Pourquoi associer un analyste politique et un psychanalyste ? Parce que Jérôme Fourquet compte ce que Ruben Rabinovitch entend. Le premier observe les courbes, les pratiques et les déplacements massifs de la société française ; le second, psychologue clinicien et psychanalyste, reçoit dans son cabinet les souffrances singulières que ces déplacements produisent ou révèlent. Leur rencontre donne à Homo occidentalis. Que sommes-nous devenus ?, qui paraît au Seuil le 2 octobre 2026, sa véritable fécondité : la statistique montre que quelque chose a changé ; la clinique aide à comprendre ce qui change en nous. L’ouvrage compte 448 pages, mais son intuition tient dans une distinction : nous sommes passés d’un « ancien régime psychique » à un « nouveau régime psychique ».
DEUX RÉGIMES PSYCHIQUES
L’ancien régime psychique était vertical. La famille, le père, l’école, l’Église, le métier et les institutions assignaient des places et transmettaient des normes. Le devoir précédait volontiers le désir ; l’interdit obligeait à différer, à contenir ou à réprimer. La matrice chrétienne et l’ordre patriarcal formaient, selon les auteurs, deux des murs porteurs de cet univers. Il en résultait de la continuité, des rites et un mode d’emploi collectif de l’existence, mais aussi des existences écrasées, des désirs étouffés, de la culpabilité et des autorités parfois abusives.
Le nouveau régime est plus horizontal, plus fluide. L’individu ne doit plus d’abord tenir son rang, mais accomplir son potentiel, exprimer sa singularité, réussir sa vie et trouver son bonheur. Il choisit davantage ses relations, son apparence, sa trajectoire et ses appartenances. En principe, le gain de liberté est immense. En pratique, l’ancien « tu ne dois pas » n’a pas disparu sans laisser de successeur : il est souvent remplacé par « sois toi-même », « épanouis-toi », « deviens la meilleure version de toi-même ». L’injonction est souriante ; elle n’en demeure pas moins une injonction.
Fourquet et Rabinovitch refusent pourtant le paradis perdu. À chaque régime ses souffrances, disent-ils en substance. L’homme d’hier pouvait être broyé par la structure ; celui d’aujourd’hui peut l’être par l’absence de structure. La transition, au demeurant, n’est ni complète ni uniforme. Les auteurs emploient l’image d’un chaos granitique : l’érosion a produit beaucoup de sable, mais il demeure des blocs solides — familles, institutions, communautés — et les milieux sociaux ne basculent pas tous au même rythme. C’est une précaution essentielle contre le tableau trop commode d’un « avant » homogène et d’un « après » sans reste.
LE NOUVEAU CENTRE DU VILLAGE
Une vieille expression invitait à « remettre l’Église au milieu du village ». À la lecture de Homo occidentalis, une autre carte se dessine : le psy, la salle de sport et le salon de tatouage se sont installés au centre. Cette formule est une prolongation du livre plutôt qu’une citation des auteurs ; elle rassemble toutefois trois de leurs observations les plus parlantes.
Le psy, d’abord. Fourquet et Rabinovitch relèvent qu’il ne prend pas simplement la place laissée vide par le prêtre. La fonction elle-même change. Le prêtre inscrivait la personne dans un ordre commun et une transcendance ; le thérapeute aide le sujet à élaborer sa difficulté dans une relation singulière. Les auteurs avancent le passage de 27 000 « psys » en 2008 à 73 000 aujourd’hui. Ce chiffre ne prouve évidemment ni une épidémie mentale ni une substitution religieuse à lui seul ; il matérialise cependant le déplacement de la prise en charge.
Même le deuil, autrefois enveloppé par des rites reçus, doit souvent être composé sur mesure. Au début des années 1980, rappellent-ils, la crémation concernait environ 1 % des funérailles en France ; elle approche désormais 45 %. La liberté de personnaliser la cérémonie a grandi, mais l’endeuillé doit parfois « bricoler » seul le rite qui devrait précisément le porter.
La salle de sport et le tatoueur disent autre chose : le corps reçu devient un chantier. Qu’il soit travaillé, aminci, musclé, corrigé, percé ou inscrit, il est chargé de rendre visible une vérité personnelle. Le livre ne condamne ni le sport — dont Rabinovitch souligne expressément le bienfait — ni le tatouage. Celui-ci peut commémorer, embellir, manifester une fidélité ou une appartenance.
Mais sa diffusion a valeur de symptôme : quand l’identité n’est plus principalement reçue d’un nom, d’une lignée, d’un village, d’une religion, d’un métier ou d’un état de vie, elle demande à être produite, racontée, affichée, parfois gravée dans la peau. Dans leur entretien à France Inter, les auteurs rapprochent précisément changement de prénom, tatouage, chirurgie esthétique et entraînement du corps : autant de manières de « customiser » ce qui était donné.
Le prénom offre un exemple plus profond encore. Rabinovitch rappelle qu’il renvoyait souvent à un ancêtre, un parrain, une marraine ou une figure tutélaire. Se renommer peut répondre à une histoire douloureuse et ne saurait être jugé en bloc. Mais lorsque le geste vise à n’être redevable d’aucune nomination antérieure, il exprime ce que le psychanalyste appelle le « fantasme d’être les fondateurs de nous-mêmes ». La filiation n’est plus seulement transformée : elle risque d’être vécue comme une dette dont il faudrait s’affranchir.
Les substances consommées racontent, elles aussi, la société qui les consomme. La comparaison de l’alcool et du cannabis est ici éclairante à condition de ne pas la durcir. Dans un monde fortement inhibé, l’alcool offrait une sortie par la désinhibition ; dans un monde déjà accéléré, excité, sommé de choisir et de performer, le cannabis peut être recherché pour ralentir, amortir, redescendre.
Il ne s’agit ni d’un remplacement historique — l’alcool demeure omniprésent, y compris sous la forme du binge drinking — ni d’une loi pharmacologique universelle, mais d’une différence de fonction psychique typique. Le livre examine aussi cocaïne, psychostimulants, antidépresseurs, jeux vidéo et addictions numériques : des recours très différents, qu’il serait absurde de confondre, mais qui disent tous quelque chose de nos tentatives pour régler l’intensité de l’existence. Notre époque oscille volontiers entre l’accélérateur et le frein.
DU NÉVROSÉ AU DÉPRESSIF
La formule la plus saisissante du livre est sans doute celle-ci : « le névrosé a laissé sa place au dépressif ». C’est un schéma, non un diagnostic appliqué à chaque Occidental. L’individu de l’ancien régime se débattait avec l’interdit : ai-je fauté, cédé à un désir défendu, trahi mon devoir ? Celui du nouveau se mesure à l’idéal d’accomplissement : suis-je à la hauteur ? Pourquoi ma carrière, mon couple, mon corps ou mon humeur ne ressemblent-ils pas aux images heureuses que les autres exposent ?
La liberté peut ainsi devenir une charge. Lorsque les normes sont nombreuses et rigides, on souffre de ne pouvoir leur échapper. Lorsqu’elles sont faibles ou contradictoires, on souffre de devoir choisir seul, puis d’endosser entièrement le résultat. Autrefois, la question prenait volontiers la forme : « Ai-je mal agi ? » Aujourd’hui, elle devient : « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi pour que je n’arrive pas à être heureux ? » La faute concernait un acte ; l’échec contemporain peut contaminer l’être tout entier.
Le lecteur chrétien aperçoit ici un paradoxe. La culpabilité religieuse a pu devenir maladive, nourrir le scrupule et confondre le péché avec la honte de soi ; nul besoin de l’idéaliser. Mais, dans sa vérité, la conscience chrétienne distingue la personne de ses actes. Le péché peut être nommé parce que le pécheur n’est pas réductible à son péché ; le pardon ouvre un avenir.
La société de la performance est parfois moins miséricordieuse. Elle promet que tout est possible, puis laisse entendre que celui qui n’y parvient pas est lui-même défectueux. Elle connaît le coaching, le classement et l’évaluation permanente ; elle peine davantage à concevoir l’absolution.
C’est aussi le point où une recension doit garder sa liberté. Les patients d’un cabinet ne forment pas un échantillon représentatif ; une courbe nationale et une vignette clinique ne constituent pas des preuves de même nature. La catégorie d’« Occident » peut aplanir des différences nationales, sociales et religieuses considérables. Enfin, le vocabulaire psychanalytique — narcissisme, jouissance, auto-engendrement — contient parfois déjà une part du verdict.
Le livre est donc plus convaincant comme morphologie d’un monde que comme démonstration monocausale. Mais l’accumulation de signes concordants, du rite funéraire au prénom, du rapport au père aux addictions, rend son hypothèse difficile à écarter d’un haussement d’épaules.
DU DÉSIR À L’IDENTITÉ : UNE PROLONGATION CATHOLIQUE
Ici commence, non plus la thèse explicite de Fourquet et Rabinovitch, mais ce qu’une anthropologie catholique peut en tirer. Le nouvel individualisme ne dit plus seulement : « Je suis libre de faire ce que je désire. » Il suggère de plus en plus : « Ce que je désire révèle ce que je suis. »
Une attirance, une préférence, un ressenti durable ou une pulsion deviennent alors non seulement des expériences intérieures, mais des constituants de l’identité ; de l’identité, ils peuvent glisser vers une sorte de définition ontologique de la personne.
Cette mutation dépasse de beaucoup les controverses sexuelles, même si elles la rendent particulièrement visible. Elle touche le métier rêvé, le mode de consommation, le rapport au corps, la vie affective, les appartenances choisies et la mise en scène numérique de soi. Tout désir réclame moins d’être jugé à l’aune d’un bien que d’être reconnu comme l’expression authentique du sujet. Le contredire paraît dès lors non seulement frustrer quelqu’un, mais nier ce qu’il est.
Le catholicisme propose une voie plus exigeante et plus libératrice. L’homme ne se réduit jamais à ses désirs. Ceux-ci ne sont ni tous mauvais parce qu’ils sont des pulsions, ni tous sacrés parce qu’ils viennent de l’intérieur. Ils peuvent révéler un manque véritable, orienter vers un bien, se tromper d’objet, se désordonner ou entrer en conflit.
Ils doivent être écoutés, discernés, éduqués, parfois contrariés, parfois accomplis, toujours intégrés au bien de la personne entière. La dignité de celle-ci précède ses attirances, ses réussites et même ses blessures. Cette anthropologie refuse également la méfiance puritaine envers le désir et sa canonisation contemporaine.
« JE ME REÇOIS » PLUTÔT QUE « JE M’INVENTE »
Le point de rupture est peut-être là. Homo occidentalis décrit un individu tenté de devenir l’auteur intégral de sa propre existence. L’anthropologie chrétienne commence par une nouvelle peu flatteuse pour le narcissisme, mais reposante pour l’âme : je ne suis pas ma propre origine. Je reçois l’existence, un corps sexué, des parents que je n’ai pas choisis, une langue, une époque, une histoire ; ultimement, je reçois mon être de Dieu.
Recevoir ne signifie ni subir tout héritage ni sanctifier toute norme sociale. Certaines familles blessent, certaines autorités doivent être combattues, certains rôles sont injustes ; la liberté transforme réellement une vie. Mais elle ne crée pas ex nihilo. Elle répond à une réalité et à une vocation antérieures. Je peux travailler mon corps sans le traiter comme une matière étrangère ; relire mon histoire sans prétendre n’en provenir aucunement ; choisir une route sans devoir inventer seul la destination de l’existence.
C’est pourquoi le christianisme n’a pas à restaurer artificiellement la France de 1950. Il peut reconnaître ce que l’émancipation moderne a libéré : la parole sur les violences, la sortie de situations oppressantes, une meilleure reconnaissance de la singularité, l’attention à la souffrance psychique, une autorité davantage tenue de se justifier. D’ailleurs, les auteurs eux-mêmes récusent la nostalgie : les patients de l’ancien monde n’allaient pas mieux, ils allaient mal autrement.
La vraie question est donc moins de reprendre la liberté que de la rendre habitable. Une liberté sans vérité devient indécision ; sans filiation, auto-engendrement épuisant ; sans limites, dispersion ; sans pardon, tribunal de la performance ; sans finalité, gestion anxieuse de soi.
Le christianisme ne répond pas par la suppression de la personne, mais par son inscription dans une histoire, une communauté et une vocation. Il offre des limites qui ne sont pas nécessairement des oppressions, un désir qui n’est ni diabolisé ni divinisé, une identité reçue avant d’être déployée, et un sens qui ne dépend pas de la réussite psychologique du sujet.
L’homme occidental s’est délivré de nombreuses contraintes extérieures et a conquis des libertés réelles. Fourquet et Rabinovitch montrent le prix inattendu de cette victoire : l’absence de cadre n’abolit pas la fragilité humaine ; elle peut imposer à chacun la tâche gigantesque de fabriquer seul son identité, sa norme, son rite, son sens et son bonheur.
La perspective chrétienne ne consiste pas à refermer la cage. Elle rappelle que la liberté humaine a besoin d’une forme, d’une vérité, d’une filiation et d’une fin pour devenir réellement habitable.
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