A titre simplement rétrospectif, extraits d’un article paru dans la revue Itinéraires de juillet-octobre 1988 juste après les sacres de Mgr Lefebvre. Si, depuis, les choses ont évolué (en bien ou en mal) et les circonstances ont bien sûr changé, cette analyse, qui s’appuie beaucoup sur le P. Calmel et défend en substance (avant les mots) une “herméneutique de la continuité” contre toute “herméneutique de rupture”, ne s’applique-t-elle pas encore et toujours, sans besoin de recourir à d’autres critères que ceux développés explicitement par Benoît XVI ?
Le schisme (apparent) ou l’apostasie (immanente). L’hérésie sans schisme ou le schisme sans hérésie ! L’alternative sommaire devant laquelle certains voudraient nous acculer, après la rupture entre Mgr Lefebvre et le Vatican, est-elle inévitable ? Poser ainsi le problème, c’est présenter ce qu’on appelle en philosophie une aporie (…).
L’aporie est un terme platonicien qui désigne l’« embarras » du philosophe devant un dilemme qui paraît exclure la possibilité d’une solution. C’est plus précisément chez Aristote « la mise en présence de deux opinions contraires et également raisonnées en réponse à une même question ».
La question est ici bien sûr celle de la crise majeure que connaît l’Eglise depuis plusieurs années. Et l’aporie pourrait très schématiquement se formaliser dans le double raisonnement suivant :
1 – On relève une certaine incompatibilité entre le discours des papes après Vatican II et la tradition de l’Eglise.
2 – Or, déclarent les uns, là où est le pape : là est l’Eglise !
3 – Donc, nous préférons avoir raison avec ce concile et « ses » papes contre les précédents.
2’ – Or, rétorquent les autres, là où est la tradition : là est l’Eglise !
3’ – Donc, nous préférons avoir raison avec 20 conciles et 260 papes contre le seul Vatican II et les quelques papes dans son sillage.
Selon que l’on privilégie l’une ou l’autre des deux mineures, eu égard à la majeure commune de l’enchaînement « aporique », on obtient deux conclusions opposées. Toutes deux faisant appel à l’argument d’autorité qui, on le sait, est la première des raisons en théologie. Dans le cas d’actualité qui nous intéresse, on se sauverait ainsi soit de l’hérésie par le schisme apparent (« lefebvristes »), soit du schisme par l’apostasie apparente (« papolâtres »). Alternative évidemment insupportable pour quiconque se veut classiquement d’Eglise.
On ne peut nier cependant la vérité de chacune des propositions que chaque parti admet sous la prémisse originelle. Là où est le pape : là est l’Eglise ; mais d’autre part, là où est l’Eglise : là est la tradition ! Si les mineures sont toutes les deux vraies, il faut donc s’en prendre à la majeure commune :
— Y a-t-il vraiment rupture entre Vatican II et la tradition, entre les papes post-conciliaires et tous les autres ?
A première vue, oui. En partie du moins. La crise en témoigne. Notre propos n’est pas ici de recenser les cas nombreux d’incompatibilité, les textes et les actes inconciliables entre eux. Contentons-nous seulement de rappeler qu’on s’accorde de part et d’autre à reconnaître — soit pour l’assumer soit pour la refuser — une étrange discontinuité entre la « pastorale » nouvelle issue de Vatican II et la doctrine commune et traditionnelle de l’Eglise (…).
La question est maintenant de savoir si cette rupture forcément suspecte et très grave pour l’identité et l’autorité de l’Eglise est grave à ce point qu’elle puisse mettre en cause l’assistance du Saint-Esprit au Vicaire du Christ. Assistance même négative qui est de maintenir sa défaillance possible dans une marge très précise. De sorte qu’il lui soit impossible d’imposer une hérésie formelle (…). De sorte aussi que cette défectibilité et ses effets dans l’Eglise ne puissent empêcher celle-ci de « conserver, jusqu’à la fin du monde inclusivement, assez de hiérarchie personnelle authentique pour que se maintiennent les sept sacrements, en particulier les sacrements de l’autel et de l’ordre ; ensuite pour que soit prêchée et enseignée la doctrine du Salut, unique et invariable » (P. Calmel). Le Saint-Esprit pourrait-il laisser le pape être l’instrument principal d’une transformation substantielle — contre-nature — de l’Eglise ?
La décision de Mgr Lefebvre de sacrer quatre évêques de sa Fraternité (non seulement sans mandat de Jean-Paul II mais contre la volonté expresse de celui-ci) et certaines de ses paroles (…) sembleraient accréditer cette hypothèse terrible. Sans pour autant aboutir à sa logique extrême qui est le sédévacantisme (un pape hérétique n’est plus pape et le Siège est vacant). Qu’on nous permette cependant d’écarter cette cruelle supposition en nous appuyant sur un long extrait de la Brève apologie pour l’Eglise de toujours du P. Calmel (p. 70 et suivantes):
« Ainsi donc, même si quelque pape venait à prendre des allures de faux-messie ce ne pourrait être que par intermittence, sans continuité, avec toutes sortes d’hésitations et de repentirs. Il n’entrerait dans son deuxième personnage, celui de tentateur de l’Eglise et d’instrument du démon, ni tout entier, ni franchement. Il ne proclamerait jamais par exemple comme un point assuré du magistère ordinaire, comme une interprétation authentique de vingt siècles de catholicisme, encore moins comme une définition ex cathedra, que la montée de l’humanité et sa réussite terrestre est maintenant la forme nouvelle de notre religion. Seulement il mélangerait à s’y méprendre deux messages qui s’opposent dans leur essence même : d’une part le message de domination prométhéenne du monde, conformément aux Trois Tentations et sans tenir compte pratiquement de la souveraineté de Dieu ni du péché de l’homme, et d’autre part le message de la foi chrétienne qui annonce la Rédemption par la seule croix du Seigneur Jésus. Par l’effet de cette intrication contre-nature le scandale serait près d’atteindre sans doute ses limites ultimes ; il serait porté à un point de séduction extraordinairement dangereux.
Il ne serait pas assez fort, malgré tout, pour perdre les élus, ni abolir l’Eglise. D’abord parce que la promesse de Jésus à Pierre ne passera pas. « J’ai prié, Pierre, pour que ta foi ne défaille point. Et toi, quand tu seras converti, affermis tes frères. » (Luc 22, 32). — Par ailleurs nous tenons comme un principe certain et universel que l’ordre du bien et celui du mal ne s’opposent pas à égalité et ne sont pas symétriques. Ce qui signifie notamment que le fauteur du scandale ne sera jamais qu’une créature, alors que le défenseur contre le scandale est le Seigneur tout-puissant. Les insinuations, propagandes, pressions et persécutions du monde, quelque soutien qu’elles reçoivent de la part des hommes d’Eglise, n’ont rien de comparable à la grâce du Seigneur, soit comme force qui pénètre la liberté, soit comme douceur qui l’attire au parfait amour. La grâce est d’un autre ordre que tout le créé, infiniment plus forte. — Enfin l’intercession maternelle et royale de la Vierge Marie défendra toujours victorieusement l’Eglise contre les embûches des faux messianismes (…). »
Autrement dit, et selon le cas-limite d’un pape (voire d’une « dynastie ») aux allures de faux-messie(s), la rupture entre le(s) pape(s) d’hier ne pourrait jamais se consommer pleinement de par les promesses de Notre Seigneur à Pierre et aussi à l’Eglise :
« Voici que je suis avec vous chaque jour jusqu’à la fin du monde » (Matt. 28, 20). « Chaque fois donc que vous mangerez ce pain et boirez ce calice vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’Il revienne » (Ia Cor., 11,26). « Si ces jours n’étaient pas abrégés nulle âme ne serait sauvée, mais ces jours seront abrégés, à cause des élus » (Matt. 24, 22)…
« La ligne de partage (entre l’Eglise catholique et l’Eglise conciliaire), écrit l’abbé Sulmont dans son bulletin paroissial, on pourrait l’imaginer entre Pie XII et ses successeurs mais en réalité elle a divisé le cœur même de Paul VI et divise encore les pensées de Jean-Paul II. L’un et l’autre sont partagés au plus profond d’eux-mêmes, entre leur mission d’assurer la continuité de l’Eglise catholique et la tentation de céder aux séductions du monde en bricolant progressivement une nouvelle Eglise : l’Eglise conciliaire… »
On peut évincer l’aporie du début, sortir de cette impasse théorique, en distinguant deux aspects :
— La personne du pape actuel, dont on peut refuser les idées et désapprouver les faits si on les considère comme modernistes : on garde et on défend la tradition… sans Rome s’il le faut mais sans rompre la communion ecclésiale. Comme on peut vivre le mariage exceptionnellement sans le conjoint et sans porter atteinte au lien conjugal dans une séparation licite des corps.
— L’autorité du pape actuel, successeur légitime de Pierre « en qui se poursuit le mystère du Dieu fait chair habitant en nous » (Dom Guéranger) et auquel on doit soumission quelles que soient ses faiblesses (limitées) du moment. « On peut parfois aller sans Rome, disait Mgr Duchesne, mais jamais contre Rome. » Le divorce n’est pas admissible. La trahison des clercs n’abolit pas la cléricature : la succession apostolique et la primauté du Siège romain. « Eglise d’abord ! » comme disait l’abbé Dulac.
Le culte qu’on doit au souverain pontife, précise même Dom Guéranger — qui savait pourtant manifester son opposition au Saint-Père — ce culte réel donc, « allant au Christ en Son Vicaire (…) ne saurait s’accommoder de la distinction subtile entre le Siège de Pierre et celui qui l’occupe » (L’Année liturgique au 29 juin). « Je ne sais pas toute la religion, répondait à son persécuteur un jeune Chinois il y a quelque trente ans, mais je sais qu’il faut plutôt mourir que se séparer du pape. »
Si exigu soit-il, on doit penser qu’il existera toujours nécessairement un espace de tradition entre le schisme et l’hérésie, une aire de continuité in medio Ecclesiae, que ne pourront anéantir les fumées de Satan et l’autodestruction elle-même de l’Eglise. Le penser en contrevenant cependant aux lois fondamentales de l’Eglise ou en les débordant, c’est évidemment le point de litige après les sacres du 30 juin dernier. Certains objecteront que c’est devancer sinon forcer un peu la Providence. Au contraire de ce que préconisait lui-même Mgr Lefebvre à la conclusion de sa Lettre ouverte aux Catholiques perplexes (4 juillet 1984) :
« On écrit aussi qu’après moi mon œuvre disparaîtra, parce qu’il n’y aura pas d’évêques pour me remplacer. Je suis certain du contraire, je n’ai aucune inquiétude. Je peux mourir demain, le Bon Dieu a toutes les solutions. Il se trouvera de par le monde, je le sais, suffisamment d’évêques pour ordonner nos séminaristes. Même s’il se tait aujourd’hui, l’un ou l’autre de ces évêques recevrait du Saint-Esprit le courage de se dresser à son tour. Si mon œuvre est de Dieu, Il saura la garder et la faire servir au bien de l’Eglise. Notre Seigneur nous l’a promis : les Portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle. »
Le Bon Dieu, tout-puissant, connaît les besoins des fidèles (Matt 6, 32-34) et n’a pas besoin d’eux — et encore moins de leurs désobéissances ! La grâce de Dieu ne passe pas généralement dans la désobéissance. Même lorsque la Sainte Vierge apparaît comme à Lourdes ou à Fatima…, rien ne se fait sans l’obéissance à l’Eglise visible, légitime, par la médiation de sa hiérarchie. Ne faut-il pas, au pire, espérer contre toute espérance, selon la sagesse chrétienne ? Le serviteur n’est pas au-dessus du maître, ni l’Epouse plus grande que l’Epoux…
Certes, « l’Eglise nous fait mal » (P. Calmel) ! Nous sommes submergés par l’humiliation, la souffrance et l’injustice. Mais si le mal peut légitimement scandaliser, ajoutent les réticents aux sacres, il ne doit — chrétiennement parlant — engendrer la « révolte » qu’à de très rares exceptions (…). Le chrétien peut assumer le mal à cause du mystère du Christ, du mystère de la Croix et, à plus forte raison dans l’Eglise, à cause du mystère de l’Eglise. Fort dans la foi, il peut lui résister, affronter avec mérite le mystère d’iniquité. Ce n’est jamais pour rien que Dieu permet la souffrance. Il faut savoir assurément souffrir pour l’Eglise mais quelques fois, et sans doute plus durement encore, c’est par l’Eglise elle-même.
En outre, la « révolte » qui succède à un scandale souvent bien compréhensible risque d’entraîner un désordre encore plus grand que celui contre lequel on se scandalisait. « Il ne faudrait pas, observe Dom Gérard, que notre résistance légitime se transformât en résistantialisme » (Présent du 18 août). Le « non possumus » doit être de toute façon considéré avec une très grande circonspection (…). Surtout lorsqu’il fait, semble-t-il, le jeu des ennemis de l’Eglise, de Rome et d’Écône à la fois.
« L’Eglise, écrit Bossuet, semble quelques fois être donnée en proie à l’erreur qui menace de la couvrir toute ; cependant sa sainteté demeure entière ; sa foi éclate toujours avec autant de force, que même ses ennemis sentent bien, par une céleste vigueur, qu’ils ne peuvent point l’abattre ; mais par là, elle-même sent bien qu’il n’y a que Dieu qui la soutienne. » (Lettre à une demoiselle de Metz sur le mystère de l’Unité de l’Eglise : semaine de la Pentecôte, juin 1659.)
Assurément encore, Mgr Lefebvre a des raisons d’agir comme il a fait. Mais a-t-il raison ? Ses défenseurs utilisent aisément l’argument ad hominem (consistant à demander l’application à son profit d’un principe dont on récuse par ailleurs le bien-fondé) :
— Eh quoi ! Rome, qui ne discerne même plus l’hérésie ou l’apostasie galopante des évêques, qui permet l’ordination (secrète) d’un Max Thurian et absout les vrais schismatiques, Rome qui ne parle même plus de schisme pour l’Eglise chinoise patriotique, Rome voudrait maintenant excommunier cet évêque fidèle (…) qui n’a commis aucune hérésie et n’a fait que conférer l’épiscopat sans institution apostolique mais au nom d’une nécessité vitale autrement plus authentique que celle invoquée par cette Eglise chinoise. N’y aurait-il plus d’œcuménisme (interne) chez les amis de l’œcuménisme (externe) ? Allons, pas d’excommunication chez les ennemis de l’anathème !
On saisit pourtant les limites de l’argument ad hominem et ses dangers chez ceux qui le brandissent sans réserve ni précaution. Il implique en effet qu’on mette un pied chez l’adversaire. Or, disait saint Pie X, « ne mettons pas le pied dans le camp adverse, parce que nous donnerions ainsi à l’ennemi une preuve de notre faiblesse que l’ennemi essaierait d’interpréter comme un signe et une marque de complicité ». On risque aussi de se laisser prendre à son propre jeu. A force de réclamer à bénéficier de la libéralité libérale, du pluralisme dogmatique, du droit à la différence, voire à la désobéissance, on finit par cautionner subrepticement et malgré soi les principes libéraux en donnant le mauvais exemple. Pourquoi entre autres condamner des consécrations épiscopales comme celles commises hier par Mgr Ngo-Dinh-Thuc, sans l’autorisation du saint-siège, et accréditant notamment le sédévacantisme ?
Or, il va de soi que les « traditionalistes » sont contre ces désobéissances et ces dissidences-là. Que diraient-ils, par exemple, si un évêque charismatique, trouvant le Renouveau « en manque »… d’appui romain, faisait de telles consécrations pour développer sa mouvance menacée ? Mais pourquoi des moyens mauvais pour les uns seraient bons pour les autres : quand la fin pourrait-elle justifier les moyens et quel est le critère de la nécessité vitale ?
Enfin, contre cet argument ad hominem, les catholiques libéraux ont eux aussi un argument de même nature à opposer aux catholiques traditionnels :
— Eh quoi ! Vous exigeriez de bénéficier de nos principes et de notre tolérance alors que votre doctrine en est la négation. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! Pas d’œcuménisme pour les ennemis de l’œcuménisme ! Hors du pluralisme point de salut !
A quoi le catholique traditionnel pourrait répondre comme Louis Veuillot lorsqu’il répliquait à Jules Ferry sur la question de l’école (…) :
« Je n’ai pas demandé la liberté aux libéraux, parce que c’est leur principe ; je l’ai demandée et je la demande, parce que c’est mon droit, je ne le tiens pas d’eux, mais de mon baptême, qui m’a fait digne et capable de la liberté. En renonçant à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, c’est par là, et non autrement, que je suis devenu libre. »
Reste la « liberté » qu’a prise Mgr Lefebvre en son âme et conscience, avec ou sans les grâces d’état qui sont les siennes, de sacrer quatre évêques de sa Fraternité sans mandat pontifical pour la survie de la tradition et de l’Eglise. Reste aussi le choix devant lequel il place les catholiques fidèles après son « excommunication » par la Rome actuelle. D’aucuns ont déjà refusé le faux dilemme dans lequel ils se voyaient déjà enfermés :
« — Soit rester attaché à la tradition de l’Église et ne plus respecter la primauté du pontife romain (comme si celle-ci ne constituait pas une partie intégrante de la tradition).
— Soit respecter la primauté de ce pontife et abandonner, sur des points essentiels, la tradition de l’Église. »
On doit le refuser en principe pour les raisons que nous avons dites plus haut. D’autres redoutent de leur côté les conséquences possibles d’une décision qui ne présuppose pas nécessairement ce dilemme. Conséquences déjà décrites en filigrane, dès 1971, par le P. Calmel :
« Songeons-nous alors à mettre sur pied une immense et mondiale ligue ou association de prêtres et de chrétiens fidèles qui, devenus des “interlocuteurs valables” pour la hiérarchie officielle, l’obligeront à reprendre en main les rênes et à rétablir l’ordre ? Dessein grandiose, dessein émouvant, dessein chimérique. Car enfin ce groupe qui se voudra d’Église mais ne sera ni diocèse, ni archidiocèse, ni paroisse ni ordre religieux, qui n’entrera dans aucun des secteurs sur lesquels et pour lesquels s’exerce l’autorité dans la sainte Église, ce groupe sera artificiel : arte-factum. Étranger aux groupes réels, établis et reconnus. Comme pour tout groupement le problème du chef et de l’autorité se posera pour ce groupe ; et même avec d’autant plus d’acuité que le groupe sera plus énorme. Nous ne tarderions pas à aboutir à ceci : un groupe qui, étant une association, ne peut éluder la question de l’autorité ; un groupe qui, étant artificiel (par là-même en dehors des associations selon la nature et selon la Révélation et la grâce), rendra insoluble la question de l’autorité. Des groupes rivaux ne tarderont pas à s’élever. La guerre en deviendra inévitable. Il n’existera entre les groupes rivaux aucun moyen canonique de mettre fin à cette guerre ni même de la conduire. » (Brève apologie pour l’Église de toujours, p. 49)
Dans notre misère présente, l’alternative peut cependant se poser pratiquement — c’est-à-dire localement — entre l’apostasie immanente mais flagrante d’une paroisse ordinaire de l’Église « conciliaire » et le schisme apparent d’une paroisse « artificielle » de la Fraternité Saint-Pie X. Hélas ! Que faire alors ? L’Église de toujours ne peut évidemment laisser ses enfants dans la situation de l’âne de Buridan…
L’argument de la suppléance doit jouer ici pour la survie surnaturelle comme il joue pour le droit naturel. Même dans la pire des hypothèses qui serait celle du schisme effectif de Mgr Lefebvre, c’est le nouveau code de droit canon qui nous le donne :
« Chaque fois que la nécessité l’exige ou qu’une vraie utilité spirituelle s’en fait sentir, et à condition d’éviter tout danger d’erreur ou d’indifférentisme, il est permis aux fidèles qui se trouvent dans l’impossibilité physique ou morale d’avoir recours à un ministre catholique, de recevoir les sacrements de pénitence, d’Eucharistie et d’onction des malades de ministres non catholiques, dans l’Église desquels ces sacrements sont valides. » (Can. 844 § 2).
Dans cette jungle actuelle où se débat l’Église, à chacun dans son fortin intérieur et si possible communautaire de trouver la force de sa survie :
« Confesser la foi dans l’Église en face du modernisme, être heureux d’avoir à souffrir pour rendre un beau témoignage à l’Église trahie de toute part, c’est veiller avec elle dans son agonie ou veiller avec Jésus au Jardin des oliviers. Dans la mesure où nous serons des veilleurs fidèles, inaccessibles à la crainte mondaine et au découragement, nous saurons d’expérience que la Sainte Église est un mystère de force surnaturelle et de paix divine : Urbs Jerusalem beata dicta pacis visio (Ville de Jérusalem bienheureuse dénommée vision de paix). » (P. Calmel).
Sentinelles réparties au rempart visible de l’Église à qui s’adresse à nouveau l’antique appel :
« Custos, quid de nocte ? » Gardien, qu’en est-il de la nuit ? (Isaïe, XXI, 11).
Rémi Fontaine (1988)
