Il est très intéressant de lire cet entretien complet du Cardinal Müller qui a été grand ami et homme de confiance de Benoit XVI, préfet de la Doctrine de la Foi et cardinal de la Sainte Eglise.
Les lecteurs du Salon Beige doivent pouvoir lire tout ce que dit le Cardinal Muller avant de lire une critique très partielle et partiale d’un simple abbé de la Fraternité Saint Pie X.
Ce simple abbé qui commence sa critique en qualifiant les propos du Cardinal Sarah, lui aussi ancien préfet de la Doctrine de la Foi, de propos indigents ! (“Loin des déclarations indigentes d’un cardinal Sarah ou d’un Mgr Eleganti…”). Ce simple abbé ne semble pas avoir été particulièrement éduqué au respect et à la courtoisie !
Merci d’avance au Salon Beige pour la publication inédite en français de cet entretien du Cardinal Müller
Jan-Heiner Tück : Votre Éminence, en tant qu’évêque de Ratisbonne de 2002 à 2012, vous aviez déjà des relations avec la Fraternité Saint-Pie-X. Le séminaire international du Sacré-Cœur de Zaïtskofen se situe dans les limites du diocèse. Durant votre épiscopat, des diacres et des prêtres y ont été ordonnés sans autorisation. Comment avez-vous réagi, en tant qu’ordinaire du lieu ?
Cardinal Gerhard Ludwig Müller : Le conflit relatif aux ordinations illicites de prêtres et de diacres à Zaitzkofen s’est intensifié lorsque, suite à la levée de l’excommunication des quatre évêques ordonnés illégalement par l’archevêque Lefebvre en 2009, le négationnisme de l’un d’eux, Mgr Richard Williamson, a été rendu public. La presse et la communauté juive se sont interrogées sur la tolérance de cette opinion scandaleuse au sein de l’Église catholique. Par conséquent, en tant qu’évêque responsable, j’ai dû déclarer que la Fraternité Saint-Pie-X ne peut parler au nom de l’Église catholique, étant donné son état de division schismatique. Cela reste vrai malgré la volonté du Pape d’initier un processus de réconciliation avec l’Église catholique par la levée de l’excommunication. La Fraternité Saint-Pie-X a par la suite rompu ses liens avec Mgr Williamson. Cependant, en continuant d’administrer des ordres sacrés à Zaitzkofen sans l’autorisation de l’évêque local ni du Saint-Siège, les intentions schismatiques de ce groupe étaient manifestes. En programmant les ordinations à Zaitzkofen pour qu’elles coïncident avec l’ordination sacerdotale à la cathédrale de Ratisbonne (à 25 kilomètres de distance), les médias critiques envers l’Église ont eu amplement l’occasion de se délecter d’une prétendue désunion catholique, au grand dam des fidèles.
Tück : En tant que préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, vous aviez alors la responsabilité ultime de mener les pourparlers avec la Fraternité Saint-Pie-X au plus haut niveau, au nom des papes Benoît XVI et François. L’objectif était de clarifier les divergences doctrinales. Outre une conception anhistorique de la tradition, quels étaient les principaux enjeux ?
Müller : Le véritable problème ne réside pas dans la liturgie, c’est-à-dire dans la forme rituelle classique (post-tridentine) et renouvelée (post-Vatican II), mais dans la doctrine de la foi, qu’ils considèrent également compromise dans la liturgie renouvelée. Certaines formulations du concile Vatican II sont sujettes à des interprétations douteuses, par exemple que les musulmans, comme les chrétiens et les juifs, reconnaissent le Créateur dans la tradition abrahamique et adorent le Dieu unique avec nous. Ils y voient un relativisme de l’histoire religieuse qui présuppose une religion commune à toute l’humanité, au-delà de la révélation de Dieu en Jésus-Christ. Ce que l’on oublie ici, c’est l’enseignement catholique classique selon lequel la raison humaine est en principe capable de reconnaître l’existence et l’unité de Dieu, tandis que les mystères de la Trinité et de l’Incarnation ne sont révélés que par la foi surnaturelle (Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, I, 2 et 6 ; Concile Vatican I, Constitution dogmatique Dei Filius , Canon I, 1 : DH 3026). En reconnaissance de la recherche sincère de la vérité divine, tous peuvent atteindre le salut éternel si, sans faute de leur part, ils ne parviennent pas à la connaissance de l’Évangile du Christ et de son Église, mais se laissent guider par la grâce de Dieu et s’efforcent d’atteindre le bien et le vrai, ce qui constitue toujours une préparation à l’Évangile (cf. Lumen gentium , art. 16). Si l’on replace les déclarations du Concile Vatican II, critiquées par la Fraternité Saint-Pie X, dans le contexte de toute la tradition de l’Église, une interprétation relativiste est exclue. Ceci vaut également pour les progressistes qui réduisent la révélation à une simple histoire religieuse et nient sa nature surnaturelle et l’unicité du Christ comme Rédempteur du monde. Concernant l’œcuménisme avec les chrétiens non catholiques, les communautés chrétiennes et les Églises orthodoxes, le Concile n’a nullement remis en question la nécessité de l’Église catholique pour le salut ni sa pleine identité avec l’Église des Apôtres. En matière de liberté religieuse, il convient de noter que l’Église n’a pas modifié sa position sur le fond, si l’on considère uniquement les contextes respectifs dans lesquels ce terme ambigu a été employé et selon les personnes concernées. Mgr Wilhelm von Ketteler, lors du Kulturkampf, avait déjà défini la liberté religieuse comme le droit de chaque personne, naturellement ancré dans l’esprit et la liberté individuelle, de défendre sa conscience contre toute ingérence de l’État, à l’instar du Concile Vatican II dans sa déclaration Dignitatis humanae. (Discours prononcé à l’Assemblée générale des catholiques allemands à Fribourg-en-Brisgau le 1er septembre 1875). Le premier droit est celui de toute personne, sans contrainte extérieure ni manipulation intérieure, de choisir et de pratiquer sa religion selon sa conscience ; le second est, sur un plan surnaturel, l’appel de Dieu dans la Parole révélée en Jésus-Christ, auquel, avec le secours de la grâce et à la lumière du Saint-Esprit, l’obéissance de la foi doit être rendue avec raison et libre arbitre (Dei verbum , art. 5).
Tück : En 2007, avec Summorum Pontificum, le pape Benoît XVI a fait d’importantes concessions à la Fraternité Saint-Pie-X, puis en 2009, avec la levée de l’excommunication des quatre évêques traditionalistes que vous avez déjà mentionnés. À l’époque, on espérait qu’un accord pourrait désormais être trouvé sur les questions doctrinales litigieuses. Comment avez-vous perçu les arguments théologiques des théologiens de la Fraternité ?
Müller : La Fraternité Saint-Pie X, malheureusement, n’a pas rendu la pareille à la générosité du pape Benoît XVI, malgré les campagnes de diffamation dont il a été victime de la part d’extrémistes opposés. Pour le bien de l’unité, elle a obtenu le droit de célébrer les sacrements selon l’ancienne liturgie, ce qui est parfaitement légitime et trouve des précédents dans la réunification historique des Églises séparées avec Rome. En matière de doctrine, cependant, je crois qu’il ne s’agit là que de prétextes pour se soustraire à la pleine soumission à l’autorité du Pape, qu’elle doit, en théorie, reconnaître au sens de la primauté du savant et de la juridiction définie par le concile Vatican I, si sa prétention d’être plus catholique que Rome a le moindre fondement. Précisément, lorsque la Fraternité Saint-Pie X invoque la tradition de l’Église, il faut la considérer dans son intégralité, y compris son évolution historique en réponse aux nouveaux défis, comme fondement de la théologie catholique. Il est également important de faire la distinction entre la Tradition apostolique, source et principe de la théologie, et les traditions ecclésiastiques, simples coutumes et styles vestimentaires liturgiques liés à une époque.
La Fraternité Saint-Pie X propose une herméneutique de la rupture, voire de la discontinuité. Le concile Vatican II a rompu avec la tradition doctrinale de l’Église ; il fut « le plus grand malheur de l’histoire de l’Église », selon le fondateur de la Fraternité, Marcel Lefebvre. Pourquoi cette interprétation est-elle problématique ?
Müller : Je me consacre personnellement à la théologie académique depuis soixante ans. De ce fait, et compte tenu de mon parcours biographique, je peux comparer la doctrine de la foi de mon enfance et de ma jeunesse avec le Concile Vatican II et la théologie orthodoxe qui s’en est suivie. En conscience, je ne perçois aucune rupture dans la continuité de la doctrine, ni même la négation ou l’affaiblissement d’aucun article de foi, car elle est fondée sur l’Écriture Sainte, développée dans la tradition apostolique et ecclésiastique, et présentée par le Magistère pour mon salut, avec la fermeté et l’inviolabilité requises. C’est pourquoi, lors de mes échanges avec la Fraternité Saint-Pie X, j’ai insisté sur le fait que leurs critiques de certaines déclarations du Concile Vatican II ne seraient justifiées que si le Concile avait effectivement enseigné ce qu’elles lui attribuent. Or, la phrase « Même les conciles peuvent se tromper », prononcée par Luther à Johannes Eck lors de la Dispute de Leipzig en 1519, marquant ainsi une rupture avec l’Église catholique, est incompatible avec une relation possible entre un catholique et le Magistère. Ceux qui attribuent de graves erreurs de foi au concile Vatican II légitime se trompent, contrairement à l’herméneutique catholique établie et détaillée que le Père de l’Église Irénée de Lyon a développée contre les gnostiques. De nombreux conciles ont connu des controverses sur l’interprétation orthodoxe de certains termes et arguments, comme par exemple l’ Homoousios de Nicée (325), le titre de Théotokos pour Marie d’Éphèse (431) ou l’ Union hypostatique du concile de Chalcédoine (451) – décisions conciliaires qui ont engendré les schismes des Ariens, des Nestoriens et des Monophysites. Mais il est également apparu clairement qu’en dernier ressort, c’est au Pontife romain, successeur de saint Pierre, qu’il incombe d’établir la validité des conciles et leur interprétation authentique (par exemple, le pape Pélage Ier, Lettres Relegentes autem : DH 447). Ce ne sont pas les donatistes d’Afrique du Nord qui décident en dernier ressort de la foi de l’Église universelle, pas plus que les vieux-catholiques qui, par une succession audacieuse menée par un évêque janséniste, préservent l’ancienne Église catholique face à une Église nouvellement créée par le premier concile du Vatican, comme le croyait Ignaz von Döllinger. L’idée que l’Église universelle est infaillible et qu’un petit groupe ne peut en aucun cas l’emporter sur l’Église tout entière fut l’une des motivations qui conduisirent John Henry Newman au catholicisme. Ce n’est pas Rome qui s’est séparée de l’Angleterre, mais bien l’Église d’Angleterre de l’Église universelle, qui trouve à Rome le principe de son unité : « Securus iudicat orbis terrarum » ( le monde jugera la terre).« — Saint Augustin s’écrie aux donatistes (Contra epistulam Parmeniani III, 4). À tous ceux qui en doutent, une visite à l’église Santa Maria in Trastevere à Rome est recommandée. L’épitaphe du grand théologien polémiste, le cardinal Stanislas Hosius (1504-1579), interpelle la conscience de tout esprit de division : « Catholicus non est, qui a Romana ecclesia in fidei doctrina discordat – Nul n’est catholique celui qui s’écarte de l’Église romaine dans la doctrine de la foi. » Ou encore, selon une formule attribuée à saint Ambroise : « Ubi Petrus, ibi Ecclesia – Là où est Pierre, là est l’Église. »
Tück: le préambule doctrinal, présenté à la Fraternité Saint-Pie X afin de parvenir à un accord sur les questions doctrinales, n’a pas été signé par le Supérieur général, Mgr Bernard Fellay, à l’issue du processus de dialogue. Pourquoi ?
Müller : La Fraternité Saint-Pie X considérait que ses objections à la liberté religieuse, à l’œcuménisme et aux relations de l’Église avec les autres religions, telles qu’exprimées dans les documents conciliaires pertinents, constituaient la mesure du catholicisme. Elle exigeait que l’Église, avec tous ses évêques et le Pape, successeur de Pierre, reconnaisse que le Concile avait présenté des enseignements erronés et ambigus et que la plus haute autorité doctrinale s’était égarée en matière de foi et de morale, trompant ainsi, intentionnellement ou par négligence, les fidèles et mettant en péril leur salut. Un tel aveu serait non seulement factuellement incorrect, mais constituerait également l’autodestruction herméneutique de « l’Église comme pilier et fondement de la vérité » (1 Timothée 3, 15). Les confusions qui ont maintes fois frappé l’Église au cours des siècles, dues aux hérésies ou à la décadence morale, ont été surmontées de l’intérieur par des figures telles qu’Athanase, Augustin, Bernard de Clairvaux, Catherine de Sienne, Robert Bellarmin, John Henry Newman, Hans Urs von Balthasar et Joseph Ratzinger, et non en se repliant sur soi dans le coin boudeur d’une « Église des Purs », dans un dernier bastion d’orthodoxie qui cherche à forcer la conversion de l’Église à son conventicule à chaque tentative de sa pleine réintégration dans l’Église catholique.
Tück : Le pape François a mené une stratégie pastorale durant l’« Année de la Miséricorde » 2015. Sans insister davantage sur l’unité doctrinale, il a autorisé les clercs de la Fraternité Saint-Pie-X à administrer le sacrement de la confession. Puis, en 2017, il a demandé aux évêques de l’Église universelle de confier également aux prêtres traditionalistes la possibilité d’assister aux mariages. Comment évaluez-vous cette concession avec le recul ?
Müller : Si les questions fondamentales demeurent irrésolues, même une approche personnelle et bienveillante ne suffira pas à résoudre la situation. Les licences accordées par le pape François visaient à aider les croyants confrontés à une crise de conscience. Un mariage ne saurait être invalidé du seul fait du non-respect intégral de la forme canonique (en l’occurrence, par manque de discernement de la part de certains catholiques fervents). Il ne pensait pas que sa jovialité puisse rapprocher la Fraternité Saint-Pie-X et l’Église catholique.
Tück : Ces dernières années, des voix se sont élevées à plusieurs reprises pour affirmer que le concile Vatican II était un « concile pastoral » n’ayant défini aucun dogme. Contrairement aux Constitutions dogmatiques, ses décrets et déclarations n’auraient qu’une faible force contraignante ; par souci de paix, on pourrait tout simplement dispenser la Fraternité Saint-Pie-X de reconnaître Nostra Aetate et Dignitatis humanae. Comment évaluez-vous une telle herméneutique conciliaire ?
Müller : Toute cette histoire de prétendu Concile pastoral relève davantage de la caricature journalistique et est dogmatiquement sans fondement. Un concile œcuménique est la plus haute autorité de l’Église catholique en matière de foi et de discipline. La doctrine de la foi n’est pas une construction théorique distincte de la pastorale, où les pasteurs de l’Église conduisent les fidèles au pâturage de la Parole et de la grâce du Christ. Le Christ, maître de la vérité et Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis afin que nous recevions la vie de Dieu en plénitude, est une seule et même personne. Certes, il existe une hiérarchie des vérités, commençant par la foi en la Trinité et l’Incarnation, nécessaire au salut, et se terminant par la légitimité de la vénération des images, qui, bien que non nécessaire au salut, favorise assurément la piété. Ce que l’Église nous présente comme croyance doit être déterminé, dans son autorité graduée, par le contexte doctrinal et par l’intention des évêques et du Pape. Bien qu’un document conciliaire ne soit, au sens littéraire du terme, qu’une déclaration, ses affirmations sont contraignantes comme un dogme, par exemple lorsqu’il déclare que tous les peuples forment une seule communauté et ont leur origine et leur destinée en Dieu (NA 1). Lorsque le Concile évoque de manière générale les différends entre chrétiens et musulmans, il présente simplement un fait historique, sans imposer aux chrétiens une interprétation magistérielle de l’histoire. Le fait que chrétiens et juifs adorent le même Dieu est un dogme contraignant et, avec la décision anti-marcionite, il l’est depuis le IIe siècle. Le Concile de Trente a également souligné que Dieu est l’auteur de l’Ancien et du Nouveau Testament, et que cela ne peut donc être invoqué comme argument contre le Concile Vatican II. Le Concile en tire une mise en garde morale concernant la responsabilité de la mort du Christ : accuser les juifs dans leur ensemble, ou certains juifs vivant aujourd’hui, de complicité et, partant, de péché devant Dieu, contredirait la vérité de la foi chrétienne. Le Concile, avec l’ensemble de sa doctrine, doit être accepté par tout catholique, selon sa finalité : présentation de la vérité dogmatique, directive morale, ou référence aux mesures nécessaires aujourd’hui, telles que le dialogue avec les personnes d’autres confessions, l’éducation des enfants et des adultes adaptée à notre époque, le rôle de la théologie face aux philosophies modernes et à leurs conceptions de l’humanité, ainsi qu’aux sciences naturelles et aux technologies – comme l’intelligence artificielle – et aux conditions de vie qui en découlent pour les populations du monde moderne. Seule la foi révélée mérite une adhésion inconditionnelle, et non les contextes culturels, politiques et visions du monde dans lesquels l’Église s’est trouvée et auxquels elle doit s’adapter pour proclamer l’Évangile du Christ à tous les peuples de tous les temps et de tous les lieux.
Tück : L’Église catholique en Europe occidentale est en crise, tandis que la Fraternité Saint-Pie-X est en pleine expansion. Selon vous, les critiques des traditionalistes reflètent-elles aussi des lacunes dans la réception du concile Vatican II ?
Müller : L’Église catholique n’est en crise que là où ceux qui occupent des postes de responsabilité – évêques, curés, professeurs de théologie, catéchistes et laïcs engagés – proposent aux fidèles les artifices des idéologies agnostiques au lieu de leur offrir le pain de la Parole de Dieu et la grâce des sacrements. Là où l’on s’adonne à la sociologie et à la psychologie et où l’on garde le silence sur Jésus, seul Sauveur du monde, en qui nous pouvons avoir une confiance absolue dans la vie comme dans la mort, il est vain d’espérer une Église pertinente. Mais là où les questions existentielles trouvent une réponse à la lumière du Christ, l’intérêt naît ; là, grâce à la grâce que nous implorons chaque jour, la vie de Dieu grandit en nous ; là, les gens se font baptiser et les catholiques tièdes redécouvrent la puissance transformatrice de la liturgie, lorsqu’elle est véritablement un culte rendu à Dieu et non un divertissement vulgaire, comme les messes carnavalesques ou les drapeaux arc-en-ciel athées dans le sanctuaire qui obscurcissent la vision du Seigneur crucifié pour nous. La Fraternité Saint-Pie X a pleinement le droit de dénoncer de tels abus liturgiques et erreurs dogmatiques, mais toute critique demeure vaine si elle est formulée avec une suffisance morale insupportable. « Mieux vaut être traité injustement par les autorités ecclésiastiques que d’abandonner la communauté du salut » – telle était la devise de sainte Hildegarde de Bingen, que nous vénérons aujourd’hui comme Docteur de l’Église.
Tück : En février, le supérieur général de la Fraternité Saint-Pie-X, Davide Pagliarani, a annoncé qu’il consacrerait des évêques le 1er juillet, si nécessaire même sans mandat papal. Cette annonce a immédiatement suscité des réactions de la Curie romaine. La proposition du cardinal Fernández de reprendre les discussions sur les divergences doctrinales et d’examiner différents degrés de force contraignante des documents conciliaires, tout en suspendant les consécrations épiscopales, a été rejetée avec une rapidité surprenante par le Conseil général de la Fraternité. Y a-t-il désormais un risque de schisme ?
Müller : L’idée d’une adhésion progressive au Concile est quelque peu problématique. Elle ne peut signifier qu’une adhésion objective, au sens de la doctrine classique des degrés de certitude théologique, et non qu’un individu ou un groupe choisisse, selon des critères subjectifs, ce qu’il accepte ou rejette, de sorte que le Magistère n’ait plus le dernier mot sur ce qui est catholique ou hérétique. Nul ne peut exiger du Pape qu’il vive en unité avec lui et ses coreligionnaires. C’est plutôt l’inverse : un vrai catholique vit en unité avec le Pape et les évêques, en communion hiérarchique et sacramentelle avec lui. Quiconque choisit librement de ne pas reconnaître l’autorité du Pape, que ce soit en théorie ou en pratique, entre en schisme. La désobéissance canonique n’est pas justifiée par la profession de foi selon laquelle on ne s’oppose pas au Pape lorsqu’il s’agit de consacrer des évêques pour le salut des âmes. Cela n’a rien à voir avec l’intention requise pour la validité de l’administration des sacrements. Car il y a d’abord l’intention d’un évêque validement consacré de conférer l’ordination épiscopale à un candidat approprié, ce qui – pour le dire en termes anti-donatistes – est valide et (ex opere operato). L’ordination illégale d’évêques permet effectivement d’obtenir la grâce. Mais elle constitue également un péché contre le caractère communautaire de l’autorité épiscopale, que le Pape garantit comme principe perpétuel et fondement de l’unité de l’Église catholique. L’excommunication pour cette grave offense contre l’unité de l’Église visible, en tant que péché mortel, entraîne l’exclusion de la vie de grâce et de la communion avec Dieu, ainsi que de l’espérance de la vie éternelle. Espérons que le supérieur de la Fraternité Saint-Pie-X et ses coreligionnaires en soient conscients. Ils ne peuvent invoquer l’urgence devant Dieu, car aucun de leurs fidèles n’est privé des sacrements du Baptême et de la Pénitence, nécessaires au salut. Il n’y a cependant pas lieu d’urgence à ce que leur communauté sacerdotale ne puisse subsister sans évêques ordonnés illégalement. Car Jésus-Christ a promis la continuité de l’Église jusqu’à la fin des temps uniquement à l’Église universelle, qu’il a bâtie sur le roc de Pierre, à qui il a également confié les clés du Royaume des Cieux et, avec les autres apôtres, le pouvoir de lier et de délier. Ce que Dieu veut dire à la Fraternité Saint-Pie X, compte tenu de l’âge avancé de ses deux évêques restants, c’est de se détourner de la voie erronée qui consiste à s’éloigner de l’Église et à s’isoler dans le cercle de personnes partageant les mêmes idées, et de s’en remettre pleinement aux dispositions du successeur de Pierre, à qui le Seigneur de l’Église a personnellement confié la charge de son troupeau. Et, à titre personnel et fraternel : avec le pape Léon XIV, une solution bonne et juste, mais aussi dogmatiquement solide, sera assurément trouvée.
Tück : Dans ce contexte tendu, certains sympathisants de la Fraternité Saint-Pie-X prennent la parole, affirmant que la consécration épiscopale annoncée n’est pas, à leurs yeux, un acte schismatique. Dom Alcuin Reid, non sans une pointe de polémique, a récemment qualifié de « fondamentalistes de Vatican II » ceux qui exigent de la Fraternité Saint-Pie-X l’acceptation inconditionnelle du concile Vatican II – comme si le texte conciliaire était un « superdogme ». Quel est votre avis à ce sujet ?
Müller : Ce sont là les jeux et les sophismes politico-ecclésiastiques qui minent la théologie catholique. Il n’y a ni fondamentalisme conciliaire, ni super-dogmes, ni sous-dogmes, comme si la doctrine de la foi dépendait des prédispositions psychologiques de ses représentants. Le concile Vatican II a été légitimement convoqué dans l’Esprit Saint. Ses enseignements ne sont autres que ceux de la foi catholique depuis 2000 ans, car ils sont fondés sur l’Écriture Sainte et la Tradition apostolique, présentés comme contraignants par tous les conciles précédents et clairement interprétés conceptuellement par tous les Docteurs de l’Église. Seule la manière de les proclamer diffère, et la nouveauté réside dans la volonté, après les Lumières, la critique de la religion, les idéologies politiques athées et les anthropologies agnostiques et laïques, d’orienter les hommes d’aujourd’hui vers Dieu, source, sens et finalité de la vie, qui transmet sa vérité et sa vie à tous les hommes dans l’Église de Jésus-Christ.
Tück : Le pape Léon XIV, en tant que pontife romain chargé de garantir l’unité de l’Église, est aujourd’hui soumis à une pression considérable. Face à des divergences apparemment insurmontables, peut-il encore bâtir des ponts ? Quelle marge de manœuvre dispose-t-il pour empêcher l’émergence d’une Église parallèle gouvernée par des évêques, afin qu’en fin de compte, deux autels ne s’opposent pas ?
Müller : L’unité de l’Église ne saurait être acquise au prix de la vérité par de simples manœuvres diplomatiques. Il n’est plus acceptable d’exiger ce qui est dogmatiquement essentiel à l’unité de l’Église. En aucun cas, l’Église ne peut se laisser contraindre ou arracher à l’interprétation erronée du Concile Vatican II par laquelle la Fraternité Saint-Pie X tente de justifier sa désobéissance de fait au successeur de Pierre. Une consécration épiscopale sans l’autorisation expresse du Pape, ou en négation manifeste de son autorité de successeur de Pierre désigné par le Christ et guidé par l’Esprit Saint, est injustifiable devant Dieu et devant les hommes, par quoi que ce soit ni par qui que ce soit. Quiconque confère et reçoit illicitement la consécration épiscopale est certes validement consacré, mais l’Esprit Saint témoigne contre lui car il agit non par amour, mais selon son propre caprice. Lorsque deux autels s’opposent, c’est un scandale pour le peuple de Dieu. Malheur à ceux qui en sont responsables ! Que tous ceux qui sont concernés, en cette heure d’examen de conscience devant le Dieu vivant, méditent les paroles de saint Augustin : « Celui qui n’aime pas l’unité de l’Église ne possède pas l’Esprit Saint. C’est pourquoi il est dit à juste titre : c’est seulement dans l’Église catholique que l’on reçoit l’Esprit Saint. » (De baptismo 3, 16).
Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.
