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Tribune libre

Liban : Le prix du fer et l’illusion de la morale

Liban : Le prix du fer et l’illusion de la morale

Le Liban brûle une nouvelle fois sous les bombes, et avec lui, s’embrase le débat sur la légitimité de la force. Entre ceux qui invoquent la protection des minorités et ceux qui justifient une éradication sécuritaire, des voix s’élèvent souvent à droite en France pour présenter l’action militaire israélienne comme une fatalité nécessaire, voire une œuvre de salubrité publique contre le terrorisme. Pourtant, derrière les discours de fermeté, se cache une réalité humaine et politique que le pragmatisme froid ne saurait occulter.

Il est parfois avancé qu’aucun État ne tolérerait des menaces à sa frontière. Mais poussons la logique jusqu’au bout. Pour reprendre une métaphore citée sur ce blog, imagine-t-on un État limitrophe de la France rasant méthodiquement des quartiers entiers de Roubaix ou de Tourcoing, pulvérisant les ponts de la métropole lilloise pour empêcher tout retour, et dévastant les cultures agricoles sous prétexte de traquer une milice ? Imagine-t-on ce voisin clamant, entre deux frappes, posséder « l’armée la plus morale du monde » au motif qu’il prévient par SMS avant de transformer des vies en poussière ? Ce n’est pas de la légitime défense, c’est une entreprise de démolition étatique doublée d’un cynisme sans frontières que personne, en Occident, n’accepterait pour soi-même.

La critique est facile envers la FINUL. Comme pour les opérations militaires au Sahel, il est facile d’accuser un marteau de mal enfoncer un clou quand que celui qui le tient refuse de frapper. Les militaires sont souvent les expiateurs silencieux d’une politique sans cap. La résolution 1701 est certes bancale, mais elle reste le seul rempart international dans un Conseil de sécurité fracturé. Blâmer les Casques bleus pour la paralysie d’un État libanais sous hypnose est une malhonnêteté intellectuelle criante. Le mandat de la FINUL n’a jamais été de désarmer le Hezbollah de force (ce qui serait une déclaration de guerre) mais d’appuyer l’armée libanaise pour qu’elle le fasse. Or, cette armée se trouve dans une collusion structurelle avec la milice, une réalité dont l’imbrication est proprement incompréhensible vue de France.

De même, parler de « se débarrasser d’un chancre » pour évoquer une organisation ancrée dans le paysage social libanais est une métaphore dangereuse. Depuis quand soigne-t-on un malade en brûlant sa maison ? Accuser le peuple libanais de « complaisance », c’est l’insulte suprême faite à une population otage, étranglée entre l’impérialisme iranien et le militarisme israélien. On ne « libère » pas une nation en détruisant son économie, on ne fait que fertiliser le terreau du ressentiment qui produira les monstres de demain.

Il est par ailleurs paradoxal de voir certains défenseurs de la cause israélienne accuser la France de « lâcheté » ou de « trahison ». Un soupçon de patriotisme devrait pourtant alerter : lorsque des tirs visent sciemment des soldats français au Liban, l’indignation devrait être la règle, pas l’exception. Plus grave encore est la confusion entre le peuple juif et la politique de l’État d’Israël. Réduire l’histoire millénaire du judaïsme – sans rentrer dans le débat de son apport à la France – à la seule stratégie militaire d’un gouvernement dans le tunnel de la guerre n’est pas un hommage, c’est un outrage. Confondre une identité spirituelle et une culture avec les choix de défense d’un Etat est une erreur de catégorie fondamentale.

Israël affirme préférer les critiques aux condoléances. Soit. Mais on ne récolte que ce que l’on sème. La tragédie d’un État guerrier est de finir par ne définir sa cohésion interne que par l’existence de ses ennemis, voyant le monde uniquement à travers le viseur d’un fusil. Le jour où ce cycle de sang devra cesser, le chemin de la paix se heurtera au mur des souvenirs. Les générations nées dans les ruines de Beyrouth, de Bint Jubayl, de Khiam ou Rumaysh n’auront pas oublié l’odeur du phosphore.

Dans ce contexte, les appels à la prière pour les chrétiens d’Orient confinent au cynisme lorsqu’ils s’accompagnent d’une approbation des bombardements. C’est oublier qu’aux yeux d’une bonne partie des israéliens (à tout le moins la frange radicale de l’actuel gouvernement), ces « frères » chrétiens ne sont que des Arabes et des infidèles (ce que ne sont d’ailleurs pas les musulmans). Dans cette logique implacable, ils sont les perdants systématiques, sacrifiés sur l’autel d’une sécurité qui ne les inclut pas. Prétendre défendre la chrétienté tout en applaudissant la destruction de ses berceaux libanais est un affront à la foi autant qu’à la raison.

Au fond, cette vision du conflit trahit un mal bien occidental : celui du raisonnement mathématique appliqué à la chair humaine. On tente de traiter la géopolitique comme un chantier où les briques doivent s’emboîter et où les problèmes s’extraient comme des pièces défectueuses. Mais le monde n’est pas une équation balistique et les peuples ne sont pas des variables d’ajustement. Il est temps d’arrêter de confier le destin des nations aux seuls techniciens pour redonner enfin de la voix aux philosophes.

Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.

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3 commentaires

  1. Excellente et salutaire mise au point.

  2. Amen.

    Merci pour cet article.

  3. La métaphore utilisée dans cet article pour illustrer les propos de l’auteur, est intrinsèquement et fondamentalement viciée, frelatée. Pourquoi ?

    Parce que tout le monde sait, qu’aucun pays limitrophe de la France, n’aurait même à commencer à raser quelque commune que ce soit de la métropole lilloise ou autre car l’Etat français – à des exceptions près mais qui relèvent davantage d’un choix politique et électoraliste que d’une faiblesse réelle dans l’exercice de ses pouvoirs régaliens – est encore suffisamment puissant pour faire respecter la loi et le droit sur son territoire national de manière générale.

    Cette différence, bien plus qu’une nuance, est fondamentale dans le conflit quasi permanent au Proche-Orient qui oppose Israël et certains de ses voisins. L’Etat libanais est tellement affaibli, qu’une milice privée, à la solde d’une puissance étrangère très hostile à Israël, se permet de terroriser d’abord et avant tout, les Libanais qui n’ont strictement rien demandé mais qui sont les premières et les plus importantes victimes de ce conflit sans fin. La destruction, par explosion, d’une partie significative de Beyrouth en 2020, à la suite du stockage d’une quantité considérable de nitrate d’ammonium, dans des conditions relevant de la négligence criminelle, était symptomatique de l’impuissance de l’Etat libanais à faire respecter les règles de sécurité les plus élémentaires d’entreposage de matières chimiques inflammables/explosives à l’intérieur du périmètre du port de Beyrouth.

    Le Hezbollah, la milice privée shiite, soutenue financièrement et militairement par les shiites extrémistes de Téhéran, terrorise les Libanais depuis des années, et se moque complètement de l’Etat de droit, ou de ce qu’il en reste au Liban, pour ne prêter l’oreille qu’à ses maîtres et commanditaires iraniens. Cette allégeance se traduit régulièrement par des attaques unilatérales et non provoquées, dont l’initiative revient pour ainsi dire toujours au Hezbollah, supplétif servile des intérêts iraniens au nord d’Israël.

    La véritable métaphore ou comparaison qu’il conviendrait d’adopter serait la suivante : imaginerait-on la Belgique, par exemple, rester les bras croisés, tandis qu’une milice privée, solidement établie à Tourcoing ou Roubaix, viendrait régulièrement perpétrer des attentats sur son territoires ou pire, enverrait des roquettes et autres missiles et drones explosifs sur sa population, sans que l’Etat français soit capable d’intervenir pour faire cesser immédiatement cette infraction flagrante au droit international, et crime de guerre de surcroît, car les projectiles militaires meurtriers viseraient principalement des centres urbains et autres concentrations de civils ?

    Pour résumer : Téhéran, profite du moindre conflit ou escalade militaire avec Israël, pour instrumentaliser ses proxys du Hezbollah libanais, milice islamiste shiite extrémiste, terroriste aux aspirations génocidaires explicitement revendiquées contre l’Etat d’Israël. Toutes les tensions dans cette région géopolitiquement instable et explosive sont bonnes pour provoquer et attaquer le voisin méridional juif, cent fois plus puissant. Et lorsque ce voisin juif réplique à une attaque ou séries d’attaques du Hezbollah qui agit sous les ordres de Téhéran, la milice shiite libanaise, avec la lâcheté incommensurable qui les caractérise, prend en otage systématiquement toute la population civile libanaise pour en faire un gigantesque bouclier humain afin de se protéger contre les actions relevant de la légitime défense de l’Etat d’Israël. Voilà la vérité factuelle que, manifestement, il convient de souligner, encore et toujours.

    J’ai sciemment fait l’impasse sur la légitimité juridique ou théologique ou pas, de la présence d’Israël sur cette portion de territoire au Proche-Orient que les Hébreux revendiquent comme leur foyer national depuis 1948.

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