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Tribune libre

Aïd al-Adha : le sacrifice d’Abraham, ou l’alliance déplacée

Aïd al-Adha : le sacrifice d’Abraham, ou l’alliance déplacée

L’Aïd al-Adha, souvent appelée en français « fête du mouton », est l’une des grandes fêtes de l’islam. En 2026, elle est attendue en France le mercredi 27 mai, correspondant au 10 dhu al-hijja 1447, sous réserve de l’observation lunaire. Elle commémore la disponibilité d’Abraham — Ibrahim dans l’islam — à sacrifier son fils par obéissance à Dieu ; dans la pratique, ceux qui le peuvent font sacrifier un animal, souvent un mouton, dont la viande est partagée entre la famille, les proches et les pauvres.

Mais derrière ce rite apparemment simple se cache une question immense : que devient, dans l’islam, le grand récit biblique du sacrifice d’Abraham ? Et surtout : que devient l’alliance ?

Dans la Bible, les choses sont explicites. Dieu dit à Abraham : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac » et demande qu’il soit offert sur une montagne du pays de Moriah. Isaac porte le bois, Abraham monte avec lui, le sacrifice est interrompu, puis un bélier est offert à la place du fils. Le récit se conclut par une promesse : la descendance d’Abraham sera bénie, et toutes les nations de la terre seront bénies en elle.

Dans le judaïsme, cet épisode est connu comme la ligature d’Isaac, l’Akedah. Dans le christianisme, il prend une profondeur typologique : Isaac, fils aimé, portant le bois de son propre sacrifice, annonce mystérieusement le Christ portant sa croix. Le bélier substitué annonce aussi que Dieu lui-même donnera la victime. L’épisode n’est donc pas une simple histoire de soumission religieuse ; il est une étape dans l’histoire du salut.

Le Coran reprend l’épisode, mais avec une différence décisive : le fils n’est pas nommé. La sourate 37 rapporte qu’Abraham voit en songe qu’il doit immoler son fils, que celui-ci accepte, puis que Dieu le « rachète » par un grand sacrifice. Dans l’islam actuel, l’enfant est presque toujours identifié à Ismaël. Pourtant, le texte coranique lui-même reste silencieux. Des travaux sur l’exégèse islamique ancienne ont d’ailleurs montré que la question fut discutée, et que l’identification à Ismaël s’est imposée progressivement comme lecture majoritaire.

Ce point est capital. Le désaccord ne porte pas seulement sur un prénom. Il porte sur l’orientation entière de l’histoire sainte. Dans la Bible, l’alliance passe par Isaac, puis Jacob, puis Israël, puis le Messie. Dans l’islam, la mémoire d’Abraham est déplacée vers Ismaël, vers les Arabes, vers La Mecque, vers la Kaaba. Ce déplacement permet à l’islam de se présenter non comme une religion nouvelle, mais comme la restitution de la vraie religion d’Abraham, supposément déformée par les juifs et les chrétiens.

C’est ici que l’approche historico-critique devient précieuse. Elle rappelle qu’on ne peut pas simplement recevoir le récit islamique des origines comme s’il était une photographie transparente du passé. Les grandes synthèses récentes sur le Coran et Mahomet invitent précisément à distinguer texte, tradition, mémoire, commentaire et construction théologico-politique. Les analyses critiques sur les origines de l’islam soulignent aussi que la revendication d’un Abraham ismaélien sert à légitimer une nouvelle centralité religieuse : les « vrais » fils d’Abraham seraient désormais les Ismaélites, tandis que la mémoire d’Isaac serait rattachée à une tradition juive jugée falsifiée.

Autrement dit, l’Aïd al-Adha n’est pas seulement une fête familiale ou un rite de générosité. C’est aussi la célébration annuelle d’un grand déplacement théologique : l’alliance biblique est relue, reconfigurée, arabisée, islamisée.

Pour un chrétien, le contraste est encore plus profond. Dans la foi catholique, le sacrifice n’est pas seulement le souvenir d’une obéissance exemplaire. Il est accompli en Jésus-Christ. Jean-Baptiste désigne Jésus comme « l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Le Catéchisme de l’Église catholique explique que cette expression unit plusieurs figures : le Serviteur souffrant, l’agneau pascal de l’Exode, et le Christ donnant sa vie « en rançon pour la multitude ».

L’agneau pascal, dans l’Exode, n’est pas un rite décoratif : son sang marque les maisons d’Israël, protège de la mort, accompagne la sortie d’Égypte et fonde une mémoire d’alliance. Dans le christianisme, cette figure culmine dans le Christ. À la Cène, Jésus transforme la Pâque en offrande de lui-même : « Ceci est mon corps livré pour vous », « ceci est mon sang de l’alliance ». La Croix devient alors le sacrifice unique et définitif, non parce que Dieu aimerait le sang, mais parce que le Fils se donne librement, par amour, pour réconcilier l’homme avec Dieu. Le Catéchisme parle du sacrifice pascal du Christ comme de l’acte qui accomplit définitivement la rédemption et restaure la communion avec Dieu.

C’est précisément ce que l’islam ne peut pas recevoir. En niant la crucifixion rédemptrice du Christ, il conserve une mémoire du sacrifice, mais il en perd l’accomplissement. Il garde Abraham, mais il le coupe de la ligne Isaac-Israël-Messie. Il garde l’animal substitué, mais il ne voit pas l’Agneau véritable. Il garde le rite, mais il refuse la Croix.

L’Aïd al-Adha peut donc être lu, d’un point de vue chrétien, comme une sorte de mémoire biblique déplacée. On y reconnaît des fragments authentiques : Abraham, l’épreuve, l’obéissance, la substitution, le don d’un animal, la mémoire d’un sacrifice. Mais ces fragments sont réordonnés dans un autre système. La logique chrétienne de l’alliance, qui va d’Abraham au Christ, est remplacée par une logique de soumission à Dieu et d’appartenance à la communauté musulmane.

Cela ne signifie pas que les musulmans qui célèbrent cette fête n’y mettent pas sincérité, piété, charité ou générosité. Beaucoup y voient un acte de foi, un partage avec les pauvres, une mémoire familiale et religieuse très profonde. Mais l’analyse doctrinale doit aller plus loin que le folklore sympathique ou la gêne embarrassée. Pour un catholique, le vrai problème est théologique : le sacrifice d’Abraham est-il une étape vers l’Agneau de Dieu, ou devient-il une preuve de l’islam contre la révélation biblique ?

La réponse chrétienne est claire. Dieu n’a pas demandé à Abraham de tuer son fils pour exalter la violence sacrée. Il a arrêté la main d’Abraham. Il a montré que l’homme ne sauve pas Dieu par ses sacrifices, mais que Dieu sauve l’homme en donnant lui-même l’Agneau. Voilà pourquoi le christianisme ne culmine pas dans l’égorgement répété d’un animal, mais dans l’unique sacrifice du Christ, rendu présent dans l’Eucharistie.

La « fête du mouton » pose donc, malgré elle, une question redoutable : où est le véritable accomplissement du sacrifice ? Dans la répétition rituelle d’un geste attribué à Abraham ? Ou dans le Christ, Agneau innocent, Fils bien-aimé, offert une fois pour toutes pour le salut du monde ?

Pour le chrétien, Abraham ne conduit pas à La Mecque. Il conduit au Golgotha. Et l’agneau n’est pas seulement dans le buisson de la Genèse, ni dans les abattoirs rituels de l’Aïd. Il est sur la Croix, vivant, offert, victorieux : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. »

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