Spirituel de Menton organisé au Musée Marabini-Martac, est la clé de voûte de cette renaissance. J’ose espérer que ces vers poétiques porteront du fruit, en inspirant et en touchant le cœur de quelques lecteurs sur leur chemin de la foi.
Aujourd’hui, on observe ce paradoxe saisissant : de nombreux jeunes, saturés d’écrans et de subjectivisme, se tournent vers la messe traditionnelle et les formes classiques de la foi. Vous qui avez épousé cette Tradition, qu’avez-vous à proposer à une génération en quête de repères solides ?
— Je n’ai que mon témoignage à offrir. Je me livre chair-et-âme [carnànima] tout entier, sans filtre, dans les vers qui relatent ma conversion. En août 2025, il y a un an, je me trouvais à Saint-Jacques-de-Compostelle, où j’avais atterri tranquillement sans parcourir le Camino. Et c’est finalement le chemin lui-même qui est venu à moi : entre les plages océaniques et le maquis méditerranéen à perte de vue, carnet et stylo en main, j’ai croqué à belles dents dans cette prise de conscience. Nous ne sommes que de simples passagers, ancrés en des points précis de cette Terre pour un bref instant, mais chacun d’entre nous compte énormément aux yeux éternellement amoureux du Créateur.
Et j’ai à offrir un engagement politico-culturel pour défendre nos valeurs fondamentales : le respect de la vie, le caractère sacré de la propriété privée — familiale et entrepreneuriale — ainsi que la souveraineté de nos territoires face au mondialisme financier, matérialiste et antichrétien. Avec mon ami et collaborateur Antonio Margheriti, j’ai récemment fondé l’association catho-patriote « i RadicaTi – dal diritto naturale alla legge » [Les Enracinés – du droit naturel à la loi], ou plus simplement « i RadicaTi », que je préside. Avec l’association, nous menons le combat dans dans les journaux, à la radio, sur les chaînes de web TV, dans des colloques et des conférences au Sénat et à la Chambre des députés à Rome, et bien plus encore. Notre site internet officiel est déjà disponible à l’adresse iradicati.it, où les personnes intéressées peuvent s’inscrire à l’association et apporter leur contribution sous une forme ou une autre. […]
