Partager cet article

Tribune libre

Joseph Nicolosi Jr : la liberté thérapeutique interdite aux dissidents du désir ?

Joseph Nicolosi Jr : la liberté thérapeutique interdite aux dissidents du désir ?

Il y a des sujets où notre époque, qui se croit passionnément libre, redevient soudain très autoritaire. Elle proclame que chacun doit pouvoir “être soi-même”, choisir sa vie, son identité, son corps, son récit, sa vérité. Mais qu’un adulte dise : “Je ne veux pas être défini par mes attirances sexuelles ; je veux travailler sur elles, les comprendre, les ordonner, peut-être les voir diminuer”, et le grand libéralisme contemporain se transforme aussitôt en gardien de prison.

https://youtu.be/LrvHTmgbsmI?si=3Zsp9KtIzafna7Fe

C’est dans ce contexte qu’il faut regarder avec intérêt le travail de Joseph Nicolosi Jr., psychologue clinicien américain, fondateur de la Reintegrative Therapy Association. Fils de Joseph Nicolosi Sr., figure connue des anciennes thérapies dites “réparatrices”, Nicolosi Jr. a choisi une voie plus prudente, plus clinique, et sans doute plus recevable : il ne présente pas sa méthode comme une “machine à rendre hétérosexuel”, mais comme une thérapie du traumatisme, de l’attachement blessé, de la honte, des compulsions et des souvenirs sexuellement chargés. Selon sa présentation, la Reintegrative Therapy utilise des outils thérapeutiques employés dans le traitement du traumatisme et des addictions ; lorsque ces dynamiques se résolvent, la sexualité peut parfois changer comme effet secondaire, non comme injonction mécanique.

La nuance est capitale. Nicolosi Jr. ne dit pas : “Votre orientation est une maladie.” Il dit plutôt : “Vos désirs ont une histoire.” Et cette phrase, en elle-même, est déjà une révolution dans un monde qui sacralise le désir dès qu’il touche à la sexualité.

Car c’est bien ici que le débat devient passionnant. Notre société admet sans difficulté que les désirs alimentaires peuvent être désordonnés, que les désirs de domination peuvent être travaillés, que les addictions sexuelles peuvent être soignées, que les compulsions pornographiques peuvent déformer l’imaginaire, que les blessures d’enfance peuvent modeler la vie affective. Mais dès que l’on touche aux attirances homosexuelles, le désir devient soudain intouchable, presque sacré, comme s’il échappait par miracle à toute histoire personnelle, familiale, mimétique, culturelle ou pornographique.

Or le christianisme, lui, n’a jamais réduit la personne à ses impulsions.

C’est ici qu’il faut oser nommer ce que beaucoup d’hommes taisent : certaines fixations sexuelles ne naissent pas dans un ciel pur, mais dans une histoire affective blessée. Un garçon peut avoir connu le rejet du père, l’humiliation par les autres garçons, l’exclusion d’un groupe masculin, le sentiment d’être “moins homme”, trop sensible, trop faible, trop différent ; il peut avoir été moqué dans son corps, dans sa voix, dans sa manière d’être, ou privé de cette reconnaissance masculine simple dont un enfant a besoin pour grandir paisiblement. D’autres ont connu des intrusions sexuelles précoces, des images pornographiques découvertes trop tôt, une solitude immense, une confusion entre admiration, manque d’amour, honte et désir.

Dans certains cas, ce qui n’a pas été reçu comme affection, sécurité ou appartenance peut se charger d’érotisme : le masculin admiré devient le masculin désiré ; la blessure d’exclusion devient fascination ; la honte devient excitation ; le manque devient scénario. Ce n’est évidemment pas une mécanique universelle, ni une explication unique de toutes les attirances homosexuelles. Mais c’est une hypothèse clinique suffisamment sérieuse pour ne pas être interdite d’avance. Or notre société, au lieu d’aider à discerner ces blessures, tend souvent à sacraliser immédiatement leur traduction sexuelle : elle transforme une fixation possible en identité, une souffrance en drapeau, une blessure en destin. C’est précisément ce raccourci, à la fois psychologiquement paresseux et idéologiquement commode, que Nicolosi invite à contester.

L’Église demande que les personnes homosexuelles soient accueillies avec respect, compassion et délicatesse, et qu’on évite toute discrimination injuste ; mais elle rappelle aussi l’appel universel à la chasteté, à la maîtrise de soi, à la liberté intérieure et à la perfection chrétienne. Cette position n’est ni méprisante ni naïve : elle repose sur une anthropologie dans laquelle l’homme n’est pas ontologiquement défini par ses désirs sexuels. Il est davantage que ce qu’il éprouve. Il est une personne, une intelligence, une volonté, une histoire, une vocation, une âme.

C’est précisément ce que la théorie de Nicolosi Jr. permet de rouvrir : la possibilité de ne pas confondre respect de la personne et canonisation de toutes ses attractions. Un homme peut éprouver un désir sans vouloir en faire son identité. Il peut reconnaître une attirance sans vouloir l’organiser en destin. Il peut demander de l’aide pour comprendre pourquoi telle image, tel manque, telle blessure ou telle humiliation a pris une charge érotique. Il peut souhaiter vivre la chasteté, ou se libérer d’une sexualité compulsive, ou retrouver une unité intérieure plus conforme à sa foi.

On objectera évidemment que les “thérapies de conversion” ont donné lieu à des abus. C’est vrai. Il y eut des pratiques brutales, humiliantes, culpabilisantes, parfois sectaires, parfois infligées à des jeunes vulnérables sous pression familiale ou religieuse. Aucun catholique sérieux ne devrait défendre cela. L’Église ne demande pas de broyer les âmes au nom d’un idéal moral. Elle demande de conduire les personnes vers la vérité dans la charité.

Mais l’existence d’abus ne devrait pas conduire à interdire toute recherche thérapeutique à ceux qui, librement, veulent travailler sur leurs désirs. C’est là que la situation française devient inquiétante.

Depuis la loi de 2022, désormais codifiée à l’article 225-4-13 du Code pénal, les pratiques, comportements ou propos répétés visant à modifier ou à réprimer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne, lorsqu’ils altèrent sa santé physique ou mentale, sont punis de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. L’intention affichée était de protéger les personnes contre des pratiques violentes ou manipulatoires. Mais le risque est évident : créer un climat de peur où un adulte volontaire ne pourra plus formuler honnêtement ses objectifs thérapeutiques sans mettre son praticien en danger.

C’est un paradoxe délicieux, si l’on a encore assez d’humour pour ne pas pleurer. Dans un pays où l’on ne cesse de célébrer “l’autodétermination”, il deviendrait suspect de s’autodéterminer contre l’idéologie dominante du désir. On peut vouloir changer de prénom, de genre social, de corps, de trajectoire affective, de modèle familial ; mais vouloir ne pas être gouverné par certaines attirances deviendrait presque illégitime. La liberté, oui, mais uniquement dans le sens prévu par le catéchisme progressiste.

Le cas Nicolosi oblige donc à poser une question simple : pourquoi un adulte libre ne pourrait-il pas choisir ses buts thérapeutiques ? Pourquoi un homme ayant des attirances homosexuelles non désirées ne pourrait-il pas dire : “Je ne veux pas que cela définisse ma vie ; je veux comprendre ce qui, dans mon histoire, nourrit ces désirs ; je veux travailler sur mes blessures, mes attachements, mes compulsions, mon rapport au masculin, à la honte, à la pornographie” ?

La pornographie, d’ailleurs, est l’énorme angle mort de ce débat. Notre époque prétend que le désir sexuel serait une vérité pure jaillissant des profondeurs intactes du moi. Mais elle oublie que des millions d’adolescents sont formés par des images violentes, mimétiques, addictives, de plus en plus extrêmes, qui ne reflètent pas seulement le désir : elles le fabriquent. Le désir humain est mimétique. Il imite, il absorbe, il répète, il s’excite de ce qu’on lui montre. La pornographie est une école clandestine de l’imaginaire sexuel. Faire comme si elle ne pouvait pas infléchir, troubler, amplifier ou orienter certaines attractions relève de l’aveuglement volontaire.

Il ne s’agit pas de dire que toute homosexualité viendrait mécaniquement de la pornographie, ni que toute personne homosexuelle aurait une blessure identifiable et réparable en quelques séances. Ce serait simpliste. Mais il est tout aussi simpliste, et beaucoup plus idéologique, d’interdire par avance toute enquête sur l’histoire du désir. Entre le déterminisme biologique absolu et la promesse thérapeutique magique, il existe un espace raisonnable : celui d’une liberté humaine capable de relire son histoire, de travailler ses blessures et d’ordonner ses désirs à un bien supérieur.

Les opposants à Nicolosi répondent que ces approches ne sont pas validées par le consensus dominant. Les grandes organisations psychologiques anglo-saxonnes restent très hostiles aux efforts visant à modifier l’orientation sexuelle, qu’elles considèrent comme non prouvés et potentiellement nocifs. Cette réserve doit être entendue. Une thérapie ne doit jamais promettre ce qu’elle ne peut pas garantir. Elle ne doit jamais fabriquer de honte. Elle ne doit jamais transformer la foi en pression psychologique.

Mais on peut aussi remarquer que le “consensus” contemporain n’est pas toujours chimiquement pur. Il est traversé par des présupposés anthropologiques, politiques et militants. Dès lors qu’un champ de recherche touche à l’homosexualité, au genre ou à la famille, certaines questions deviennent quasiment interdites avant même d’être étudiées. Celui qui les pose n’est plus seulement discuté ; il est soupçonné moralement. C’est une drôle de science qui commence par sanctuariser les conclusions.

La force de Nicolosi Jr., malgré les controverses, est donc de rappeler une évidence anthropologique : l’homme n’est pas condamné à subir passivement tout ce qui surgit en lui. Il peut relire, choisir, ordonner, renoncer, intégrer. Ce vocabulaire n’est pas celui de la violence ; c’est celui de la liberté intérieure.

Pour les catholiques, l’enjeu est immense. Il ne s’agit pas de ressusciter des méthodes dures, maladroites ou humiliantes. Il ne s’agit pas de promettre une hétérosexualité automatique à ceux qui suivraient le bon protocole. Il s’agit de défendre un principe plus profond : personne ne doit être enfermé dans une identité sexuelle contre sa conscience. Ni par sa famille. Ni par son milieu religieux. Mais pas davantage par l’État, les médias, les associations militantes ou les ordres professionnels.

La vraie compassion ne consiste pas à dire à quelqu’un : “Tes désirs sont ton essence, incline-toi.” Elle consiste parfois à lui dire : “Tu es plus grand que tes désirs, et tu as le droit de chercher la paix.” C’est cela que notre époque ne supporte plus. Elle confond accueil et validation, respect et approbation, liberté et soumission au désir.

Joseph Nicolosi Jr. n’a sans doute pas tout résolu. Sa théorie doit être discutée, éprouvée, critiquée, clarifiée. Mais il pose une question que la France ferait bien de ne pas enterrer sous le droit pénal : un adulte libre a-t-il encore le droit de ne pas vouloir devenir ce que ses désirs lui suggèrent ?

À cette question, une société vraiment libre devrait répondre oui. Et un catholique devrait même ajouter : heureusement, car toute vie chrétienne commence précisément là, dans cet espace mystérieux où l’homme découvre qu’il n’est pas l’esclave de ses passions, mais un être appelé à la liberté des enfants de Dieu.

Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.

Partager cet article

Publier une réponse

Nous utilisons des cookies pour vous offrir la meilleure expérience en ligne. En acceptant, vous acceptez l'utilisation de cookies conformément à notre politique de confidentialité des cookies.

Paramètres de confidentialité sauvegardés !
Paramètres de confidentialité

Lorsque vous visitez un site Web, il peut stocker ou récupérer des informations sur votre navigateur, principalement sous la forme de cookies. Contrôlez vos services de cookies personnels ici.


Le Salon Beige a choisi de n'afficher uniquement de la publicité à des sites partenaires !

Refuser tous les services
Accepter tous les services