Le père Marcelino Constant, qui nous a déjà fait parvenir deux articles sur l’acte de Foi, boussole doctrinale en temps de crise (ici et là), nous propose deux nouveaux articles d’actualité :
La réponse négative à cette question, présente dans tout catéchisme [1], est déterminante pour juger de certaines positions adoptées en réaction à la crise de l’Église et à ses causes.
Prétendre qu’il suffirait de professer intégralement la Foi et de recevoir validement les sacrements pour être catholique, reviendrait, d’une part, à nier la possibilité de se séparer de l’Église par le schisme [2], et, d’autre part, à méconnaître la nature du salut ainsi que le fait que l’Église est nécessairement une société dont l’unité doit demeurer, pour toujours, un signe distinctif de la vraie religion.
La profession intégrale de la Foi implique l’appartenance à l’Église par la soumission aux pasteurs légitimes
Certains affirment que la soumission à la hiérarchie ecclésiastique serait un lien d’appartenance à l’Église subordonné et conditionné par celui de l’appartenance par la profession intégrale de la Foi. Une telle affirmation est pourtant intenable pour deux raisons.
Premièrement, parce que l’unité de la Foi n’est possible que s’il y a une subordination hiérarchique aux pasteurs légitimes qui ont charge d’enseigner et de gouverner les âmes au nom du Christ.
Deuxièmement, parce que la soumission (réelle et non seulement verbale) au Pape, pasteur suprême de l’Église, relève de l’enseignement de l’Église auquel un catholique doit adhérer par la Foi, toujours nécessaire au Salut, en ce qu’elle appartient à la Révélation, telle que transmise par le magistère constant.
Ainsi, dans sa bulle Unam sanctam, Boniface VIII affirme : « dès lors, nous déclarons, disons, définissons et prononçons qu’il est absolument nécessaire au salut, pour toute créature humaine, d’être soumise au Pontife romain. ». Clément VI le redira dans sa lettre Super quibusdam du 29 septembre 1351 : « aucun homme (…) ne peut être sauvé à la fin en dehors de cette Eglise et l’obéissance au Pontife romain ». Sous Pie XII, une lettre du Saint-Office à l’Évêque de Boston précisera : « C’est pourquoi nul ne sera sauvé si, sachant que l’Eglise a été divinement instituée par le Christ, il n’accepte pas cependant de se soumettre à l’Eglise ou refuse l’obéissance au Pontife romain, vicaire du Christ sur terre. »
Réduire l’appartenance à l’Église à la seule profession intégrale de la foi et à la participation au même culte reviendrait à nier la possibilité de s’en séparer autrement que par l’hérésie ou l’apostasie.
Réduire l’appartenance au corps de l’Église à la profession intégrale de la foi et à la réception du baptême ne permet pas d’expliquer l’enseignement constant de l’Église, selon lequel on peut s’en séparer par le péché de schisme, qui consiste en un refus habituel de se soumettre à la hiérarchie catholique, en particulier au Pontife romain, et/ou en un refus de vivre comme une partie de l’Église [3].
Ainsi, le concile Vatican I enseigne infailliblement : « Ainsi donc, Nous enseignons et déclarons que l’Église romaine, par disposition du Seigneur, possède sur toutes les autres une primauté de pouvoir ordinaire et que ce pouvoir de juridiction du pontife romain, qui est vraiment épiscopal, est immédiat. Les pasteurs de tous rites et de tous rangs ainsi que les fidèles, tant chacun séparément que tous ensemble, sont tenus au devoir de subordination hiérarchique et de vraie obéissance, non seulement dans les questions qui concernent la foi et les mœurs, mais aussi dans celles qui touchent à la discipline et au gouvernement de l’Église répandue dans le monde entier… » [4]
Réduire l’appartenance à l’Église à la seule profession intégrale de la foi et à la participation au même culte implique de nier que le salut soit l’œuvre exclusive de Jésus-Christ.
De plus, une telle réduction revient à remettre en cause la nature même du salut, qui est l’effet de l’Alliance nouvelle et éternelle, et dont la communication suppose une ratification de la part de tous ceux qui ont l’usage de la raison [5]. Le salut d’une âme suppose toujours le don de la grâce sanctifiante, méritée par le Christ et communiquée par son unique Église. C’est en ce sens qu’il faut comprendre le dogme : « Hors de l’Église, point de salut », même pour ceux qui ne la connaissent pas explicitement.
Ce dogme ne signifie pas : « Hors de la réception des sacrements, point de salut ». En effet, la réception des sacrements en état coupable de péché grave — tel que le schisme, la désobéissance grave au Pontife romain ou le scandale causé par la participation active à des cérémonies religieuses non catholiques — rend cette réception non seulement infructueuse, mais encore sacrilège, même si les sacrements sont valides. Quelqu’un qui nierait cela aurait du mal à rendre compte de l’enseignement traditionnel de l’Église interdisant de manière habituelle la réception de sacrements valides au sein de communautés schismatiques.
En revanche, l’impossibilité de recevoir les sacrements n’empêche pas le salut, pourvu que l’on demeure dans l’Église ou que l’on y soit ordonné par un vrai désir surnaturel lorsque l’on ne la connaît pas explicitement comme étant la vraie religion [6].
Autrement dit, le salut est une amitié surnaturelle dont Dieu le Père est l’initiateur, par la mission qu’il confie à son Fils de sauver l’humanité. Cette mission est ensuite communiquée par le Christ — Roi, Prophète et Prêtre — à la hiérarchie de son Église, qui la prolonge dans le temps et dans l’espace par l’exercice de ses pouvoirs de juridiction (gouvernement), de magistère (enseignement) et de sanctification (sacrements), à travers ses ministres légitimes.
Ainsi, la légitimité des ministres pour sauver les âmes par l’administration des sacrements, et celle des fidèles pour les recevoir d’eux, dépend du fait que ces ministres sont véritablement envoyés par ceux qui ont été envoyés par les Apôtres choisis par le Christ, sous l’autorité de saint Pierre et de ses successeurs légitimes [7] : « Si quelqu’un dit (…) que ceux qui n’ont pas été légitimement ordonnés ni envoyés par une autorité ecclésiastique et canonique, mais viennent d’ailleurs, sont des ministres légitimes de la Parole et des sacrements : qu’il soit anathème » (concile de Trente, à la session XXIII, canon 7) [8]
Réduire l’appartenance à l’Église à la simple profession intégrale de la foi et à la participation au même culte implique de nier que l’Église soit nécessairement une société.
En effet, une telle réduction revient à concevoir l’Église comme une simple somme d’éléments sanctifiants, au détriment de sa nature de société visible, c’est-à-dire d’un corps organisé et gouverné par un chef visible ayant autorité sur ses membres.
Or, selon son enseignement constant et infaillible, l’Église est une société visible et parfaite, gouvernée par une hiérarchie divinement instituée : le Pontife romain et l’épiscopat qui lui est subordonné.
Dès lors, si l’Église est indéfectible, elle demeure nécessairement, en tout temps, une société, c’est-à-dire un corps organisé et gouverné par une hiérarchie dont l’autorité, fondée sur la volonté immuable du Christ, s’impose à chacun de ses membres. Cette autorité oblige, sauf dans des cas particuliers où l’obéissance impliquerait un péché, cas possibles en raison de la peccabilité des membres de la hiérarchie.
Réduire l’appartenance à l’Église à la seule profession de la foi et à la participation au même culte revient également à nier la visibilité de son unité comme signe de sa divinité.
Il apparaît donc que l’on ne peut réduire l’appartenance à l’Église ni au seul lien de la foi, ni au seul lien cultuel (les sacrements). On ne peut pas davantage subordonner le lien hiérarchique, qui fonde l’appartenance visible des fidèles comme membres du Corps de l’Église, à la réception des sacrements (même valides ou célébrés selon des rites traditionnels) ni à la profession de foi (même intégrale et sans compromis).
Cela est conforme à l’enseignement du concile Vatican I, cité précédemment qui se poursuit immédiatement par cette affirmation : « …de telle manière que, en gardant l’unité de communion et de profession de foi avec le pontife romain, l’Église est un seul troupeau sous un seul pasteur suprême (Jn 10,16). Telle est la doctrine de la vérité catholique, dont personne ne peut s’écarter sans danger pour la foi et le salut. » [9]
Autrement dit, affirmer que l’unité de professions de foi ou de culte puisse justifier l’insubordination et la désobéissance habituelles des fidèles envers la hiérarchie de l’unique Église du Christ, dont ils sont devenus membres par le baptême, revient à pouvoir rendre la divinité de l’Église indiscernable, à remettre en cause son indéfectibilité et à justifier l’ecclésiologie des communautés schismatiques.
Père Marcelino Constant
[1] Ainsi le catéchisme de saint Pie X enseigne : « L’Eglise catholique est la société ou la réunion de tous les baptisés qui, vivant sur la terre, professent la même foi et la même loi de Jésus-Christ, participent aux mêmes sacrements et obéissent aux pasteurs légitimes, principalement au Pontife Romain. » et précise un peu plus après : « Non, tous ceux qui ne reconnaissent pas le Pontife Romain pour leur chef n’appartiennent pas à l’Eglise de Jésus-Christ. »
[2] Le code de droit canon de 1917 définit ainsi le délit de schisme : « Toute personne qui après avoir reçu le baptême et tout en conservant le nom de chrétien, (…) refuse de se soumettre au Souverain Pontife et de rester en communion avec les membres de l’Eglise qui lui sont soumis, elle est schismatique » (Can. 1325, §2). Notons que cette définition canonique du schisme est reprise par le Code de droit canonique de 1983 qui affirme : « On appelle schisme, le refus de soumission au Pontife Suprême ou de communion avec les membres de l’Eglise qui lui sont soumis ». (Can. 751)
Il faut noter que ce n’est pas une simple désobéissance au Pontife romain qui suffit à rendre schismatiques des personnes devenues membres du corps de l’Eglise par le baptême mais un refus habituel de soumission effective à son autorité suprême. Ainsi, la Bulle Unam Sanctam du Pape Boniface VIII affirmait déjà : « En conséquence nous déclarons, disons et définissons qu’il est absolument nécessaire au salut pour toute créature humaine d’être soumise au pontife romain ».
[3] « Celui-là est schismatique qui refuse d’agir comme partie de l’Église. Peu importe les motifs : dès qu’on en vient à refuser de se comporter comme partie d’une unique Église catholique, on tombe dans le schisme. Quelque variées que soient les raisons et les passions qui poussent les chrétiens à se soustraire à la communion, à vouloir sanctifier et être sanctifiés, à instruire et à être instruits, à diriger et à être dirigés […], non plus comme parties de l’Église catholique, mais comme s’ils étaient eux-mêmes des « touts » à part, ils sont schismatiques. » (Cajetan, Commentaire sur la Somme de théologie, IIa IIæ, q. 39, a. 1, n°2.)
[4] Pastor Æternus, DS n° 3060.
[5] Au moins, par le baptême de désir implicite.
[6] Pour plus de précisions, on pourra se référer à la Lettre du Saint-Office à l’archevêque de Boston, du 8 août 1949 (DS n° 3837)
[7] « Or, la doctrine catholique la plus élémentaire nous apprend que personne ne peut passer pour évêque légitime s’il n’est pas rattaché par la communion de foi et de charité à la pierre sur laquelle a été bâtie l’Église du Christ, s’il n’adhère pas au pasteur suprême auquel ont été confiées, pour les conduire au pâturage, toutes les brebis du Christ, s’il n’est pas lié à celui qui confirme ses frères qui sont en ce monde ; et sans contredit « c’est à Pierre que le Seigneur a parlé, à un seul afin de fonder sur un seul l’unité » (Lettre encyclique Et si multa luctuosa, Sur l’obligation de croire à l’Église, 21 novembre 1873).
[8] Ainsi, Pie XII, s’inscrivant dans le magistère constant enseigne que la mission apostolique est juridictionnelle dans Mystici Corporis Christi : « En effet, en vertu de cette mission ” juridique “, par laquelle le divin Rédempteur envoya les Apôtres dans le monde comme lui-même avait été envoyé par son Père, c’est lui qui, par l’Église, baptise, enseigne, gouverne, lie, délie, offre, sacrifie. »
[9] Pastor Æternus, DS n° 3060.
