James Alison est un théologien subtil. Il serait trop facile de le ranger parmi les militants ordinaires de la révolution sexuelle dans l’Église. Prêtre, lecteur de René Girard, il connaît la grammaire du christianisme, la force de l’Évangile, le scandale de la victime innocente. C’est précisément pour cette raison qu’il faut lui répondre sérieusement.
Son propos, résumé à grands traits, est le suivant : les personnes homosexuelles auraient été longtemps placées dans une position de victimes expiatoires. L’Évangile, lu à travers Girard, révélerait l’innocence de ces victimes. La conscience chrétienne consisterait donc, pour elles, à sortir de la honte, à refuser un sacrifice intérieur imposé par une fausse image de Dieu, et à reconnaître leur orientation comme une variante humaine non pathologique. À partir de là, l’enseignement traditionnel de l’Église sur les actes homosexuels apparaîtrait non plus comme une vérité libératrice, mais comme le vestige d’un ordre sacrificiel.
Ce raisonnement séduit parce qu’il touche un point réel. Oui, des personnes homosexuelles ont été humiliées. Oui, certaines ont été traitées comme des coupables avant même d’être écoutées comme des personnes. Oui, le langage chrétien a parfois été durci, appauvri, rendu presque incapable de dire ensemble la vérité morale et la délicatesse pastorale. Et oui, le Catéchisme lui-même demande que les personnes ayant des tendances homosexuelles soient accueillies avec respect, compassion et délicatesse.
Mais reconnaître cela ne signifie pas que toute la doctrine catholique doive être relue comme une machine d’exclusion.
C’est ici que l’usage de Girard par James Alison devient problématique. Girard nous apprend que les sociétés humaines cherchent souvent leur unité en désignant une victime. Le christianisme, en révélant l’innocence du Crucifié, dévoile le mensonge de cette violence. Très bien. Mais Girard ne dit pas que toute norme est persécution, ni que toute personne qui souffre d’une norme devient automatiquement innocente dans tout ce qu’elle désire.
Il y a là un glissement majeur. L’Évangile révèle l’innocence de la victime ; il ne canonise pas tous les désirs de la victime.
C’est même l’un des points les plus profondément girardiens : le désir humain n’est pas une voix pure, jaillie du fond de l’être comme une révélation infaillible. Le désir est mimétique. Il s’apprend, se reçoit, s’imite, se contamine. Nous désirons à travers des modèles. Nous voulons souvent non seulement l’objet, mais l’être du modèle qui nous le désigne. Le désir peut donc être profond sans être juste. Il peut être sincère sans être ordonné. Il peut être intense sans être vrai.
Il est alors étrange d’invoquer Girard pour sacraliser l’authenticité subjective. Un vrai lecteur de Girard devrait être le premier à se méfier de la formule moderne : « Je désire ainsi, donc ce désir dit la vérité de mon être. » Girard a précisément montré que notre désir est traversé par l’autre, par la comparaison, par la rivalité, par la fascination, par le mensonge romantique de l’autonomie.
Notre époque n’arrange rien. Elle ne constitue pas un espace neutre où chacun découvrirait paisiblement son identité profonde. Elle est saturée de médiateurs : images, plateformes, pornographie, publicité, marché relationnel, mise en scène de soi, concurrence des corps, marchandisation de l’intime. La modernité sexuelle ne libère pas seulement des individus préexistants ; elle produit aussi des scripts, des attentes, des blessures, des dépendances, des formes nouvelles de solitude et de reconnaissance.
Dire cela ne revient pas à prétendre que toute inclination homosexuelle serait fabriquée par la société contemporaine. Ce serait injuste et simpliste. Mais cela oblige à refuser la naïveté dominante : non, le désir moderne n’est pas plus pur parce qu’il se dit libéré. Il peut être aussi construit, aussi mimétique, aussi captif que les désirs des sociétés anciennes.
La grande faiblesse d’Alison est donc de passer de la compassion à la validation, de la blessure à la doctrine, de la reconnaissance d’une personne à la justification morale d’une pratique. Or le christianisme tient ensemble deux vérités que notre époque ne supporte plus de tenir ensemble : toute personne doit être aimée ; tout acte humain n’est pas pour autant bon.
L’Église ne dit pas aux personnes homosexuelles : vous êtes méprisables. Elle dit exactement l’inverse : vous êtes aimées de Dieu, appelées à la sainteté, capables de grâce, de fidélité, d’amitié, d’offrande, de vie chrétienne véritable. Mais elle ne peut pas dire que les actes homosexuels seraient équivalents à l’union conjugale d’un homme et d’une femme. Non par obsession disciplinaire, mais parce qu’elle reçoit une certaine vérité du corps, de la création, du mariage et de la fécondité.
La sexualité, dans la vision catholique, n’est pas un simple langage affectif entre adultes consentants. Elle engage le corps dans sa signification objective. Elle est ordonnée à l’union des époux et à l’ouverture à la vie. On peut trouver cela difficile. On peut mesurer la souffrance que cette exigence représente pour certains. Mais on ne peut pas faire comme si l’Église avait seulement plaqué une interdiction arbitraire sur une réalité neutre.
L’argument selon lequel l’homosexualité ne serait pas une pathologie ne suffit pas. Tout ce qui n’est pas pathologique n’est pas forcément moralement ordonné. La colère n’est pas toujours une maladie ; elle doit pourtant être purifiée. La jalousie n’est pas toujours une pathologie ; elle peut pourtant détruire une âme. Le désir hétérosexuel lui-même n’est pas pathologique ; il doit pourtant être converti, maîtrisé, ordonné, parfois renoncé. La chasteté n’est pas une peine réservée à une catégorie de personnes. Elle est la forme chrétienne de tout amour humain.
Il faut aussi revenir à la conscience. Alison parle volontiers de la conscience comme du lieu où la personne homosexuelle découvrirait, devant Dieu, qu’elle n’a pas à se haïr ni à se mutiler intérieurement. Sur ce point, il touche quelque chose de juste : Dieu ne demande jamais à une personne de se haïr. Mais la conscience chrétienne n’est pas l’authentification sacrée de ce que je ressens le plus profondément. Elle est le lieu où l’homme se laisse juger, éclairer et convertir par une vérité qui le dépasse.
La conscience n’invente pas le bien. Elle le reconnaît. Elle peut être droite ou mal formée, courageuse ou complaisante, éclairée par la grâce ou séduite par l’époque. C’est pourquoi l’Église ne met pas la conscience et le Magistère en concurrence comme deux autorités rivales. Elle demande que la conscience soit formée dans la vérité reçue du Christ.
Quant à Fiducia supplicans, il serait abusif d’en faire le signe d’un basculement doctrinal. Le texte autorise, dans certaines conditions, des bénédictions pastorales non ritualisées. Il ne reconnaît pas les unions homosexuelles comme équivalentes au mariage. Il ne modifie pas l’enseignement catholique sur la sexualité. Il dit, au fond, que des personnes peuvent demander l’aide de Dieu sans que leur situation soit pour autant approuvée comme telle.
Cela aussi est très catholique. L’Église bénit des pécheurs, non parce que le péché devient bon, mais parce que Dieu appelle chacun à la conversion. Elle accompagne des personnes, non pour rebaptiser toutes les situations, mais pour ouvrir un chemin de grâce. La bénédiction n’est pas une homologation. Elle est une supplication.
Le christianisme n’a donc pas à choisir entre la dureté ancienne et la flatterie moderne. Il doit refuser les deux. Il ne doit ni écraser les personnes homosexuelles sous un langage de mépris, ni leur faire croire que le Christ ne leur demandera jamais rien. La miséricorde n’est pas l’art de laisser chacun intact. Elle est la puissance par laquelle Dieu rejoint l’homme là où il est pour l’attirer au-delà de lui-même.
La Croix n’est pas une machine sacrificielle où Dieu exigerait que certains se détruisent pour satisfaire une loi cruelle. Mais elle n’est pas non plus la simple confirmation de nos désirs profonds contre toute exigence de conversion. Elle est le lieu où le Christ révèle l’innocence de la victime, oui ; mais aussi le lieu où il sauve, purifie, ordonne et ressuscite tout l’homme.
Un christianisme girardien fidèle ne peut donc pas devenir un christianisme sans ascèse. Il ne peut pas dire : puisque vous avez souffert, votre désir est saint. Il doit dire : vous n’êtes pas un bouc émissaire ; vous n’êtes pas réductible à votre désir ; vous êtes infiniment aimé ; et cet amour vous appelle à la sainteté.
C’est là que James Alison, malgré son intelligence réelle, manque le cœur du christianisme. Il voit bien que l’Évangile délivre de la honte destructrice. Mais il semble oublier que cette délivrance n’est pas l’installation paisible du moi dans son désir. Elle est une conversion.
Le Christ ne dit pas à l’homme blessé : « Tu avais raison depuis le début. » Il lui dit : « Lève-toi. »
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